Photojournalisme : un Visa de combat ?

Alors que s’ouvre à Perpignan la 27ème édition du Festival international du photojournalisme Visa pour l’image, la Société civile des auteurs multimédia (Scam) rendra public jeudi 3 septembre 2015 un « Livre noir du photojournalisme », une étude menée par Béatrice de Mondenard, qui fait le point sur l’état de la profession.

Alors que s’ouvre à Perpignan la 27ème édition du Festival international du photojournalisme Visa pour l’image, la Société civile des auteurs multimédia (Scam) rendra public jeudi 3 septembre 2015 un « Livre noir du photojournalisme », une étude menée par Béatrice de Mondenard, qui fait le point sur l’état de la profession.

 

Chaque année, la grande messe de Perpignan est l’occasion de vigoureuses homélies de son grand prêtre, Jean-François Leroy qui se revendique comme un dinosaure du photojournalisme. Visa pour l’image serait le « bal des pleureuses » pour certains ! De fait, si les macabres bilans d’une profession en déroute comme tant d’autres – taximen, hôteliers etc – se succèdent, on guette les solutions porteuses d’espoir.

 

Un dîner de gala ?

 

« La révolution n’est pas un dîner de gala; elle ne se fait pas comme une œuvre littéraire, un dessin ou une broderie; elle ne peut s’accomplir avec autant d’élégance, de tranquillité et de délicatesse, ou avec autant de douceur, d’amabilité, de courtoisie, de retenue et de générosité d’âme. La révolution, c’est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre. » écrivait Mao Tsé-toung.

La révolution numérique, comme on la nomme aujourd’hui, semble donner raison au « grand timonier ».

Depuis la fin des années 70, l’informatisation de la presse est en marche. Les journalistes ont d’abord pensé que le mouvement n’affecterait que les ateliers, et l’on s’est gaussé de ces ouvriers typographes, ces « nantis du Livre Cgt » qui sonnèrent l’alerte les premiers.

On a ensuite pensé que la PAO (Publication assistée par ordinateur) ne concernerait que les secrétaires de rédaction et maquettistes et, dans le même temps, on a méprisé les confrères « journalistes télématiques » qui s’intéressaient à l’information en direct via le Minitel… Pourtant lors de la première guerre du Golfe, le tout nouveau service 3615 AFP a été planté par l’afflux des Minitelistes !

Steve Job, Bill Gates et les grands acteurs informatiques de l’époque, eux, ne s’y sont pas trompés : le système Minitel était un formidable moyen de gagner de l’argent.Et en juillet 1994, Al Gore, vice-Président des Usa, qui les écoutaient, a lancé ses « autoroutes de l’information », c’est-à-dire via le web et l’Internet Protocol, rien de moins qu’un système calqué sur celui du Minitel (commandes en ligne de pizzas, de fleurs, de billets de train etc.). (Lire précisions)

Je sais, ça fait rire dans l’hexagone ! Pourtant, vingt ans plus tard, avec les « applis pour smartphones et tablettes » d’Apple et d’Android-Google, chacun peut se rendre compte qu’il dispose d’un super-Minitel dans sa poche !

 

« Age d’or » et têtes de bois

A la même époque, les années 85/95, arrivent sur le marché de la photographie les premiers CD-Rom de stock d’images low cost, mais les professionnels de la photo – mis à part quelques visionnaires – n’y prirent pas garde. Pensez donc, on entrait en plein « âge d’or » !

« L’âge d’or », s’annonce en 1977 par la création de Vendredi Samedi Dimanche (VSD) par Maurice Siegel et la bagarre qui s’ensuivit avec Paris Match pour publier les meilleures photos. Avec la création de Voici et Gala par Axel Ganz, les années Diana puis la vogue du « people politique » les orpailleurs du photojournalisme gonflent leurs comptes en banque.

« A partir du moment où la « grimpette » (ndlr : la bagarre sur les prix entre VSD et Match) est devenue une habitude, nous avons commencé à jouer les voyous. » m’a raconté Alain Dupuis, « premier vendeur » à l’agence Sygma l’été 2011 (Lire l’entretien).

« On vendait aux enchères des reportages qui ne le méritaient pas, à des prix fous. Je me souviens de la fille de Mitterrand… Je me souviens quand j’ai vendu cette photo à Paris Match… Tout ça s’est emballé ! Mais ça marchait. »

 

« ça eut payé ! »

 

Comme disait Fernand Raynaud « ça eut payé ! » Mais, à la mi-temps des années 90, quand la publicité qui nourrissait bien les éditeurs de magazine, décrut et que les commandes aux agences diminuèrent, les photographes staff  de nos grandes agences de photojournalisme « à la française », ceux là même qui refusaient jadis l’application de la loi Cressart, lui trouvèrent soudain un charme nouveau. Il faut dire, que cette génération de photojournalistes entendait l’heure de la retraite sonner….

Ce fut le temps de la grève à Gamma, des procès et le début d’un vrai divorce entre les photographes et les agences de presse. La concurrence devint plus sauvage. Quand les fournisseurs se battent entre eux, les acheteurs peuvent dicter leurs lois. Ils n’allaient pas s’en priver !

 

Pour 3,3 milliards de dollars!

La révolution Internet a une conséquence psychologique importante : elle a instauré une confusion générale dans les pratiques professionnelles et commerciales. Depuis la crise financière de 2008, tout le monde a compris que l’avenir de milliers de salariés pouvait se jouer à coup de nanosecondes dans les bourses mondiales.

Mais en Europe, il a fallu qu’Uber énerve les chauffeurs de taxis pour que l’on commence à comprendre que ces « acteurs » de l’Internet participaient d’un mouvement politique de fond visant à déstabiliser les pratiques professionnelles, les droits sociaux et, peut-être, les États eux-mêmes ! Tout ça, non dans le but de moderniser la société pour le bien être de tous;  mais dans celui  « d’optimiser les profits ».

Car aujourd’hui les « acteurs de l’Internet » bénéficient de moyens financiers colossaux, sans commune mesure avec ceux des taxis, des hôteliers, des pharmaciens ou ceux des agences de presse issues du XXème siècle. Ne parlons pas des photographes indépendants !

Quelques exemples : en 2012, Carlyte Group, un fonds d’investissement proche de la famille Bush, a pris le contrôle pour 3,3 milliards de dollars du leader du marché mondial de la photographie : Getty Images (Chiffres d’affaires et résultats non publiés).

Le 28 janvier 2015 la société Adobe, bien connue pour ses logiciels Photoshop et Reader, a annoncé avoir finalisé le rachat pour 800 millions de dollars, de 34 millions de photos détenus par la banque d’images française Fotolia (CA 2014 : 5 291 848 € Résultat : + 429 792 €). L’objectif est de fournir des images gratuitement aux 3,5 millions d’utilisateurs d’Adobe Cloud !

Pour comprendre la disproportion financière qui existe entre Getty images, leader américain du marché mondial de la photographie, Corbis, propriété personnelle de Bill Gates, et les agences de presse photographiques européennes nées du XXème siècle, il faut savoir que Shutterstock, une autre de ces banques d’images à « bas coût », n’a payé que 30 millions de dollars l’agence de presse anglaise Rex Picture, une société bénéficiaire, dépositaire d’une vingtaine de millions de clichés. Et plus récemment, un fonds photographique comme celui de Robert Cohen (AGIP) a été cédé pour un million d’euros environ. Le chiffre exact est confidentiel. (Lire notre articleZ

 

En France, pour 10 M€ vous emportez tout !

Brimborion de photographe © Aline Manoukian Brimborion de photographe © Aline Manoukian

Il faut également savoir que le marché français de la photo de presse est estimé à 60 millions d’euros par Mete Zihnioglu, Président de la Fédération Nationale des Agences de Presse Photos et Informations (FNAPPI), qui a écrit récemment à la Ministre de la Culture pour lui demander d’intervenir… Toute la profession attend, avec lui, la visite de Fleur Pellerin à Visa pour l’image !

60 millions d’euros de chiffre d’affaires, cela veut dire qu’avec moins de 10 millions d’euros, n’importe quel « acteur de l’Internet » peut acheter toutes les agences de presse photo françaises et leurs archives !

Sauf l’Agence France Presse (AFP), qui les concurrence toutes avec un budget consolidé par la République; ce qui n’a pas empêcher Bertrand Eveno, alors Pdg de l’agence de la place de la Bourse, de faire un « deal » toujours renouvelé avec Getty Images.

Mise à part l’AFP qui joue dans la cour des grands contre Reuters et Associated Press, il y a moins d’une demi-douzaine d’agences françaises dont le chiffre d’affaires s’établit en 4 et 6 millions d’euros : Sipa press, Abaca press, BestImage, MaxPPP, a… « Peanuts », comme disent les anglo-saxons !

Qui plus est, cet été, Abaca press, Starface et Visual Press Agency ont été placées en règlement judiciaire (Lire notre article), tandis que le 17 août Le Bar Floréal annonçait sa fermeture après trente ans d’existence.

Les coupables ? « Les vendeurs ! » répond Jean-Pierre Pappis, le patron de Polaris Images. « Il y a mille raisons à la baisse des prix, mais les coupables ce sont ceux qui vendent et ceux qui achètent à la baisse ».

Ceux qui vendent des photos de presse sont innombrables dans le monde, ce qui fait que les groupes de presse trouvent toujours un fournisseur pour ce qu’on nomme aujourd’hui « la photo froide », c’est-à-dire d’illustration.

Les groupes de presse ont le choix pour ce type d’images et il est significatif que la décision d’achat soit passée des chefs des services photo des rédactions aux directeurs des achats des groupes de presse.

La décision d’achat de photo de presse est passée des mains des journalistes à celles des « cost killers » épluchant les factures de papier toilette et de trombones !

Les agences se sont toutes trouvées en sureffectif par rapport à des chiffres d’affaires en baisse de 25 à 50 % ces cinq dernières années. Pour boucler leurs fins de mois, les patrons d’Abaca, de Sipa, de Starface, de Visual, de Réa, de MaxPPP, de Best image etc. ont aligné leurs tarifs sur ceux proposés par les « cost killers ».

« Faites comme vous voulez » a dit l’un d’eux aux patrons d’agences « si vous n’acceptez pas notre proposition de tarifs, nous prendrons les photos ailleurs ». Alors, ils ont accepté des tarifs ridiculement bas.

« Il nous a proposé 70 € la photo pour le « print » (ndrl : l’édition papier du magazine) et 5€ pour les publications sur le web » raconte Jean-Michel Psaïla, le patron d’Abaca, sans toutefois nommer le groupe de presse en question. « Deux ans plus tard, il nous dit qu’il ne peut plus payer 70€ et qu’il faut que nous facturions la publication 5 € quel que soit le support ! Comment peut-on assurer un travail journalistique pour ce prix-là ?»

A coté de ce marché des « photos froides », qui jadis assurait les vieux jours des reporters et le fonds de roulement des agences, celui des « photos chaudes » s’est également écroulé. Aujourd’hui, Paris Match et VSD ne se tirent plus la bourre. Et la situation est identique aux USA. Fini les « grimpettes ».« A la rigueur, il n’y a que l’exclusivité sur la double d’ouverture qui se négocie aujourd’hui » confie un commercial d’agence.

Et puis, quelques mois après avoir signé une charte de bonne conduite sous les auspices du Ministère de la Culture et de la Communication, tous les acteurs se sont assis dessus : les agences ont continué à accepter des baisses de prix d’autant plus volontiers que certains groupes de presse paient à six mois les factures !

Patrick Drahi, le nouveau typcoon des medias, a bien racheté Libération, L’Express et une flopée d’autres magazines sans parler du reste, mais les agences photo attendent toujours le règlement des factures du premier trimestre 2015. Plus de six mois de retard !

Pris en tenaille entre les banques d’images et la violente concurrence entre agences de presse, les indépendants, ces photographes professionnels non affiliés à une agence ont évidemment le plus grand mal à vivre comme le constatent, année après année, différentes études.

Mais que représentent-ils ? Rien ! Ils n’ont même pas de pouvoir de nuisance comme les chauffeurs de taxi, d’avions, de trains ou … d’autocars !

 

Debout les damnés du Campo Santo !

 

Que dira ce « Livre noir du photojournalisme » sur les solutions pour sortir de cette mortifère situation ? Je n’en sais rien. Il est soumis à un strict embargo. Mais, il se fera, comme moi ici, l’écho du désespoir qui gagne beaucoup, qu’ils soient photojournalistes, iconographes, photo-éditeurs ou patrons d’agences.

Un désespoir, dont tout le monde est las. Mais où trouver de l’espoir ?

La solution à la mode ces derniers temps, c’est le «crowdfunding», en bon français une souscription. Cette méthode vieille comme le monde. Elle était déjà utilisée par les « nouvellistes » et les « gazettistes » du temps de la presse à la main, au Moyen Age. Elle connaît un certain succès du fait de la simplicité de la communication électronique.

Mais cette solution « à votre bon cœur », pour être valable pour le financement de reportages débouchant sur des livres, n’est pas opérationnelle pour l’actualité. Or, le photojournalisme, c’est écrire l’Histoire au jour le jour.

Sans compter que le « crowdfunding » consiste souvent pour des photographes fauchés à demander à d’autres photographes fauchés de sortir quelques euros…

Alors beaucoup de photographes se tournent vers les prix, les bourses, les résidences à une époque où les subventions publiques rétrécissent chaque année un peu plus. Heureusement, il reste des mécènes privés, des sociétés pour sponsoriser des festivals et donner des récompenses. Cette année encore Visa pour l’image va permettre que 133 000 € finissent sur les comptes en banque d’heureux lauréats. C’est bien, et même incroyable. Il faut l’ardeur et la combativité de Jean-François Leroy pour en arriver là.

Mais c’est aussi dangereux. Si pour toucher le fameux chèque, les photojournalistes cherchent à tout prix LA photo forte… La « plaque » n’est pas forcément la photo qui fournit le plus d’information…

Plus que Photoshop, l’esthétisme, la recherche de la belle image est aujourd’hui la tendance la plus dangereuse pour le photojournalisme. Il est tentant pour le photographe de privilégier le cadrage, l’éclairage, voire – comme on l’a vu lors du dernier World Press – la mise en scène « choc » sur la véracité des faits.

Même si l’on sait depuis longtemps que le journaliste ne peut être objectif, on lui demande d’être honnête…

Mais peut-on l’être quand on tire le diable par la queue, qu’on travaille pour une commande d’ONG ou d’institution publique ? La question est épineuse. Ces « solutions » sont plutôt des pis-aller !

La seule vraie solution aux difficultés économiques du photojournalisme, c’est la bagarre !

Les groupes de presse sont subventionnés par l’Etat sans aucune contrainte. Un Etat qui, par contre, se garde bien de subventionner les photographes et les agences (hormis l’AFP).

Il faut donc contraindre l’Etat à conditionner les aides à la presse à une réelle production journalistique rémunérée selon les lois en vigueur.

Il faut également contraindre l’Etat à faire respecter, par les agences étrangères, les lois françaises. Il n’est pas normal que des photographes français reçoivent le produit de leurs publications via des comptes à l’étranger non assujettis aux charges, taxes et impôts ! Les tribunaux ont condamné la compagnie Ryanair pour des faits semblables.

Il faut donc contraindre les groupes de presse à payer le travail journalistique à un prix supérieur à son prix de revient. En France on ne devrait pas pouvoir vendre à perte. C’est la loi ! Pourtant les « deals » à 5 € la photo ont cours dans beaucoup trop de titres.

On me dira que je rêve, on m’objectera que je suis un « dinosaure »… Comme le patron de Visa pour l’image, je revendique le qualificatif et récuse l’idéologie selon laquelle « on ne peut rien faire, c’est la mondialisation. »

Demandez donc aux réfugiés syriens si ce monde n’a plus de frontières !

Mésozoïquement vôtre !

Michel Puech

Tout le programme du festival Visa pour l’image sur son site officiel: http://www.visapourlimage.com

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