Keystone, Gamma, Rapho: scandale ou miracle ?

 Juillet 2009 "Sauvons Gamma", 30 mars 2010 le tribunal de commerce de Paris statue sur le sort de 70 salariés, 11.000 photographes et 30 millions de clichés du XIXème au XXIème siècle.

 

François Lochon, face au personnel © Michel Puech François Lochon, face au personnel © Michel Puech

Juillet 2009 "Sauvons Gamma", 30 mars 2010 le tribunal de commerce de Paris statue sur le sort de 70 salariés, 11.000 photographes et 30 millions de clichés du XIXème au XXIème siècle. Entre-deux : jeudi 25 mars Frédéric Mitterrand, annonce l'installation d'une « mission pour la photographie qui proposera « une approche nationale cohérente » pour « permettre l'accès et la conservation» des fonds ». Monsieur le ministre, il reste un jour. Le tribunal statue ce mardi !

 © Michel Puech © Michel Puech

9 mois d'angoisse pour des salariés motivés, des photojournalistes et des auteurs de photographies documentaires de grand talent. C’est ce qu’ont gagné les salariés d’Eyedea. Le sort du 3ème fonds mondial de photographies est incertain, comme l'est celui de l'agence Sipa press avec la récente annonce du souhait de son actionnaire de trouver un successeur.

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Paradoxalement, Gamma agence de presse, et Rapho agence d’illustration, documentent à elles deux notre époque. Ces agences en redressement judiciaire nous renvoient l’image de la France d’aujourd’hui : celle où les financiers sont aux commandes, celle où le patrimoine fout le camp, celle où les repreneurs, les fournisseurs, les clients rongent les droits des journalistes et des photojournalistes à exercer normalement leur métier.

 

Dans l’affaire Eyedea, il y une fiducie, ce « truc » légal réintroduit dans le droit européen sous les pressions anglo-saxonnes… Il y a l’idée de faire fonctionner des agences de presse avec des « auto-entrepreneurs » photographes, avec des auteurs, mais surtout pas avec des journalistes à la pige ou en CDI… Il y a, sous l’excuse d’une mondialisation numérique, l’éternelle et profonde ambition d’entraver financièrement et socialement les rapporteurs de faits, et de favoriser la multiplication des sources incontrôlées et – de ce fait - nettement moins chères à produire qu’une véritable information, qu’un photojournalisme de qualité..

 

Il y a l’individualisme et les ambitions de tous les acteurs.

 

Il y a la révolution cybernétique qui explose les usages, les métiers, les professions au profit de financiers entreprenant à court terme, le temps d’une plus value. Les associés d’Eyedea voulaient bien mettre de l’argent, mais à condition d’être sûrs de le récupérer si pas en argent du moins argentique. Mais le beau chromo, mal lavé, mal fixé est en train de virer. Mais où ?

 

Voici en images, quelques séquences du film de la dernière semaine.

Maitre Valliot ouvre l'assemblée © Michel Puech Maitre Valliot ouvre l'assemblée © Michel Puech

Mardi 22 mars : Le personnel face aux repreneurs

 

Lundi 22 mars 2010, rue d'Enghien, une rue parallèle aux grands boulevards parisiens, la matinée commence par une réunion convoquée par Mohamed Lounes, secrétaire du Comité d'entreprise de la holding Eyedea. Xavier Zimbardo ouvre la réunion et explique au personnel le "truc" légal: la fiducie-sûreté ficelée par le cabinet d’avocats CMD pour garantir certains actionnaires du groupe Eyedea (Voir billet précédent). Il s’agit de Philippe Denavit, Bernard Grouchko et Christophe Talon le président et les associés du fonds de retournement Green Recovery.

Franck Ullmann avec son fonds Verdoso Media est entré dans le conseil d’administration et en est ressorti trois mois plus tard. Entretemps il a garanti son argent via la fameuse fiducie-sûreté de Green Recovery.

Le personnel est abasourdi, troublé car, Franck Ullmann a reçu les cadres de l’entreprise, leur a fait visiter les futurs locaux et a commencé une négociation avec les salariés protégés, comme si il était certain que les 30 millions de clichés faisaient déjà partie de sa collection.

« Les Green », le personnel et les photographes ne les connaissent pas, mais il n’y a pas un salarié, en France, qui ne sache ce que signifie « fonds de retournement ». Du « pôle européen de la photographie » voulu par Jacques Chirac et Jean-Luc Lagardère, les salariés s’attendent à rejoindre une autre agence, un autre « Pôle», celui de l’emploi.

Lundi 22 mars après-midi, Maitre Valliot administrateur judiciaire a convoqué le personnel pour que les quatre candidats repreneurs présentent leurs offres. Vendredi 25 mars il a rendez-vous avec le Comité d’entreprise.

Dans la salle de rédaction et d’editing de Gamma-Rapho, Maître Valliot explique aux salariés les tenants et les aboutissants de la fiducie-sûreté, la position des repreneurs.Ils se succèdent alors les uns derrières les autres .

 

Philippe Bigard présente son offre © Michel Puech Philippe Bigard présente son offre © Michel Puech

 

Philippe Bigard, explique son parcours de photographe, de bâtisseur de banques d’images. Contrairement à ce que j’ai écrit dans un billet précédent, il n’est pas que financier. Son intérêt pour le fonds de Keystone est dû à sa passion de l’histoire et de la photo. Il offre 1 million d’euros et reprend cinq salariés pour l’accompagner . Il va numériser à Annecy dans le cadre d’un pôle d’excellence en imagerie numérique. Il n’est pas hostile à priori à un accord de diffusion avec les autres agences du groupe. Il est ouvert, direct, et séduit par un côté sérieux et humain.

Franck Ullmann n’est pas à cette convocation de Maître Valliot.

 

Renaud de la Baume et Christophe Lambert de Verdoso Media © Michel Puech Renaud de la Baume et Christophe Lambert de Verdoso Media © Michel Puech

 

 

Il a délégué Jean-Frédéric Lambert et Renaud de la Baume, futur patron dans le plan de reprise de Verdoso Media. L’affaire sera vite entendue. Une question, deux questions… A la troisième, pourtant peu agressive, Renaud de la Baume rengaine son argumentaire telle une rapière, attrape son manteau, sa grande écharpe jaune, et jette, à la Jean-Edern Hallier, sur le tapis : « Si vous ne voulez pas de repreneurs. » Jean-Frédéric Lambert reprend la main en souplesse mais, se prend lui aussi les pieds dans le tapis en déclarant que l’agence de demain, ce serait le changement conseillé par Stephane Ledoux. Immense éclat de rire de l’assemblée.

François Lochon, ancien reporter de choc de l’agence Gamma, actionnaire, puis directeur, vendeur, acheteur, amoureux, passionné, buriné entre en scène et jette sur les bureaux ses tripes et ses idées, son cœur et son pognon. « Eveno ? On a divorcé. Abaca voulait 51% des parts pour marcher avec nous. Je ne veux pas de patron. Ça a été non. Eveno, il fait ce qu’il veut. »

François François
Lochon © Michel Puech Lochon © Michel Puech

 

François Lochon ? Les tableaux Excel le « font chier », les énarques aussi d’ailleurs. Les calculateurs, les magouilleurs et les désespérés « l’emmerdent ». Il veut redonner au photojournalisme ce que le photojournalisme lui a donné. Il n’est pas zen, mais a l’ambition d’un homme qui s’est confronté à la mort plusieurs fois. Maître Valliot interrompt doucement François Lochon en lui posant délicatement la main sur le bras. Il s’adresse au personnel des agences : « De toute ma carrière d’administrateur judiciaire je n’ai jamais été confronté à un tel discours de la part d’un repreneur » Il se tourne vers François Lochon : « Merci Monsieur de me permettre de vivre ça. » Et s’adressant au personnel « C’est la première fois que j’entends un discours où un repreneur dit au personnel : je ne sais pas encore ce que je vais faire, mais j’aime cette entreprise ! » Et d’ajouter qu’il est prêt à ouvrir une partie du capital au personnel et aux photographes.

 

Bertrand Eveno © Michel Puech Bertrand Eveno © Michel Puech

 

Bertrand Eveno, qui lors d’une brève apparition avait contredit François Lochon.. On ne sait pas qui des deux a eu l’idée de se rapprocher d’Abaca press, mais peu importe. Bertrand Eveno revient avec Bruno Casajus et Jean-Michel Psaila pour présenter l’offre Abaca. Le discours de Messieurs Cassajus et Psaila était simple la semaine dernière, il devient plus confus avec le partenariat à 60/40 avec Bertrand Eveno. La semaine dernière Abaca rejoignait Eyedea, rue d’Enghien et cette semaine il est question d’entités séparées. On finit fort tard.

 

R de la Baume, C Lambert, B Eveno, JM Psaila, rue d'Enghien © Michel Puech R de la Baume, C Lambert, B Eveno, JM Psaila, rue d'Enghien © Michel Puech

 

Mardi 23 mars : Bertrand Eveno démasque Franck Ullmann devant Maître Valliot et l’assemblée.

 

Le lendemain mardi 23 mars, c’est Xavier Zimbardo, dit « Zim », photographe, journaliste, diffusé par l’agence Rapho, membre de tout ce qui bouge dans la profession de Freelens à l’Union des photographes créateurs (UPC) et animateur du forum Fight for foto qui a convoqué les photographes et le personnel à un « revival » de la présentation des offres par les candidats. Ils ont tous accepté l’invitation, Maître Valliot également. Les même, plus des photographes.

Alain Frilet, directeur des rédactions d'Eyedea © Michel Puech Alain Frilet, directeur des rédactions d'Eyedea © Michel Puech

 

Pour l'agence Gamma, il y a Marie Laure de Decker, Noël Quidu, Ulf Andersen, Raphaël Gaillarde et Jean Fabien de Sèlves (DigitAgent, Etienne de Malglaive et trois salariés "protégés" Eric Catarina, Alain Benainous et Pierre Hounsfeld. Pour l'agence Rapho Hans Silvester (sur le départ pour un reportage en Afrique), Michel Baret, Xavier Testelin, Xavier Desmier, Françoise Huguier, Philippe Charliat; Valérie Winckler; François Guénet, Patrice Bouvier, Hervé Gloaguen, Danièle Dailloux, Xavier Zimbardo; pour l'agence Top Sabine Ehrmann (fille de Gilles Erhmann), Henri Alain Segalen, Iliona, Jean Noël Reichel, Hervé Champollion; pour l'agence Hoa-Qui Michel Renaudeau, Yan Guichaoua, Pascal Strittn, Nicole Lesieur (ayant-droit de Michel Huet, photographe fondateur de Hoa Qui); pour l'agence Jacana Catherine Jouan, Jeanne Rius, pour Eyedea Exclusive Emanuele Scorceletti, Marc de Giovani et pour Grandeur Nature Jean Didier Risler (liste non exhaustive).

Le 23, l'ambiance a monté d'un cran.

 

Hans Silvester / Rapho prend la parole © Michel Puech Hans Silvester / Rapho prend la parole © Michel Puech

 

Tout le monde a compris que la fiducie-sûreté rendait les fonds photographiques invendables, et que donc, l’affaire allait se terminer en liquidation. Maître Valliot s’interroge sur « les raisons » pour lesquelles les Green Recovery ont fait une fiducie-sûreté. « La position de Verdoso (ndlr : comme candidat-repreneur et ancien administrateur) est tenable, mais c’est le procureur qui tranchera. »

 

Sous la baguette de Xavier Zimbardo, les présentations recommencent, plus décontractées. Le public est plus nombreux. Il y a des photographes dans la salle.

 

Philippe Bigard renouvelle sa prestation en racontant ses aventures en Afrique du sud et ses projets pour Keystone sans cacher que l’existence de cette fiducie-sûreté le trouble et peut remettre en cause son offre. François Lochon, fatigué et bougon lui succède pour dire qu’il n’a rien de plus à dire que la veille. Les photographes absents la veille protestent. Quelques vifs échanges s’ensuivent. Mais on comprend que, depuis hier, les repreneurs parlent entre eux, et que les explications et les négociations vont bon train.

Aujourd’hui Franck Ullmann s’est déplacé.

Maitre Vallliot, "Zim" et Franck Ullmann © Michel Baret / Rapho-Eyedea Maitre Vallliot, "Zim" et Franck Ullmann © Michel Baret / Rapho-Eyedea

 

Il accompagne Renaud de la Baume. La salle est hostile d’entrée de jeu. Premier éclat : les salariés protégés. Maître Valliot, après avoir sollicité l’autorisation de Mohamed Lounes, précise qu’avec « une certaine outrecuidance » ce repreneur met comme condition le licenciement des salariés protégés. Renaud de la Baume précise pour sa part que « Il y a un moment où les protégés protègent les salariés et maintenant où les protégés se protègent eux. ». Tollé dans les rangs syndicalistes et démocrates.

 

Maitre Valliot écoute les repreneurs © Michel Puech Maitre Valliot écoute les repreneurs © Michel Puech

Les autres candidats-repreneurs sourient. Questions à propos de son engagement dans la fiducie-sûreté ? Franck Ullmann prononce bas quelques mots. Bertand Eveno qui est dans la salle, regarde soudainement ses chaussures, se rassemble et bondit le doigt accusateur pointé vers Franck Ullmann : « Donc vous êtes bien intéressé à 50/50 dans cette fiducie avec les Green// ». Maître Valliot hoche la tête.

Bertrand Eveno est de retour avec Jean-Michel Psaila pour ce deuxième tour de piste du projet Abaca. Il fait appel à l’un ou l’autre pour confirmer ses dires. Quelqu’un lance qu’il aurait dû le faire du temps d’HFM. Il ne bronche pas. Jean-Michel Psaila raconte ses débuts à Sipa press. Débats d’hommes du même métier, mais aux approches très différentes. Autant Gamma et Abaca riment ensemble, autant Rapho est comme une bosse sur le dos du chameau.

L’assemblée est levée à près de 21 heures ce soir là. Tout le monde est épuisé, fatigué, inquiet sauf les agités de la finance, ceux de la photographie et de la presse.

 

 © Michel Puech © Michel Puech

 

Ce week-end, Verdoso Media retirait son offre de reprise, les Green Recovery revoyaient à la baisse leurs conditions de levée de la fiducie-sûreté, tandis que les photographes du groupe « Figh for foto » organisaient leur riposte.

« On va remettre les fonds en de bonnes mains. » Maître Valliot va-t-il faire un miracle ?

Michel Puech

Dimanche 28 mars 2010 23h50

Texte et photographies tous droits réservés.

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