Incalculée conception

L’incalculée conception

Il est supposé à l’occasion de chaque crise européenne que le problème serait résolu s’il y avait une convergence fiscale, un budget commun. Le suspens offert par les Grecs qui vivent une tragédie est l’occasion pour faire une mise au point.

Jamais il n’y aura de convergence fiscale entre les pays européens, à moins que l’Europe puisse signifier un jour l’abolition des nations qui la compose. Il y a des raisons inhérentes à la vie économique d’un pays qui rendent impossible de fait son alignement sur la fiscalité d’un autre. Les impôts sont calculés aux mieux afin de trouver à l’aide d’une balance théorique un équilibre entre des dépenses et des recettes. Mais dans ce domaine même une équation correctement équilibrée peut être une réponse erronée au problème posé. Ce qui fausse le calcul ici, c’est une externalisation grandissante des frais d’une minorité qui puise dans les ressources de l’État tout en refusant de contribuer à l’effort national. Un petit monde qui se dédouane tout en faisant peser ses charges sur ceux qui ne peuvent se soustraire au droit national. C’est un jeu comptable. Pour gagner plus, il faut deux choses. Un, noter ses dépenses dans les colonnes de l’état tout en veillant à ne pas figurer dans l’intitulé. Deux, s’évertuer à ne pas déclarer ses profits en prétextant que l’activité de l’entreprise se situe ailleurs. Le siège social est le concept qui permet d’articuler ces deux contraintes de façon optimale. D’aucun dirait que c’est la loi du marché, mais dans la mesure où c’est le soutien de la nation qui conditionne la réussite de ces happy few, c’est révoltant. Reste à savoir comment ces vases communicants parviennent à faire la sourde oreille.

            Si ces sociétés réussissent si bien à l’étranger, c’est que hors de nos frontières nous faisons face en grande majorité à d’anciennes colonies qui demeurent des chasses gardées. C’est ce qui explique que les rapports commerciaux entre ces territoires et le notre soient toujours aussi déséquilibrés à notre avantage, l’observation du sens des flux migratoires est là pour nous le rappeler. La formule gagnant-gagnant omet le fait qu’il ne suffit pas de gagner quelque chose pour être gagnant dans une transaction. Vu que les deux parties ne gagnent pas la même chose, il y a forcément un perdant. Si ce n’était pas le cas, on ne verrait pas où se situerait l’intérêt à échanger avec un autre ce que l’on avait déjà. Cette position dominante résulte de la politique de conquête de la France à un moment donné de son histoire. Et là nous touchons à ce qui fonde l’externalisation, à savoir un décalage temporel entre les comptes des entreprises et ceux de la mère patrie. S’il y a un rapport de force favorable à notre pays, c’est parce qu’à un moment donné il a conquis. Là où la France a payé plein pot en son temps, l’entreprise dans sa colonne « innovation, recherche et développement » peut noter à présent zéro. Les positions de ces sociétés françaises de souche ne sont donc pas fonction de leurs mérites personnels, mais d’empreintes laissées par la France. N’étant pas sur la Lune, si ces empreintes ne s’effacent pas au fil du temps, c’est du fait d’interventions à mettre encore au compte de l’état. Elles peuvent prendre deux formes. La première charmante, la diplomatie. Elle est là pour menacer subtilement, c’est l’affairisme qui est à l’œuvre, il faut savoir se faire plaisir. La seconde, c’est l’exécution de la menace, la réelle politique, pourquoi le dirai-je en allemand ? Lorsque la marionnette couleur locale refuse d’entendre raison, des attentions spéciales lui sont réservées : coup d’état, guerre de basse intensité, intervention humanitaire, etc. Ainsi on saisit mieux l’intérêt qu’il y a pour une démocratie à bien accueillir des opposants, c’est du gagnant-gagnant…Donc quand ces groupes expliquent ne pas avoir àpayer d’impôts en France au prétexte qu’ils s’acquittent déjà de taxes dans les pays où ils opèrent, il faut rappeler l’actualité. Quand Daesh avance ses positions là où sont concentrés les champs pétrolifères en Irak, qui intervient ? Ce ne sont pas les autochtones qui ont été appelés à la rescousse, mais la France et les autres états ayant leurs intérêts dans la région. D’ailleurs vous pouvez observer ce dénominateur commun à beaucoup de nos théâtres d’opérations, il faut intervenir pour protéger des intérêts prétendus nationaux. Mais est-ce que les intérêts de ces groupes correspondent à ceux du citoyen qui prend à sa charge toute l’action de l’état ? Calcul mental. Là où les groupes privés paient zéro fois, le citoyen paie trois fois ; à la pompe, sur sa feuille d’impôt (diplomatie, armée, gestion du flux migratoire), et avec son sang (en victime d’attentat ou au front). C’est encore du gagnant-gagnant.

La question de la fiscalité est biaisée par les ultras-libéraux qui passent le plus clair de leur temps à faire croire que la fiscalité ne doit avoir que pour seul sujet le fonctionnement. Il y aurait trop d’impôts parce qu’il y a trop d’état...Un calcul réaliste intégrerait le fait que si une chose est possible, que ce soit pour un citoyen ou une entreprise, c’est de par la position occupée par son pays sur l’échiquier mondial. Et les impôts sont le prix à payer pour maintenir cette position. Ainsi une part non négligeable des impôts, mais trop souvent négligée sur la place publique, sont les frais externalisés des fameux poids lourds de notre économie...C’est pour ces raisons qu’il est absurde de comparer la fiscalité du Luxembourg à celle de la France. Il faudrait que le Luxembourg prenne à son compte les actions nécessaires à la pérennité de ceux qui trouvent refuge chez lui, pour savoir s’il conserverait la même fiscalité. Ce serait marrant à voir, un pays vidé de ses habitants parce qu’ils seraient tous à l’étranger en train de lutter pour leurs intérêts ou ceux du monde entier…Les impôts ont pour fonction de satisfaire aux besoins spécifiques d’une activité économique, qui elle-même dépend étroitement de la position de son pays. Ce n’est pas parce que la France est un pays et que le Luxembourg est un pays, qu’ils ont les mêmes besoins. Ce serait comme demander à un adulte de faire converger son régime alimentaire vers celui d’un nouveau-né. Ce qui se dit du pétrole peut se décliner avec l’électricité, car non elle n’est pas française, à moins que l’uranium se situe dans le sous-sol français. Et ce calcul réaliste est toujours de mise y compris quand des matières premières ne sont pas en jeu. Lorsque des groupes vendent des armes à la Grèce, ce n’est que parce qu’elle contracte une dette. Et de quelle nationalité sont les ressortissants qui alimentent cette même dette ? Grecque ? Encore gagnant-gagnant, mais il est vrai qu’à ce stade ce n’est plus de la comptabilité, mais de l’hypnose.

Pour être honnête, il demeure une possibilité pour réaliser cette utopie fiscale. Elle se calque sur la solution à deux états avec une seule capitale au Moyen-Orient. Pour converger il faudrait juste un seul état, l’Europe, avec plusieurs capitales…Je sais, on peut toujours rêver puisque c’est exonéré.   

 

Mikrosophme

 

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