Une fraction de seconde «chez la guerre»

Une fraction de seconde - Roman de Valérie Tordjman à paraître le 4 septembre prochain aux Editions Lepassage.

 

Photographie Stephanie Lacombe / Ed Lepassage« Une fraction de seconde » est un petit livre déconcertant au premier abord. L’histoire d’un certain Enguerrandt qui devient correspondant de guerre parce qu’un oncle commande en guise d’apéritif « un demi biafrais ». Une plaisanterie de mauvais goût qui remonte à l’horrible guerre du Biafra en 1968 et aux premières photographies d’enfants affamés… Les livres et les films sur les coureurs de conflits sont légions. Fictions toujours décalquées des témoignages de celles et de ceux qui vont par passion et pour quelques dollars se faire trop souvent trouer la peau dans une savane, une jungle, une montagne, un désert ou dans les ruines de villes assiégées par un « ennemi » qui n’est jamais le leur. C’est dire que j’abordais le livre avec une certaine méfiance… Mais, le découpage du roman m’a pris par la main. Pas de titre aux chapitres, uniquement les numéros qui se trouvent sous chaque photographie sur les pellicules argentiques : 01A, 02 etc. 36A. Tous ceux qui ont dans leur vie, vu ce qu’on appelle « une planche contact », auront compris que ce livre est un film. Un film, une bobine, une « pelloche » avec ses photos volées et celles prises « à la volée », ces clichés bien cadrés et ceux bien « léchés », ces images « floues » ou celle de fous, et cette « plaque », c'est-à-dire LA bonne photo de 36 vues. Bien vu. Un peu agacé par le prétexte romanesque : Enguerrand est – comme tant et trop de journalistes - pris en otage par des « encagoulés » non situés. Il se repasse le film de sa vie où défilent les fantômes de ceux qui ont perdu trop tôt leur baraka : Capa, Caron, Huet et cent autres que je ne citerai pas pour, comme notre héros, ne pas pleurer. Et puis, comme cela arrive aussi quand on édite les « planches contact » de reportages, je n’ai pas tardé par surprise à succomber au style « coup de poing », « coup de gueule » de Valérie Tordjmann. Ce roman est écrit de l’intérieur, par quelqu’un qui sans être du « Club » en a bien compris quelques unes des insomnies. Enguerrandt-Tordjmann livre une sorte d’état des lieux impressioniste du photojournalisme de la fin du XXème siècle. Un état du milieu de cet « âge d’or du photojournalisme » comme Hubert Henrotte titrait il y a trois ans ses mémoires de patron de l’agence de presse Sygma. Et surtout, un état des âmes de ces baroudeurs aux grands cœurs bouffés par les culpabilités refoulées, et par l’empathie avec ces « photographiés », avec ces « sujets » de reportages petit à petit délaissés au profit – c’est le cas de le dire - des strass et des paillettes des « people ». 7 millions d’Euros pour les photos des jumeaux de stars bien en vie, combien pour les vies de ceux tombés sur le front russo-géorgien ? Les interrogations en mots rageurs de Valérie Tordjmann sonnent cCouverture du livreomme les confessions nocturnes, avinées et hallucinées des anciens du temps de l’argentique, des « belinos », des « passagers » auxquels les reporters confiaient à Saigon, et partout ailleurs, leurs pellicules tachées de sueur, de sang pour qu’ils les ramènent à Paris ou à New York, du temps où « Life » était roi, et le « live » pas né.

 

Une fraction de seconde, c’est le temps que met le rideau, l’obturateur pour laisser passer la lumière qui impressionnait chimiquement la pellicule avant d’impressionner les lecteurs des magazines… Une fraction de seconde, c’est aussi, à l’échelle de l’humanité, le temps où le photojournalisme fut la discipline maîtresse de l’actualité avant que la télévision ne détrône les magazines, pour finalement laisser la place à un monde tout numérique où l’image des « pros » en concurrence directe avec celle des amateurs fasse « live » le tour du monde.

 

Un roman sur une profession qui ne meurt pas, même si aujourd’hui vous verrez plus souvent les images de ceux qui vont « chez la guerre » sur les cimaises des festivals et des musées que dans les magazines imprimés. A lire avant, pendant ou après le grand rendez-vous annuel du photojournalisme à Perpignan où « Visa pour l’image » fête ses vingt ans.

 

 

Valérie Trodjman photographiée par Stéphanie Lacombe pour les Editions Lepassage


 

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