Edouard Elias, les 10 mois de liberté du photojournaliste

Le photographe et le grand reporter d’Europe 1 Didier François ont été, onze longs et pénibles mois, otages de l’Etat islamique (DAESH) en Syrie. Mais, depuis ce dimanche 20 avril 2014 où, accueilli par le Président de la République, il est rentré en France, qu’est devenu le jeune photographe? Rencontre. 

Reportage sur les sosies d’Elvis pour VSD © Edouard Elias Reportage sur les sosies d’Elvis pour VSD © Edouard Elias
Le photographe et le grand reporter d’Europe 1 Didier François ont été, onze longs et pénibles mois, otages de l’Etat islamique (DAESH) en Syrie. Mais, depuis ce dimanche 20 avril 2014 où, accueilli par le Président de la République, il est rentré en France, qu’est devenu le jeune photographe? Rencontre.

 

 

Vous pouvez écoutez le son (en podcast) de la rencontre sur WGR

Autant le dire tout de suite, Edouard Elias m’a impressionné dès notre première rencontre le samedi 8 septembre 2012. Les circonstances étaient amusantes. Avec Geneviève Delalot, la photographe d’A l’œil, nous étions les hôtes de Paris Match pour le traditionnel rendez-vous de la plage qui clôture la semaine professionnelle du festival international de photojournalisme, Visa pour l’image. La plage est à quelques kilomètres de Perpignan, et nous guettions une voiture pour regagner la ville.

Je cherchais également depuis deux jours un jeune photographe qui revenait, disait-on, de Syrie avec des « plaques ». La Ford Mustang du reporter Patrick Chauvel étant déjà trop surchargée pour son âge, un jeune homme nous proposa de nous embarquer dans une vieille Peugeot 206 rouge. C’était lui, Edouard Elias, le jeune photographe qui revenait de Syrie. Ses « plaques » ont été publiées dans Paris Match la semaine suivante, et il a signé un contrat avec l’agence Getty images, leader du marché.

Puis, nous nous sommes revus le mardi 26 février 2013, au lendemain de son troisième séjour en Syrie, juste après la mort du photographe Olivier Voisin qu’Edouard Elias avait côtoyé pendant son reportage. Edouard Elias était fatigué et profondément affecté par la mort d’Olivier Voisin.

Quelques mois plus tard, le jeudi 6 juin 2013, commençait la longue et pénible épreuve de sa détention que pudiquement il qualifie dans notre nouvel entretien « d’accident du travail ».

« J’ai apprécié que tu ne me téléphones pas lors de ma libération ! » lance-t-il tout de go en arrivant au bureau d’A l’œil. « Ce qui me fait rire, c’est qu’on me téléphone en tant qu’expert de l’Etat islamique… Mais pour moi, l’Etat islamique ce n’est qu’une porte en métal ! Quand je suis sorti, j’étais la personne la moins au fait de tout ce qui s’était passé ». Exit l’épreuve dont il ne souhaite plus  parler. « Je n’avais pas envie de surfer sur la vague médiatique » ajoute-t-il.

 

Après onze mois de détention, ses dix mois de liberté et de travail

Photographie d’Edouard Elias exposée à Bayeux en 2013 durant le Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre © Geneviève Delalot pour A l'oeil Photographie d’Edouard Elias exposée à Bayeux en 2013 durant le Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre © Geneviève Delalot pour A l'oeil


Des vacances après cette épreuve ? « Pas vraiment. Un petit tour de la famille et j’ai recommencé à travailler en France dès le 30 mai, une petite commande de VSD ( Ndlr: Un curée de campagne, des sosies d’Elvis…). Ensuite je suis parti en Roumanie pour photographier la « Silicon Valley européenne » pour Paris Match… Puis j’ai fait quelques autres commandes… Des portraits d’hommes politiques… Je travaille pas mal avec VSD. Marc Simon, le directeur de la photo, m’a fait confiance dès le début. »

« Ensuite j’ai regardé ce qu’il y avait comme conflits en cours : la Syrie, je me suis dit que j’allais l’écarter, – il sourit – l’Irak, la Libye également – re-sourire-. Il restait donc l’Ukraine et la Centrafrique…. »

Edouard Elias écarte également l’Ukraine : « Que pouvais-je apporter de plus que Jérôme Sessini, Eric Bouvet, Maxim Dondyuk ou Guillaume Herbaut ? »

La Centrafrique ? « J’ai pleuré en voyant les photos de William Daniels ! Tout avait été fait. Mais, au niveau de l’armée française il n’y avait pas grand-chose. Alors j’ai demandé à être en immersion avec les soldats. Je me suis retrouvé avec la légion étrangère au fin fond de la Centrafrique. »

« Un mois dans un poste avancé. Il a fallu se faire accepter par les gars. Je n’ai que 23 ans… Mais dès que le contact a été établi, ça a été formidable de travailler avec eux. »

« Quand je suis parti, c’était l’été, la Centrafrique et la Légion, ça n’emballait pas les rédactions. Mais bon je suis parti. Je suis indépendant. La première fois que je suis allé en Syrie, ça n’intéressait personne mais mes photos ont été publiées. Et bien là c’est pareil… Je suis parti en me disant : on verra ce que ça donne.»

« Finalement, le reportage a été publié dans la nouvelle formule de L’Obs. Pour la première fois, j’avais six pages. C’est moi qui ai apporté les informations pour l’article. Donc c’est mon reportage qui a été publié et j’en suis très content.»

Double d’ouverture du reportage en Centrafrique dans L’Obs  © Edouard Elias Double d’ouverture du reportage en Centrafrique dans L’Obs © Edouard Elias

 

Le photographe est particulièrement heureux du retour qu’il a reçu des légionnaires et de leurs familles. Il décide donc de passer la soirée de Noël avec la trentaine de légionnaires qu’il a côtoyée en Centrafrique.

« J’ai fait ce que je voulais… Alors que, ce n’est pas évident. La hiérarchie a hésité mais a accepté car les légionnaires étaient très contents de mon reportage sur le terrain. Noël chez les légionnaires c’est uniquement une affaire de famille. J’étais le seul civil. C’était un moment très sympa, même si la soirée a été bien arrosée et que je ne me souviens plus de la fin de la nuit. Je me suis aperçu que j’avais photographié deux heures sans batterie. Le Leica c’est silencieux mais il sentait la bière.»

Edouard Elias a envie de continuer à travailler sur la vie des légionnaires. Il veut les suivre du terrain d’intervention jusque dans leur famille et leurs loisirs. Un travail de longue haleine.

 

Retour au Moyen-Orient

L’abri collectif de Souleiman Oun District de Saida, Liban, septembre 2014 © Edouard Elias / PU-AMI L’abri collectif de Souleiman Oun District de Saida, Liban, septembre 2014 © Edouard Elias / PU-AMI

 

Il repart au Liban et en Jordanie pour photographier pendant un mois les réfugiés syriens pour le compte d’une ONG : Première Urgence – Aide Médicale Internationale (PU-AMI). Son reportage a été exposé au Liban, en Jordanie, à Paris et bientôt à Lyon. « C’était très intéressant et, une façon aussi pour moi de voir si j’avais des séquelles psychologiques. Ça va ! Pour le moment rien ne ressort. On verra avec le temps. » Voyant dans la bibliothèque le livre « Sans blessures apparentes » de Jean-Paul Mari (Ed. Robert Laffont), il dit « Je l’avais lu avant d’être pris. Il m’a beaucoup aidé pendant ma détention. »

Après le Moyen-Orient, Edouard Elias part en République démocratique du Congo pour un reportage à l’hôpital Panzi à Bukavu, créé par le Docteur Denis Mukwege pour soigner les femmes victimes du viol comme arme de guerre. « Très dur. Heureusement je suis parti avec Laurence Durieu de VSD et ça s’est très bien passé. Pas facile de photographier des salles d’attente et des soins pour des femmes qui ont été violées… Il faut, comme d’habitude se faire accepter. Or nous n’avions que quatre jours. Neuf jours de voyage c’est un reportage lourd pour la rédaction. C’est cher. Et puis l’hôpital n’avait pas envie d’accueillir des journalistes pendant longtemps. Mais la parution a fait huit pages et j’étais étonné et content d’avoir autant de place pour ce sujet.»

« Ensuite j’ai enchaîné sur le stage de Collioure, un stage organisé par l’armée pour les journalistes qui vont en zone de conflit. Des cours théoriques et de la pratique. C’est un peu fatiguant mais très intéressant et sympa. J’aurais bien aimé faire ce stage avant de me faire attraper en Syrie. »

Pour Paris Match il couvre ensuite le voyage officiel du Ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, au Niger, Tchad, Mali… « Je réfléchirai à deux fois, si on me propose un nouveau voyage officiel. » Pourquoi ? « Il y a beaucoup de confrères avec des outils plus gros que des appareils photo… Je ne veux pas trop insister là-dessus… Mais les cameramen sont souvent dans le cadre et ce n’est pas facile de se faire respecter comme photographe. Passons…»

« En sortant de l’ascenseur de VSD, je rencontre la responsable photo de Gala… Je ne pensais pas travailler pour ce genre de magazine, mais il ne faut pas avoir d’a priori. Ils m’ont proposé une commande pour un reportage sur le Lido. Génial ! Après tout, Gilles Caron faisait de tout… Et puis c’est toujours la même histoire, il faut se faire accepter. En plus, ce n’est pas facile à photographier. Il y a des lumières difficiles. Il y a aussi la pression, la douleur des répétitions… Finalement ce n’est pas très différent de ce que je fais d’habitude. Ce reportage est en cours… Il n’est pas terminé. »

Comme il est apprécié de beaucoup dans la profession, Le Monde lui donne une commande pour aller au Tchad photographier les réfugiés de Boko Haram au Cameroun avec l’armée, puis au Tchad d’où il revient.

Au retour, mauvaise surprise quand il tourne la clef dans la porte de son appartement : il a été cambriolé. « J’étais parti léger au Tchad, avec juste mon Leica et trois objectifs ».

Le photographe avait laissé à la maison ses boitiers reflex, ses objectifs, son flash, ses lumières de studio, bref 13 000 € de matériel : « un an de travail » ! « Je ne sais pas comment ça va se passer avec les assurances… Et puis du coup se pose l’éternelle question du photographe : Nikon ou Canon ? En onze mois de détention je n’ai pas réussi à trancher, je ne sais pas comment je vais faire en une semaine ! » précise-t-il avec son habituel humour.

 

Etonnant Edouard Elias !

Vendredi 20 février 2015, Edouard Elias © Michel Puech Vendredi 20 février 2015, Edouard Elias © Michel Puech
Ce jeune homme, né le 29 juin 1991 à Nîmes dans le Gard marque tous les gens qui le rencontrent. Les professionnels ne tarissent pas d’éloges :

« J’adore ce môme. » s’exclame Jean-François Leroy directeur de Visa pour l’image. « Un môme de 23 ans qui a cette maturité-là…  Il a la même humilité qu’un Rémi Ochlik. Et puis, un gars qui est capable de me parler trois heures des cadrages d’Eugene Richards, de René Burri, ou de Marc Riboud, c’est formidable ! Un type étonnant, craquant. J’ai vu son travail sur la légion aujourd’hui et j’ai déjà quinze photos imprimées dans la tête ».

« C’est un des photographes qui m’a le plus impressionné depuis que j’ai pris la direction de la photo à VSD » confie Marc Simon « Il a un œil, un vrai talent, une grande culture photographique et surtout il est un vrai journaliste, intelligent, humain. Il a toutes les qualités que l’on peut demander à un photographe. En plus comme il est agréable et modeste tous les rédacteurs veulent partir avec lui ».

« C’est le meilleur de sa génération » dit simplement le grand reporter Patrick Chauvel, qui d’habitude est plutôt avare de compliments.

Si j’avais découvert Edouard Elias après son épreuve en Syrie, j’aurais pu attribuer à sa détention son étonnante maturité, mais avant et après, c’est le même homme qui m’a séduit.

Alors il faut chercher ailleurs, peut-être dans d’autres épreuves. Né dans le Gard, il a vécu dix ans de son enfance en Egypte où, à l’âge de trois ans, il a perdu sa mère dans un accident de voiture.

« Je parlais italien avec mon père, c’est ma première langue. Je parlais aussi l’arabe que j’avais perdu et un peu retrouvé en Syrie » confie-t-il avant d’expliquer son retour en France suite à la mort de son père dans un accident de moto. Des épreuves, qui avec l’éducation de ses grands-parents ont sans doute formé son regard sur la vie.

Sa passion du reportage photographique est ancienne et remonte à la fin de son enfance égyptienne. Mû par une irrésistible envie de témoigner, il va photographier, ce 23 juillet 2005, les conséquences des attentats de Charm el-Cheikh en Egypte. « Ce n’était pas cadré » dit-il « mais j’avais tout». Il n’avait pas encore 15 ans !

Michel Puech


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