Le baptême du feu d’une génération de photojournalistes

Ce lundi 23 mars 2015, France 4 diffuse le documentaire de Jérôme Clément-Wilz « Un baptême du feu », Pyrénées d’or au festival de Luchon, dont les jeunes photojournalistes sont les héros. Ce film nous fait vivre le quotidien de jeunes reporters durant ce qu’on a appelé « Les printemps arabes ». Émouvant et instructif.

Corentin Fohlen © Jérôme Clément-Wilz Corentin Fohlen © Jérôme Clément-Wilz

Ce lundi 23 mars 2015, France 4 diffuse le documentaire de Jérôme Clément-Wilz « Un baptême du feu », Pyrénées d’or au festival de Luchon, dont les jeunes photojournalistes sont les héros. Ce film nous fait vivre le quotidien de jeunes reporters durant ce qu’on a appelé « Les printemps arabes ». Émouvant et instructif.

Revoir ou voir le documentaire en replay : http://pluzz.francetv.fr/videos/un_bapteme_du_feu.html

 

 Je m’appelle Jérôme. J’allais retrouver Corentin, mon meilleur pote. Il est photographe freelance. Il part courir les évènements de l’Histoire. Il part à ses propres frais. Il part sans rédaction derrière lui. Il part sans même être sûr de vendre ses photos. Mais il part quand même. Pour moi c’est apprendre à sauter dans le vide, mais sans parachute…

Dès le générique d’ouverture de ce documentaire, le téléspectateur sait de quoi il est question, de la vie de Corentin Fohlen, l’un de ces remarquables jeunes journalistes marqués par les révolutions arabes. Le documentaire se déroule dans l’espace-temps ponctué par la mort des photojournalistes français Lucas Dolega (1978-2011) à Tunis, et celle de Rémi Ochlik (1983-2012) à Homs en Syrie.

Baptême du Feu de Jérôme Clément Wilz © Michel Puech

De la guerre du Vietnam à celle de Yougoslavie, en passant par celle d’Amérique centrale ou celle de Tchétchénie, chaque conflit voit naître « une génération » de photographes, de reporters. Les guerres par leurs atrocités, mais également par leurs moments d’héroïsme ou d’exceptionnelle fraternité, voire d’amour, soudent à vie ceux qui ont décidé de les « couvrir ».

A Bayeux, au Prix des correspondants de guerre, ou à Perpignan pendant la semaine professionnelle de Visa pour l’image, on peut entendre des éclats de rire, des moqueries, soudainement fusés aux terrasses des cafés. Le commun des mortels ne peut comprendre ces private jokes fruits d’une intimité des êtres confrontés aux atrocités humaines. Mais, c’est à Bayeux aussi, que chaque année, une cérémonie du souvenir pour les reporters tombés dans l’année en exerçant leur métier, donne l’occasion à chacun de réfléchir aux risques sans cesse grandissants qu’ils courent.

 

« Je me suis retrouvé seul, au milieu… C’était marrant »

 © Jérôme Clément-Wilz © Jérôme Clément-Wilz

« Ce documentaire traite du rapport de Corentin Fohlen à sa vie, à son travail… Il a tout de suite été évident que je faisais un documentaire sur lui, mais aussi sur sa génération. Ce que j’ai voulu montrer c’est leur vie. » dit Jérôme Clément-Wilz dans l’interview qu’il a accordée à A l’œil et à la radio WGR.

A l’inverse d’autres documentaires, comme le War reporter de James Natchwey ou celui d’Amin Boukris, le film de Jérôme Clément-Wilz nous fait pénétrer dans l’intimité d’une bande de jeunes reporters (texte et photo). Jérôme Clément-Wilz est l’un d’eux par l’âge. Il a commencé par photographier et c’est ainsi qu’il est arrivé au cinéma de fiction d’abord, documentaire ensuite. C’est un jeune homme qui a déjà beaucoup d’expérience et dont les films ont déjà été primés.

Leila Minano, Holly Picket, Capucine Granier-Deferre, James Koegh, Xavier Malafosse, Rémi Ochlik vivent devant nous sous l’œil omniprésent de sa caméra. Nous sommes les témoins de leurs fous rires, de leurs blagues, de leurs fatigues et de leurs peurs.

Corentin Fohlen, nu, habillé d’un rideau de douche et d’un masque à gaz, Capucine Granier-Deferre dont Leila Minano entoure le pantalon d’une épaisse couche de scotch pour, au Caire, retarder l’ardeur des violeurs. Holly Picket confiant son inquiétude après avoir laissé un message sur le répondeur de ses parents : « well arrived in Libya »…. Autant de scènes qui nous font ressentir le poids de leurs engagements.

Il est aussi beaucoup question de leurs réflexions sur le métier : la difficulté de vendre leur production, les éternelles questions d’angles, de choix des sujets, de comment traiter cette actualité qui ne s’arrête jamais. A l’écran, éclate également le bonheur d’être là où ça se passe. « C’est une vraie révolution qui est là sous nos yeux » déclare Leila Minano à Capucine Granier-Deferre qui vient d’arriver au Caire.

 

La Libye, le tournant des illusions

 © Jérôme Clément-Wilz © Jérôme Clément-Wilz

 

 

Corentin Fohlen © Geneviève Delalot Corentin Fohlen © Geneviève Delalot
« Jérôme et moi on se connait très bien. » raconte Corentin Fohlen « Nous revenions d’un week-end en Normandie. Je lui ai dit que je partais sur le terrain, en Libye. Le soir même, il me téléphone et me demande s’il peut venir avec moi…. Il faut dire que Jérôme n’a jamais été dans ce genre de situation. Je lui ai dit : ok, t’es dingue, mais viens si tu veux. C’est toujours mieux d’être plusieurs quand on est dingue».

« L’idée du terrain me tentait » dit Jérôme Clément-Wilz « C’était plus mon baptême du feu que celui de Corentin qui avait déjà fréquenté ce genre de terrain. Moi, je découvrais… En Libye, lui était frustré de prendre des risques sans pouvoir vraiment photographier. Moi, au contraire, je tournais sans arrêt. J’avais mon sujet. Le documentaire s’est imposé comme une évidence. En revenant de Libye j’ai montré les images à mon producteur et j’ai signé tout de suite avec France Télévisions… »

« Jérôme a découvert le conflit, notre métier, notre jeunesse… Il n’a jamais couvert une seule manifestation. Mais c’est quelqu’un de très curieux. » explique Corentin Fohlen, « En Libye on s’est retrouvé tout de suite sous le feu, sur le front. »

Clément-Wilz © Geneviève Delalot Clément-Wilz © Geneviève Delalot
Plusieurs reporters vont mourir en Libye et ces morts vont alimenter des polémiques internes au milieu. « Il y a de plus en plus de freelance. Le seul moyen de faire la différence, c’est d’aller plus loin. On est poussé à prendre des risques. Il faut responsabiliser les rédactions …/… J’ai entendu des mecs d’expérience nous traiter de petits cons, mais ils oublient qu’ils ont tous commencé comme ça ! » dira plus tard Corentin Fohlen à Visa pour l’image.

En Libye, Jérôme Clément-Wilz filme cette bande de jeunes où certains sont pour la première fois confrontés à une vraie guerre. Holly Picket, une photographe déjà expérimentée, confie à la caméra de Jérôme Clément-Wilz: « ici, c’est plus chaotique, plus dangereux. »

« Pendant la révolution en Libye, ce que je vis sur le terrain est l’apothéose des risques que j’ai pris auparavant, sans les mesurer, en Afghanistan, au Congo et sur d’autres évènements… » confie Corentin Fohlen dans notre entretien.

« Pour la première fois, je me suis vu mourir. J’ai imaginé l’impact de la balle et je me suis demandé à quel moment ça allait arriver ? J’ai vraiment eu peur ! J’ai commencé à réfléchir sur le risque pris par rapport aux photos ramenées. En plus en Libye, on passait beaucoup de temps à attendre les combats ; et puis, ça bombardait et il fallait partir à toute vitesse en n’ayant aucune bonne photo. »

« En Libye, j’ai commencé à comprendre que ce que je cherchais ce n’était pas l’adrénaline de la guerre. Je peux comprendre que certains aiment ça, mais moi, ça ne me suffit pas. J’ai commencé à réfléchir à ce que j’apportais de plus ou de différent des autres… »

 

« Le passage à l’âge adulte »

Corentin Fohlen à Haiti © Clément-Wilz Corentin Fohlen à Haiti © Clément-Wilz

L’Egypte, la Libye, il manquait au film la Syrie. Mais entre-temps, Rémi Ochlik avait trouvé la mort à Homs en compagnie de Marie Colvin. Edith Bouvier, blessée, et William Daniels eurent le plus grand mal à être évacués de l’enfer de Homs. Pourtant Jérôme Clément-Wilz, James Keogh et Leila Mineno vont tenter d’aller en Syrie. Leur voiture sera prise dans une fusillade, et ils ne devront la vie sauve qu’à un miracle. Jérôme Clément-Wilz perdra tout son matériel dans cette tentative.

La mort de Rémi Ochlik, avant les prises d’otages puis les ignobles décapitations de journalistes par l’Etat islamique, a fait prendre conscience à cette jeune génération si enthousiaste dans ce documentaire, du poids des risques.

Leila Mineno dit en substance dans le film : « on s’est rendu compte qu’on ne pouvait plus voir de la même manière notre métier quand des proches sont touchés. » et Jérôme Clément-Wilz d’ajouter « Ce film parle de la conscience de la mort et de l’intensité qu’elle ajoute à la pratique du métier ».

« J’ai eu beaucoup de mal à me détacher de l’œil de la caméra de Jérôme » confie Corentin Fohlen « mais je me suis dit tout au long de ces quatre ans où il nous a suivis : je ne vais pas aimer me voir sur l’écran, mais j’ai aussi pensé qu’il allait faire un document touchant et vrai sur notre métier, et c’est ce qu’il a fait.»
« Quand les printemps arabes ont commencé, ils étaient un groupe » conclut Jérôme Clément-Wilz « mais, au fur et à mesure, on voit à travers le film que leur trajectoire s’individualise. Ce film est un peu le moment du passage à l’âge adulte. »

Michel Puech

 © Geneviève Delalot © Geneviève Delalot



 Ecoutez les interviews de Corentin Fohlen et Jérôme Clément--Wilz par Michel Puech sur WGR, la radio des grands reporters et des écrivains voyageurs (A partir de 18h samedi 21 mars et en podcast ensuite)


Fiche technique
: Documentaire – 65′ – Réalisateur Jérôme Clément-Wilz

Producteur 2P2L – Diffuseur France 4 – Lundi 23 Mars 2015 à 23h25
http://2p2l.com/portfolio/un-bapteme-du-feu/#.VQvQwuFlCaE

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