Plaidoyer pour les écoutes et autres enregistrements...

Plaidoyer pour les écoutes et autres enregistrements…

            Pour quelle raison traiter d’un fait qui n’est plus d’actualité ? Parce-que ce problème se posera de nouveau à nous. Et les débats à venir donneront lieu à l’étalage des mêmes arguments fallacieux. Ce qui servira d’illustration ici c’est le bruit médiatique orchestré lors de la découverte des écoutes de Nicolas Sarkozy. Le volume était si élevé, qu’à un moment on était en droit de se demander si le scandale c’était d’avoir trouvé ou d’avoir cherché ? Le but non avoué de ses défenseurs était de détourner l’attention de deux faits. Le premier, une forte similitude entre les pratiques d’un ex-président et celle d’un dealer. Le second, l’appréciation bien singulière que Sarkozy se faisait de la justice, usant de sa position pour demander des passe-droits en l’échange de faveurs. Retour vers l’enfumage.

            Les arguments peuvent se ranger en deux catégories. Avec d’un côté les sentiments, et de l’autre la raison. Pour la première, l’interlocuteur joue sur la corde sensible impliquant la sympathie que l’on se doit d’avoir envers l’autre. Qui aimerait être dans la position de cet homme jeté en pâture aux média sans un procès équitable ? Diable ! Pour quelles raisons ces mêmes personnages ne m’ont pas demandé si j’aurai aimé être à sa place quand il était président ? Atteinte à sa vie privée ? L’homme écouté usait non de son statut marital mais de sa stature politique. Ce n’est pas le chef de famille qui intéresse mais l’ex-chef d’état. Et au vu de ses préparatifs pour reconquérir son titre, son affaire est encore notre affaire, car nous sommes tous républicains. La seconde catégorie d’arguments se veut cartésienne. Sauf que le fait d’énoncer correctement une phrase n’implique ni qu’elle soit logique, ni d’avoir raison. Ces détracteurs se perçoivent comme des lanceurs d’alerte. Ces derniers ayant pour l’habitude de divulguer des données confidentielles, cela ne manque pas de sel. D’abord, ils nous avertissent que les méthodes employées par des juges et des journalistes sont dignes de l’inquisition. Ce type de déclaration confirme seulement un fait social. Les carences sur l’histoire de France sont antérieures aux réformes de Najat Vallaud-Belkacem. Ensuite nous serions en grand danger, le Rubicon aurait été franchi. Nous serions sur le point de basculer vers un régime dictatorial. On aura même vu l’homme qui pensait inutile de lire la Princesse de Clèves faire la promotion d’un film bien noté par Télérama (La vie des autres). Le traitement que Sarkozy a subi serait équivalent aux pratiques de la Stasi. Rien que ça. Mais blague à part, cette comparaison peut-elle un seul instant tenir la route ?

            Coller la même étiquette sur deux objets différents pour faire croire qu’il s’agit d’une seule et même chose est un artifice. Cela peut fonctionner sur des objets proches en qualité et quantité. Mais plus les objets sont éloignés, moins le stratagème a de chance de marcher, car l’effort tendrait juste à souligner ce qu’il devait effacer. Celui qui voudrait faire correspondre des journalistes et des juges d’instruction avec un état policier serait bien en peine. Les cadres ne sont tout simplement pas les mêmes. Les journalistes ainsi que les juges travaillent à la manifestation de la vérité. Les premiers pour la rendre publique, les seconds pour rendre justice. Leurs actions obéissent à des codes déontologiques et à des procédures. Leur travail n’est valable et recevable que s’ils sont respectés. Là réside la protection de tout à chacun. Celui qui fait l’objet d’articles a un droit de réponse. Et s’il doit faire face à la justice avec son avocat il aura toute latitude pour se défendre. Dans le rapport à un état policier l’injustice est totale. L’état a tous les droits, le citoyen aucun. Il est juste d’écouter tous les citoyens sans contrôle, puisque seul compte la préservation de l’ordre. Et si nous devions établir une comparaison d’état à état ? Les finalités qui leur sont propres les opposent plus qu’elles ne les rapprochent, et ce même en tenant compte de l’accusation politicienne. La gauche manipulerait la justice afin d’écarter un hypothétique candidat. La Stasi ne pouvait avoir cette problématique, le parti étant unique.

            Reste maintenant l’argument le plus éhonté qui pose un parallèle entre la torture et les écoutes. Il faut visualiser ce qui est dit. Un mot se réfère à une chose, c’est la règle. Perdre de vue sa parole, c’est s’assurer de raconter des énormités. Quoi ? 24 heures chrono et Sur écoute auraient le même sujet ? La torture pratiquée dans une cellule anti-terroriste serait équivalente à l’écoute de dealers par des policiers ? Je savais qu’une crise de fou rire était l’équivalent d’un steak, mais là j’avoue il y a de quoi être perdu. Le truc ici c’est quelques mots qui ont une signification dans un contexte, pour ensuite les déplacer dans un autre. Le tout se fait en conservant le même sens à ces quelques mots. 1) On peut faire dire à un homme ce que l’on veut par la torture. 2) On peut faire dire à un homme ce que l’on veut par la retranscription de ses écoutes. Dans le premier cas on signifie l’infliction de sévices, dans le second c’est du cut-up. Si Jack Bauer et Burroughs font la même chose, autant en rire, ça nous fera un bon steak. Les principaux arguments étant à présent démontés, une question se pose au sujet des motivations de cette agitation.

            Lorsque des dirigeants d'EADS sont accusés de délits d'initiés, c’est parce qu'ils sont les seuls à avoir vendu leurs actions avant que les cours chutent. La baisse est la conséquence de la diffusion d’une information. Il y aura un retard de livraison pour des avions. Les mis en cause ne peuvent être reconnus coupables au simple prétexte qu’ils ont vendu leur action avant que l’information fuite. Il manque la preuve qu'ils savaient, et qu'ils ont utilisé une information dont le reste du marché était privé. On pourra dire qu’on leur avait adressé des notes pour les informer de ces retards. Ils auront beau jeu de dire qu'ils n'ont pas eu le temps de lire ce qui leur était destiné. Si d’aventure se trouve les notes comprenant cette information avec leur signature, ils diront qu'ils l'ont parafé sans la lire. Et vous savez quoi? Vous ne serez pas en mesure de prouver qu’il y a eu un délit au prétexte que vous ne croyez pas ce qui vous est objecté. Vous ne pouvez pas accuser quelqu'un d'avoir de la chance. La caractérisation des faits reprochés ne pourra être constatée qu'à deux conditions. Il faut des actes spécifiques et des preuves d’intentions. Si les deux conditions ne sont pas réunies, alors il y a non-lieu. Donc à moins d’avoir des aveux, le seul moyen de prouver ces intentions ce sont les écoutes et les enregistrements. Et ce qui fait mal à certains ce n'est pas tant la perte d’un droit au secret professionnel, que le fait de ne plus pouvoir être invisible.

            Cette invisibilité, c’est ce qui permet à ce petit monde d’agir en toute impunité. Petit monde qui prétend que tout le monde peut être visé comme eux. Sauf que les infractions les impliquant démentent leur déclaration. Délit d’initié, appel d’offre absent ou bidonné, rétro-commission, ne peuvent impliquer que des responsables politique ou des patrons. Donc non, nous ne sommes pas tous inquiétés par cette justice inquisitrice. Ils s’insurgent pour notre bien à tous ? Mais s’ils s’adonnent à pareilles activités, c’est bien dans l’espoir de dégager un profit sur le dos d’une majorité dont ils n’ont cure. Les méthodes appliquées à un dealer sont applicables à un ex-président, c’est la démocratisation d’une technique qui ne fait plus de distinguo. Les criminels en cols blancs perdant l’un de leur avantage, vous assisterez de plus en plus souvent à ces coups de colères. Leurs mensonges méritent notre intérêt parce qu’ils manifestent une vérité, le mécontentement de mauvais joueurs. Enjoy the show

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