Les citations apocryphes du drame rwandais

La décision française d'intervenir en 1990 au Rwanda et le déclenchement de l'opération Noroît a, comme presque tous les éléments de ce dossier rwandais compliqué à loisirs, fait l'objet de nombreuses supputations, manipulations et déformations diverses alors que la réalité est parfaitement connue depuis des années

Pour mieux convaincre des « responsabilités lourdes et accablantes » de la France dans le drame rwandais, quelques journalistes ont, depuis près de trente ans, truffé leurs « démonstrations » de citations attribuées aux hommes politiques français en général et à la famille Mitterrand en particulier. Peu importe que ces dires supposés ne soient confirmés par personne. Il suffisait qu’ils ne soient pas démentis pour être considérés comme authentiques, même et surtout si l’auteur présumé était décédé depuis longtemps! Et si les intéressés étaient encore vivants, on faisait mine de considérer que le mépris avec lequel ils avaient reçues ces fabulations leur conférait une incontestable validité.

Tout le monde a en tête la phrase attribuée – dix ans après sa mort- au président Mitterrand par Patrick de St Exupéry : « Dans ces pays-la, un génocide n’est pas très important ! [1]». Ce journaliste, très probablement absent lorsque le président aurait été susceptible de prononcer cette phrase,  n’a jamais, et pour cause,  indiqué qui la lui avait rapportée. Et personne n’a jamais confirmé qu’il avait effectivement entendu Mitterrand dire cela. Mais, peu importe, puisque PSE l’avait révélée, il fallait considérer que la citation était authentique !

Une autre citation a fait flores : « On va lui envoyer quelques bidasses au petit père Habyarimana [2]». En la mettant dans la bouche de Jean Christophe Mitterrand, alors patron de la cellule africaine de l’Elysée, les journalistes souhaitaient probablement dénoncer la responsabilité supposée de « Papamadit » dans l’intervention de la France au Rwanda . En même temps,  fustigeant la légèreté de la prise de décision, on laissait entendre qu’elle avait été motivée par quelque sombre conflit d’intérêt liant Jean-Christophe Mitterrand à un des fils du président rwandais.

Or, Jean Christophe Mitterrand n’a eu aucun rôle dans cette prise de décision, comme cela ressort du témoignage du Vice-amiral Pezard tel qu’il a été publie en 2014 dans « La Baille », revue des anciens de l’Ecole Navale[3].

En effet, début octobre 1990, le président de la république française, le ministre de la défense et l’état-major sont davantage préoccupés par le Moyen-Orient que par l’Afrique. Le 3 octobre 1990, à bord de la frégate Dupleix croisant dans le golfe arabo-persique, au large d’Abou Dhabi, ils pensent davantage à la première guerre d’Irak qui menace qu’à la crise rwandaise. Jean-Christophe Mitterrand ne semble pas présent à bord. Il n’est pas cité par le commandant du Dupleix qui décrit une arrivée, un soir après une journée éprouvante sous une forte température et un diner officiel donné à terre, d’un président Mitterrand « manifestement fatigué. …. Tout le monde se retrouve au carré du commandant où une collation est servie au président et à sa suite….Les deux ministres essayent de détendre un peu l’atmosphère. Ainsi Jean-Pierre Chevènement, s’efforçant d’être aimable à mon endroit – nous sommes tous les deux originaires de Besançon- lance : « Savez-vous que le commandant est franc-comtois comme moi ? » – et s’entend répondre sur un ton glacé par le  président «J’espère qu’il est moins têtu ! »[4].

Un point de situation, fait par le  commandant Pezard , est proposé au président. Mais sa présentation est un peu perturbée par l’Amiral Lanxade qui ne cesse de sortir pour aller prendre connaissance de quelques télex urgents avant de revenir dans le carré du commandant.

Ces diversions suscitent une réaction : « Je trouve que l’Amiral s’agite beaucoup ! » lance le président. Ce à quoi l’intéressé répond : « Monsieur le Président, cela se passe mal au Rwanda ! »

« D’un revers de main, manifestement un peu agacé par ce problème tout à fait hors des préoccupations de l’heure - à savoir qu’allait-il se passer dans les prochaines semaines dans cette poudrière moyen-orientale ? La guerre ou pas la guerre ? - le président balaya la question et rétorqua : « Qu’on envoie une compagnie »… puis, se retournant vers moi, m’incita du regard a reprendre mon exposé…. Tout avait été dit : on ne discute pas les ordres présidentiels » écrit François Pezard.

Effectivement, le 4 octobre au matin, quelques heures après ce geste de la main à bord du Dupleix dans le golfe arabo-persique, une compagnie de combat du 2° Régiment Etranger de Parachutistes a reçu l’ordre d’interrompre immédiatement l’exercice en cours, quelques part dans le nord du Tchad,  pour rejoindre N'Djaména et embarquer sans désemparer dans un Transall à destination de Kigali. Elle est arrivée dans la capitale rwandaise le 4 au soir, quelques heures avant que, selon les annonces faites par l’Ambassade américaine locale, la ville soit attaquée par les rebelles venus d’Ouganda. Mais ceci est une autre histoire[5].

Le récit de l’Amiral François Pezard traduit sans doute la rapidité – et peut-être la légèreté – d’une décision prise par un président de la république fatigué et agacé. Mais il dédouane Papamadit de toute responsabilité dans cette affaire, quoi qu’on ait pu inventer par ailleurs sur la supposée proximité d’intérêt entre les fils des deux présidents français et rwandais.

C’est ainsi qu’on écrit l’Histoire et manipule les opinions : en usant de fake news. La doxa voulue par Kagame pour « externaliser sa culpabilité et s’approprier la victimité »[6] du drame rwandais en est truffée. Ses missi dominici charges de l’imposer[7] au monde en usent largement.

 

 

 

[1] https://www.liberation.fr/checknews/mitterrand-a-t-il-declare-a-propos-du-rwanda-que-dans-ces-pays-la-un-genocide-cest-pas-trop-important-20210511_OYT7FG6DL5AVXJN3EMTLOMH3OE/

[2] « La scène se passe au début de la crise au Rwanda. Elle a lieu dans le bureau de Jean-Christophe Mitterrand, un homme qu’on ne présente plus. « Nous allons lui envoyer quelques bidasses au petit père Habyarimana. Nous allons le tirer d’affaire » nous explique – Libération du jeudi 23 avril 1998.

[3] file:///C:/Users/miche/Downloads/sommaire324%20(1).pdf – page 2

[4] Le Président faisait probablement référence à la réputation d’irréductibilité des Comtois. Après César considérant Vesontio comme un site imprenable dans De Bello Gallico , les comtois se sont illustrés dans la défense de leur capitale,  qui était alors Dôle , assiégées à plusieurs reprises lors  des nombreuses opérations de conquête de la Franche-Comté par les troupes françaises  : « Comtois rends-toi ! Nenni , ma foi !» est devenu la devise de la province. En outre, les Français auraient poursuivi : « Où sont vos chefs ? », à quoi les Comtois auraient fièrement rétorqué : « Nous sommes tous chefs ! ». Le président Mitterrand connaissait parfaitement son histoire de France  et de la Franche-Comté!

[5] On notera cependant que , interrompus dans un exercice qui durait déjà depuis quelques jours dans le désert, embarqués dans un avion sans avoir eu le temps de se « remettre en conditions », cantonnés à la hâte dans une école française en arrivant le soir à Kigali,  les légionnaires ont largement confirmé le 5 au matin que, outre leurs aptitudes opérationnelles, ils sentaient bon le sable chaud !

[6] Titi palé : Les Etats unis et le Rwanda génocidaire » - 21 juin 2019 – L’Harmattan

[7] Dans « Pour un dialogue des mémoires » - Albin Michel 2007- Patrick de Saint Exupéry fait dire à une jeune rwandaise qu’il désigne par « rescapée tutsie, étudiante en France ».: « Pour une fois, ce n’est pas à nous d’imposer cette histoire »

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