Un dernier carré de fantômes, anonymes et décédés , au secours de Kigali

Alors que, en réponse à l’excellent livre de Judi Rever « The Praise of Blood », Kigali fait donner ses derniers relais voilà que Kouchner, pourtant déjà totalement discrédité sur ce dossier, réapparait par miracle dans les médias.

Alors que, en réponse à l’excellent livre de Judi Rever « The Praise of Blood », Kigali fait donner ses derniers relais - nous avons eu successivement  Dupaquier, Ancel, Soudan, etc. dans Le Monde, La Croix et bien sûr, Jeune Afrique - voilà que Kouchner réapparait par miracle dans les médias , omniprésent depuis hier (La Croix, Paris Normandie, 20 minutes, Le Figaro, Europe 1) pour accuser la France et faire parler les morts (Bernard Stasi) après qu’on ait fait parler les anonymes (La Croix et son pilote fantôme).

Mais, puisque d’aucuns en appellent aux archives, travaillons un peu sur les archives ouvertes et, entre autres, sur celles du Figaro. L’article ci-dessous date de 2008, époque où Kouchner était le très sarkozien ministre français des Affaires Etranges.

Kouchner œuvrait alors inlassablement pour que la justice française se couche devant les oukases du général-président-à–vie Kagame en lui accordant le non-lieu dont il rêve dans l’instruction ouverte à Paris sur l’attentat du 6 avril 1994 qui a déclenché le génocide. Ce dossier toujours à l’instruction devant le tribunal parisien reste le principal motif du déferlement de témoins anonymes ou décédés qui depuis quelques semaines défilent dans les media français via Ancel, Kouchner et autres, déjà cités.

Mutatis mutandi, cet article de 2008 parait d’une actualité brulante et d’une très cruelle pertinence.

Et on observera au passage que pour en arriver à faire appel à Kouchner dont le crédit a été très sérieusement entamé sans qu’il ose réagir par l’ouvrage de Pierre Péan : « Le Monde selon monsieur K.[1] », il faut vraiment qu’ils aient épuisé leur stock d’anonymes ou de faux témoignages posthumes. D’ailleurs, je ne sais pas si Bernard. Stasi a bien dit à Kouchner que «Lafourcade sécurise la zone où se trouve le GIR pour lui permettre de s’échapper vers Goma ! », mais je sais que , par la zone humanitaire sure (ZHS) tenue par les français n’est jamais passé qu’un seul ministre rwandais, celui des Affaires Etrangères Jérôme Bikamumpaka.... Y est également passé Théodore Sindikubwabo le Présideant de la République par intérim, ce qui fait un total de deux membres du gouvernement. Le gouvernement intérimaire rwandais est passé par ailleurs ou est passé par là avant que les français y arrivent.

Or, donc, revenons aux archives :

http://www.lefigaro.fr/debats/2008/01/29/01005-20080129ARTFIG00610-les-curieuses-verites-de-kouchner-sur-le-rwanda.php

Les curieuses vérités de Kouchner sur le Rwanda

Mis à jour le 30/01/2008 à 09:32   Publié le 29/01/2008 à 09:31

Filip Reyntjens, professeur à l'université d'Anvers, estime que « le régime de Kigali a l'habitude de raisonner en termes de puissance et de faiblesse».

Étonnante opinion que celle publiée sur l'avenir des relations franco-rwandaises par Bernard Kouchner dans Le Figaro du 26 janvier. Puisqu'il veut «respecter la vérité», essayons de la découvrir. Même si Kouchner dit ne pas savoir qui a commandité l'attentat contre l'avion du président Habyarimana, il ne croit pas que Kagamé «ait sciemment décidé d'allumer l'étincelle qui embraserait son pays». On ne sait pas sur quoi cette croyance est basée, et dès lors quelle vérité est respectée.

Kouchner ne peut pas «cautionner cette vision simpliste et infamante qui fait des Tutsis les responsables de leur propre malheur». Il tombe ici dans le vieux piège qui veut que FPR = Tutsis. Or, ce n'est pas Kagamé ni le FPR qui ont été victimes du génocide, mais les Tutsis de l'intérieur. Si donc le FPR a commis l'attentat, sachant quelles en seraient les conséquences, ce ne sont pas les Tutsis qui ont été responsables de leur malheur, mais bien le FPR.

Le ministre français des Affaires étrangères et européennes avance ensuite un argument d'autorité qu'il a déjà utilisé par le passé : «il y était», et donc il sait. Que sait-il ? Qu'a-t-il vu pendant les quarante-huit heures passées à Kigali à la mi-mai 1994 ? Se rendait-il compte que, pendant son séjour, au moment où il était «témoin» du génocide, le FPR commettait des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité à une échelle inouïe ?

Toujours dans le respect pour la vérité, Kouchner reconnaît que la France a commis des erreurs politiques, mais il affirme qu'il ne transigera pas sur la complicité de crimes et sur l'honneur de l'armée française. Or, une commission rwandaise «chargée d'enquêter sur le rôle de la France dans le génocide», dite «commission Mucyo», a déposé son rapport chez Kagamé il y a plusieurs mois. D'après son président, la commission disposerait «des preuves permettant de déférer de hauts responsables français devant la justice internationale». Sans croire un instant en l'honnêteté de la démarche rwandaise, il est permis de se poser la question de savoir ce qui arrivera lorsque la vérité rwandaise s'avère être différente de celle de Kouchner.

Bernard Kouchner affirme enfin que la normalisation des relations avec le Rwanda est une nécessité, et qu'elle est même conforme au droit international. Il est vrai que l'absence de relations diplomatiques doit être une exception, mais Kouchner semble oublier que c'est le Rwanda qui les a rompues, après qu'un juge d'instruction français eut simplement fait son devoir.

Plutôt que par le respect de la vérité, Bernard Kouchner semble être inspiré par la realpolitik , et notamment — il le dit lui-même — par le rôle «incontournable» du Rwanda en République démocratique du Congo, pays qu'il a occupé et pillé et où cinq millions de personnes ont péri à cause des guerres imposées par des voisins. Le régime de Kigali a l'habitude de raisonner en termes de puissance et de faiblesse. Il considérera la démarche de Bernard Kouchner comme un signe de faiblesse qu'il exploitera dès que l'occasion se présentera. Lorsque ce moment viendra, il sera très difficile d'entretenir des relations normales telles que le chef de la diplomatie française se les imagine. FIN de CITATION

 

Mais si on préfère une autre source que celles du Figaro, consultons les archives de Libération et cet article à peine plus ancien que le précédent mais bien de la même époque :

 

http://www.liberation.fr/tribune/2007/09/11/france-rwanda-l-erreur-de-kouchner_101486

France-Rwanda, l'erreur de Kouchner

Par Pierre Péan — 11 septembre 2007 à 09:35

Le ministre des Affaires étrangères veut réconcilier la France avec un pays qui a pris l'initiative de rompre ses relations avec elle en représailles des neuf mandats d'arrêt lancés par le juge Bruguière contre l'entourage de Paul Kagame, le président du Rwanda. Le cas est sans précédent dans notre histoire diplomatique. Il tend la main au chef d'Etat qui, selon le juge Bruguière, est à l'origine de l'attentat contre le Falcon 50, où a péri son prédécesseur, le président Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994. Attentat analysé par le juge Bruguière comme ayant pour seul objectif «l'obtention de la victoire totale et ce, au prix du massacre des Tutsis dits de l'intérieur, considérés par Paul Kagame comme des collaborateurs du régime Habyarimana».

En clair, la justice française accuse le chef d'Etat rwandais de porter une lourde responsabilité dans le déclenchement du génocide des Tutsis. Si le juge français désigne Paul Kagame comme le principal commanditaire de l'attentat, son immunité de chef d'Etat en exercice le protège de tout mandat d'arrêt. En revanche, il a estimé que le chef d'Etat rwandais pourrait faire l'objet de poursuites par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

Paul Kagame a violemment réagi. Dans son discours de Murambi, prononcé le 7 avril, il a déclaré que le juge français était «un vaurien, une tête vide, tout comme ses maîtres d'ailleurs, qui portent tous en eux le crime de génocide, et c'est ce crime qui les perdra». Dans le même discours, il accuse les militaires français de l'opération «Turquoise» (juin 1994) d'avoir aidé les interahamwe (les miliciens extrémistes hutus) à massacrer. Il accuse même les Français d'être «venus pour tuer», feignant de croire que la France avait envoyé des troupes au Rwanda en 1994 (l'opération «Turquoise»), non pas pour arrêter les massacres mais tout spécialement pour en commettre davantage encore ! Comme toujours, Kagame use des accusations en miroir : il attribue à la France les exactions qu'il a lui-même ordonnées à ses troupes ! Aujourd'hui, Kagame s'efforce d'annihiler les conclusions du juge Bruguière pour défendre sa légitimité et sa crédibilité sur la scène internationale.

Or, déjà l'été 2006, Bernard Kouchner s'est rendu à Kigali, pour rencontrer Kagame à un moment où celui-ci proférait de graves calomnies contre la France. Son objectif n'était alors pas diplomatique : il s'agissait d'obtenir le soutien d'un ami à sa candidature à la tête de l'OMS, qui lui fut accordé, ce qui n'empêcha point l'échec du French doctor. Les bonnes dispositions de Paul Kagame envers Kouchner ne tardèrent pas à être récompensées : le 26 juillet, le ministre français des Affaires étrangères l'appelait au téléphone pour envisager les voies et moyens de renouer les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda ; il se proposait, à cet effet, de lui rendre visite à Kigali. Il a aussi, durant l'été, donné quelques gages de bonne volonté à Kigali, en acceptant, à deux reprises, des mandats d'arrêt lancés par le TPIR, mais voulus par Kigali, contre deux Rwandais, dont le père Wenceslas qui, selon mes informations, a, pendant le génocide, sauvé de très nombreuses vies dans la paroisse de la Sainte-Famille, transformée en camp de déplacés, mais qui, depuis cette époque, fait l'objet d'un acharnement judiciaire pour faire de lui un génocidaire.

Bernard Kouchner a également décidé d'envoyer, dans quelques jours, une mission de proches collaborateurs à Kigali.

Alors qui a raison, le juge Bruguière ou le ministre Kouchner ? Je sais, depuis 1996, que l'attentat contre l'avion présidentiel a été préparé et organisé par Paul Kagame. Il faudra bien faire éclater cette vérité. Bruguière a forgé sa conviction après avoir entendu plus de cent témoins, coté plus de 7 000 pages de procès-verbaux, exécuté trois commissions rogatoires internationales au TPIR à Arusha, une en Italie, quatre en Belgique, une en Finlande, trois en Suisse, une au Congo-Kinshasa, une au Mali, une en Russie pour identifier les missiles. Comment Bernard Kouchner peut-il faire fi de ce considérable travail d'enquête ?

Le parquet militaire de Moscou a apporté la confirmation que les deux missiles utilisés pour commettre l'attentat du 6 avril 1994 étaient bien de fabrication soviétique, fabriqués en 1987 et vendus par l'ex-Union soviétique à l'Ouganda, dans le cadre d'un marché d'Etat. Or, Paul Kagame, ancien patron du renseignement militaire de l'armée ougandaise, disposait toujours de bases arrières dans ce pays voisin.

Avant Bruguière, les enquêteurs du TPIR, Hourigan en tête, étaient parvenus à la même conclusion. Enfin, la justice espagnole s'apprête à son tour à lancer dans les prochains mois une dizaine de mandats d'arrêt contre des membres de l'entourage de Paul Kagame, pour le meurtre de neuf ressortissants espagnols au Rwanda et dans l'ex-Zaïre. L'enquête espagnole va d'ailleurs bien au-delà de celle du juge Bruguière, puisqu'elle couvre une période allant de 1990 à 2004.

Bref, tôt ou tard, Paul Kagame devra rendre des comptes. En se portant au secours d'un dictateur sanguinaire, Bernard Kouchner prépare des lendemains douloureux à la diplomatie et à l'image de la France dans le monde. Il ne fait pas que cela. Il pousse la France à faire croire que François Mitterrand, Edouard Balladur, Alain Juppé et quelques autres, mais aussi des militaires français, ont été complices du génocide et qu'ils doivent s'en excuser.

Ce raisonnement pourrait de nouveau entraîner notre pays dans le chaos de l'Afrique centrale où les excès commis depuis dix-sept ans par l'armée rwandaise sur les terres voisines du Congo (RDC) commencent sérieusement à lasser le monde entier. On imagine mal l'Elysée sacrifier l'honneur de la France.

Aussi, courant août, le dossier a-t-il été repris en main, obligeant subitement le Quai d'Orsay à manifester plus discrètement le soutien à Kigali qu'il exprimait librement courant juillet. Comme Nicolas Sarkozy l'a lui-même annoncé devant les ambassadeurs, il s'agit certes de normaliser les relations conflictuelles que pouvait parfois entretenir la France.

Nicolas Sarkozy ne serait donc pas opposé à une reprise des relations diplomatiques de la France avec le Rwanda, mais il reste impensable pour lui que la justice ne puisse pas suivre son cours et que soient remis en cause les mandats d'arrêt lancés par le juge Bruguière. De même, il semble peu crédible que le nouveau président envisage davantage de remettre en cause la politique de la France de 1990 à 1994. Il ne paraît pas prêt à devenir un adepte de la repentance. A contrario, la commission d'enquête mise en place au Rwanda, prétendument indépendante, devrait arrêter de traîner politiques et militaires français dans la boue. Si cette nouvelle orientation est confirmée, la marge de manoeuvre de Bernard Kouchner devrait être étroite.

Pierre Péan

 

[1] https://www.vsd.fr/les-indiscrets/pierre-pean-kouchner-passe-beaucoup-de-temps-a-construire-sa-legende-2959 :

VSD. : L’avo­cat de Bernard Kouchner dit qu’à travers ce livre, vous réglez vos comptes avec le ministre sur le Rwanda, le reste n’est que prétex­te…

P.P : Mon livre n’est pas un règle­ment de comptes, mais en revanche, c’est à cause des positions prises par Bernard Kouchner sur le Rwanda que je me suis inté­ressé vraiment à lui. Et je ne m’en cache pas : j’ex­plique cela longue­ment dans mon premier chapitre. Dès l’été 2007, j’ai écrit une tribune dans le quotidien Libération, pour exprimer ma stupéfaction de constater qu’un ministre de la République française décide de tout faire pour se réconcilier avec le président du Rwanda, Paul Kagamé, soupçonné par la justice française d’être le commanditaire d’un attentat en 1994, qui a coûté la vie à deux chefs d’état africains, à trois Français et a déclenché le génocide des Tutsis. Un homme qui de surcroît accuse la France de compli­cité de génocide. Et, quand j’ai été mis au courant, en juin 2008, des manœuvres clandestines, des manipulations, des pressions du cabinet Kouchner sur la Justice pour faire explo­ser l’instruc­tion du juge Bruguière qui a lancé neuf mandats d’arrêt contre l’entourage de Paul Kagamé, j’ai estimé qu’il s’agissait là de comportements dignes d’une République bana­nière, et j’ai décidé de me lancer dans une enquête sur Kouch­ner, sans savoir que je dresserais de lui un tel portrait. FIN de CITATION.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.