De la vallée du Panshir à celle du Thoré

A Labastide-Rouairoux, dans le Tarn, pour la troisième année, se tenait les 15, 16 et 17 octobre 2010, un festival du film documentaire parrainé par le photographe Reza, en hommage au réalisateur documentariste Christophe de Ponfilly (1951–2006).

Christophe de Ponfilly © Interscoop Christophe de Ponfilly © Interscoop

A Labastide-Rouairoux, dans le Tarn, pour la troisième année, se tenait les 15, 16 et 17 octobre 2010, un festival du film documentaire parrainé par le photographe Reza, en hommage au réalisateur documentariste Christophe de Ponfilly (1951–2006). Plongée dans cette France profonde qui ne s’arrête pas à la surface de la vie.


Grâce à Alain Mingam, avec qui j’ai renoué des liens confraternels lors du vernissage de la superbe exposition de James Nachtwey à Lyon, j’ai vérifié une fois de plus, la fameuse phrase de Nicolas Bouvier : « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. » *

 

« Michel, rends moi un service : je dois aller impromptu à Marseille pour préparer l’exposition « Notre région, notre avenir : 3O ans de décentralisation », peux tu me remplacer à Labastide ? Il faut commenter trois visites de l’exposition « El Norte » de Patrick Bard et animer un débat après la projection du film de Jean-Paul Mari… »

 

Pas de problème ! Un petit tour au soleil n’était pas pour me déplaire d’autant qu’Alain Mingam ajouta « Tu verras ce sont des gens formidables ! »

 

Exposition "El Norte" de Patrick Bard © Geneviève Delalot Exposition "El Norte" de Patrick Bard © Geneviève Delalot

Bien qu’il fut longtemps président de l’association Freelens-ANJRPC et ne fasse pas partie des derniers arrivés dans les durs métiers de photojournaliste et d’écrivain, je ne connais pas personnellement Patrick Bard. Heureusement, je connais plus son travail, en particulier ce reportage sur la frontière entre le Mexique et les Etats Unis d’Amérique réalisé entre 1998 et 2002. Ce reportage a marqué les esprits des « picture editors » par la qualité des images et l’écriture photographique. C’est certainement un, sinon, le travail le plus complet sur le sujet. Patrick Bard en a tiré deux livres : « El Norte » et « La Frontière ».

D’une ligne de TGV à la vallée


« La frontière dans tous ses états » tel était le thème du festival « Echos d’ici, Echos d’ailleurs ». La frontière, celle qui sépare le Sud du Nord, l’intérieur de l’extérieur, l’enfance de l’adolescence, le rêve de la réalité… Marie Bernar et toute l’équipe de l’association qui organisent cette manifestation n’ont pas, eux, de barrières dans leurs têtes. Le festival est principalement axé sur les films documentaires, mais la photographie, les arts graphiques, les arts vivants sont de la fête.

 

A la gare de Béziers, Philippe nous attend à la descente du premier et unique TGV non-gréviste de la journée en provenance du Nord. Le garage Renault de Labastide-Rouairoux sponsorise le festival en prêtant une voiture pour accueillir les invités (réalisateurs, journalistes). Passé la plaine viticole de Saint-Chinian, on attaque les lacets du défilé de l’Houvie, le col de Rodamouis pour plonger sur Saint-Pons-de-Thomières. On franchit la frontière entre Hérault et Tarn - entre deux régions également - et l’on remonte sur le col de la Fenille « qui marque la limite des eaux, d’un côté ça coule vers la Méditerranée, de l’autre vers l’Océan » précise Philippe, notre chauffeur. Nous voilà enfin, comme dit en occitan Françoise Fabre - madame le maire - « dans le pot de chambre du bon dieu » !

 

3208 habitants en 1968, environ 1500 aujourd’hui : « Sur un demi siècle on a convaincu les gens de quitter l’agriculture pour l’industrie du fil, puis les usines de la vallée ont fermé les unes derrière les autres au profit des chinois. Doublement cocu ! » commente un bastidien. Au moment du vote du budget primitif de la commune, en avril dernier, le conseil municipal constate qu’il a perdu 400 000 euros de taxes professionnelles… Dans le village de nombreuses maisons sont à vendre, la population est âgée, c’est la crise ici, comme ailleurs.

 

Malgré les attraits touristiques de la Montagne noire, du « Parc régional du Haut-Languedoc et Pays cathare », malgré l’arrivée d’une population non négligeable de « néo ruraux » venus d’ailleurs, malgré une manifestation à la gloire du fil et un musée du tissu, la commune de Labastide-Rouairoux peine à revivre son confort d’antan. « On a la qualité de vie, mais il faut se battre chaque année pour qu’on ne nous ferme pas une classe de collège, une classe de maternelle… » confie un élu. En tout cas, les bastidiens ne baissent pas les bras, la preuve ce festival du film documentaire.

Une vallée des amitiés

Marie Bernar, animatrice des Echos d'ici, échos d'ailleurs © Geneviève Delalot Marie Bernar, animatrice des Echos d'ici, échos d'ailleurs © Geneviève Delalot

 

« Ca a commencé il y a trois ans. Un homme avec un camion et un cinéma s’est installé sur la place du village et quand la nuit est tombée presque tout le monde est venu pour le film. C’est ce soir-là que j’ai vu sur le drap qu’il y avait des gens qui ne vivaient pas comme des croûtes jaunes. » écrit Gérard Bastide dans un recueil de nouvelles publiées chez un éditeur local **. L’histoire narrée dans cette nouvelle « L’autre frontière » est un peu celle du festival dont le sous-titre est « Sur les pas de Christophe de Ponfilly.

 

Christophe était un auteur, réalisateur, producteur et journaliste français (Prix Albert Londres en 1985). Il fut le co-fondateur avec Frédéric Laffont de l'agence de presse Interscoop et de la société de production Albert Films. De son travail foisonnant et maintes fois primé émerge avec force « Massoud l’Afghan » (1998) un film et un livre, les deux inoubliables, mais qui malheureusement ne devinrent des « best-sellers » qu’après les attentats du 11 septembre 2001. Au-delà de la tristesse de la mort de son ami Massoud, Christophe de Ponfilly fut envahi par la colère née de l’impuissance. Dans ses moments de doutes, Christophe de Ponfilly avait pris l’habitude de se ressourcer dans cette vallée du Thoré.

 

Il s’y fit des amis, leur confia ses films pour diffusion dans le pays… « Nous connaissions Christophe comme un voisin devenu ami » dit Marie Bernar l’infatigable animatrice du festival « mais nous ignorions tout du milieu professionnel dans lequel il évoluait. Après sa mort nous voulions lui rendre un hommage et montrer ses films. C’est ainsi que grâce à Alain Mingam et à Reza le festival a démarré. »

 

« J’ai accepté d’aider les gens de cette vallée parce que c’est exactement ce que je fais et veux continuer à faire. La photographie, les documentaires sont trop souvent dans des endroits snobs comme les galeries et les musées. Moi, j’aime sortir mon travail de ces endroits pour le montrer à tous, comme l’exposition que j’ai faite au Panshir et actuellement dans le parc de La Villette à Paris. » me confie Reza. « La première fois quand j’ai regardé où se trouvait ce village, dans la montagne, j’ai tout de suite accepté. En plus, c’est vrai que Christophe était un vrai ami, et que nous avions en commun une autre amitié, celle avec Massoud. »

 

Plus de 1600 participants l’an passé et sûrement autant cette année se sont pressés dans la salle des fêtes et dans la salle de cinéma du village. En plus, un camion cinéma est venu compléter le dispositif pour présenter plus de trente films en trois jours.

 

Du pays de la girafe à celui des Evenks

L'équipe du film "Lavoir liberté" du collège du village © Geneviève Delalot L'équipe du film "Lavoir liberté" du collège du village © Geneviève Delalot

 

On commença par la jeunesse, « Une girafe sous la pluie » est l’histoire d’une girafe contrainte de quitter son pays et qui débarque à « Mirzapolis », le pays des chiens. Elle est trop grande, elle ne mange pas comme eux... Bien différente, elle a du mal à trouver sa place dans ce monde. Le film d’animation de Pascale Hecquet, déjà projeté dans plusieurs festivals et primés, est remarquable de drôlerie et de justesse dans le propos. Les festivaliers se sentaient eux-mêmes girafe en se pliant en deux pour visiter l’installation de Gérard Bastide sur le parking de la salle des fêtes. Juste retour des choses.

 

Au pays des chiens, il y a des chiots qui vont au collège du village et qui, dans le cadre de l’atelier artistique cinéma ont réalisé un remarquable et émouvant court-métrage « Lavoir la liberté »: un lavoir jadis en service, devenu aujourd’hui simple abri sans entrave pour la jeunesse du coin. Les jeunes collégiens témoignent timidement, les plus anciens se souviennent de leur passage de l’enfance à l’adolescence avec ce lavoir comme poste frontière.

 

Douleurs des frontières et des guerres

La seconde salle de cinéma, un camion. © Geneviève Delalot La seconde salle de cinéma, un camion. © Geneviève Delalot

 

Entre « Mirage » d’Olivier Dury et « L’école nomade » de Michel Debag il fallait choisir. En avant pour la taïga et le peuple des Evenks, dont j’ignorais même l’existence. Eleveurs et chasseurs de rennes, les evenks ont subi sous l’ère stalinienne une sédentarisation forcée avec pour conséquence un appauvrissement de leur culture. En 2002, Moscou autorise un projet expérimental du Ministère de l’Education de la Fédération de Russie, sous la forme d’une école nomade, c'est-à-dire d’instituteurs qui nomadisent en suivant les familles de leurs élèves. Mais il n’y a pas d’argent pour ce projet en Russie. Deux ans plus tard Henri Lecomte, Alexandra Lavrillier et Patricia Lastier fondent l’association franco-évenke Sekalan à laquelle adhère la plupart des chercheurs du monde sibérien en France et en 2008, le film est tourné pour faire la promotion et faciliter le financement de cette école.

 

Saucisses, lentilles, dessert et vin du pays, les menus (11 euros) de la salle des fêtes sont aussi copieux et savoureux que les discussions qui se mènent entre réalisateurs et labastidiens ou autres occitans venus de la région. L’ambiance est décontractée, tout le monde abordable. Une chaleur « peace & love » qui va contraster sérieusement avec celle de « A cœur, à corps, à cris » un film de Christophe de Ponfilly et Jean-Pierre Laffont qui va clôturer la soirée. Réalisé pour les vingt ans de Médecins sans frontières - qui va bientôt fêter ses quarante ans - le documentaire a le mérite de montrer sans fard la bataille pour le pouvoir au sein de MSF ! On y voit la naissance d’hommes devenus politiques comme Kouchner ou Malhuret. Troublant flash-back… Et si l’humanitaire manquait aussi d’humanité ?

 

On enchaîne les films entre une visite de l’exposition de Patrick Bard, et des débats sur les stands de la Cimade, d’Amnesty International ou des libraires et vendeurs de DVD rares. On parle du Salvador et de Christian Poveda avec Jean-Michel Rodrigo et Marina Paugam auteurs de « Villa el Salvador, les bâtisseurs du désert », des indiens avec « Rekindio » de Sonia Paramo, aux bons français et leur problème avec les femmes voilées avec « Ce que le voile dévoile » de Négar Zoka. De « La cité des Roms » - en pleine actualité - de Frédéric Castaignède, on rebondit sur « La domination masculine » et « Entre deux sexes » où le débat fut parait il vif. Je n’y étais point, visitant Gaza avec « Aisheen » de Nicolas Wadimoff.

 

Comme dans tous les festivals, impossible de tout voir, de tout entendre.

 

Comme toujours dans pareille manifestation, tout à son plaisir de découvrir films, auteurs, public, les journées sont longues. Mon intervention devait se terminer par l’animation du débat suivant la projection de « Sans blessures apparentes » un documentaire de Jean-Paul Mari et Franck Dhelens sous-titré « Enquête chez les damnés de la guerre » et diffusé le 24 juin dernier sur France 2 dans l’émission « Infrarouge ». Film qui a reçu le Grand Prix Figra et le Prix du public 2010. Je n’avais pas vu ce film, mais j’avais acheté le livre à Bayeux la semaine précédente et j’étais en train de le lire…

 

« Si on n’affronte pas la douleur de la guerre, elle nous tue » dit Jean-Paul Mari. Je dirai si on ne voit pas ce film, on meurt d’ignorance. Pour qui, comme moi, n’a jamais vécu la guerre que par procuration, que par la médiation des reportages, que par les récits de mes confrères correspondants de guerre, le film est un véritable choc. Contrairement aux autres projections, il n’y eut pas un applaudissement à la fin. La salle était tétanisée, et certains l’avait discrètement quittée en cours de projection tant le film est bouleversant.

 

Le travail de Jean-Paul Mari mérite, au delà des prix, médailles et autres démonstrations honorifiques, notre plus profond respect. Pour nous les journalistes, pour moi, il est une grande leçon. Jean-Paul Mari dit « ceci est ma plus grande enquête », il veut sûrement dire : la plus importante.

 

Assis parmi les spectateurs, les témoignages des soldats, des médecins me transperçaient les oreilles de part en part. Puis vint le témoignage de Sorj Chalendon, grand reporter à Libération où je l’ai connu à ses débuts. Sorj, le jeune homme frêle que j’aimais bien, sans jamais lui avoir dit, Sorj dont je lisais toujours les « papiers » avec intérêt et plaisir littéraire, sans jamais lui avoir dit, Sorj était là sur l’écran et racontait pourquoi il avait cessé d’aller à la guerre !

 

Ce fut comme ci le ciel m’était tombé sur la tête. J’étais en larmes, réalisant tout à coup, combien je n’avais pas su voir, ni entendre, ce que cachent mes confrères « qui vont sur le terrain ». Des images du crash aérien d’Ermenonville, vieilles de quarante ans, souvent revues en cauchemar m’assaillirent éveillé. Des visages enfantins de jeunes photographes partis la fleur au Nikon et revenu « vieux » avant l’heure me sautaient à la gorge et la nouait…

 

Je me levais pourtant pour « animer » le débat… Mais la salle était, comme moi, transfigurée. On croit qu’on va voir un film, mais bientôt c’est le film qui vous fait, ou vous défait.

 

Michel Puech, de retour de Labastide-Rouairoux jeudi 21 octobre 2010
Photographies de Geneviève Delalot

 

Notes
* « L’usage du Monde » de Nicolas Bouvier - Petite Bibliothèque Payot Édition d’août 1997 illustré des dessins de Thierry Vernet Collection Voyages dirigé par Michel Le Bris
** « L’outre frontière & autres nouvelles » de Gérard Bastide Edition Périé 2010

 

Pour aller plus loin

 

 

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s'intéresse essentiellement au photojournalisme, à la photographie comme au journalisme, et à la presse en générale. Il est tenu bénévolement par Michel Puech, journaliste honoraire (carte de presse n°29349) avec la collaboration de Geneviève Delalot, et celle de nombreux photographes et journalistes. Qu'ils soient ici tous remerciés.Tous les textes et toutes les photographies ou illustrations de ce blog sont soumis à des droits d'auteurs. Aucune reproduction même partielle n'est autorisée hormis le droit de citation conformément à la loi française. Pour d'éventuelles reproductions veuillez prendre contact. Vous pouvez retrouver A l'oeil sur Facebook, et sur le site de Michel Puech.

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