RWANDA : un témoignage incontournable réclame plus de dialogue et moins d'anathèmes

Vingt cinq ans après le génocide rwandais, il serait temps de faire place au dialogue et à l'analyse plutôt qu'aux monologues partisans et stupidement manichéens.

A l’approche du XXV° anniversaire du drame rwandais, mais aussi à l’approche du XVIII° anniversaire de l’assassinat[1] par le FPR à Nairobi de Seth Sendashonga[2],[3], l’Institut Seth Sendashonga pour la Citoyenneté Démocratique (ISCID asbl)[4] a programmé plusieurs manifestations. Un colloque s’est tenu à Bruxelles le 23 février 2019 :

http://www.therwandan.com/fr/conference-sendashonga-a-bruxelles-le-23-02-2019/

Bien évidemment, dès le lendemain, sous le titre « NEGATIONNISME: Le Rwanda Dénonce la Conférence Négationniste de l'Institut Seth Sendashonga à Bruxelles », le Secrétaire exécutif de la Commission nationale de lutte contre le génocide (CNLG), Jean Damascene Bizimana, a dénoncé[5] ce qu’il a qualifié de « débat sur le déni de génocide perpétré contre les Tutsi ».

Mais, bien au-delà de cet anathème pavlovien, on constate que cette conférence a vu s’exprimer des intervenants de qualité et des témoins de premier rang. La matière abondante ainsi dispensée par leurs interventions devrait amener à réfléchir tous ceux qui s’intéressent un tant soit peu à l’histoire récente du Rwanda comme à celle des Grands Lacs. L’ignorer serait une faute.

Je ne souhaite aujourd’hui qu’évoquer la très remarquable prestation de Johan SWINNEN, ancien ambassadeur de Belgique à Kigali. Les organisateurs de cette conférence lui avaient demandé de traiter du « rôle de la communauté internationale dans la tragédie rwandaise ». Présent au Rwanda du 15 août 1990 à avril 1994, dans le poste d’observateur privilégié, mais aussi d’acteur, qui était celui d’Ambassadeur de l’ancienne puissance coloniale, Johan SWINNEN a fait profiter l’auditoire de son expérience. Il lui a aussi fait part des doutes et interrogations qui l’assaillent encore vingt-cinq années plus tard.

Cet exposé, présenté avec une modération toute diplomatique dans l’expression, ne ménage rien ni personne. Il ne dissimule rien à qui veut bien prêter une oreille attentive. Il expose sans fard la descente aux enfers d’un pays qui était jusque-là considéré comme la Suisse africaine.

Dès l’entrée en matière, ce témoin de premier rang, comme il le dit lui-même , fait part de grande frustration devant la manière dont cette histoire est aujourd’hui contée dans un récit très « polarisé » où il n’y a que des bons et des méchants et qui se termine sur beaucoup d’interrogations.

Johan SWINNEN évoque deux questions de première importance. La première d’entre elles est : « pourquoi tant de rwandais sont tombés dans le piège de la radicalisation et de l’extrémisme ? Cette question a pour corollaire : « à qui devait profiter cet agenda ? » . Tandis que la seconde question qui se pose à tous ceux qui ont tenté d’éviter le pire, pour tous les diplomates ou coopérants présents au Rwanda pendant cette période , reste : « Dans quelle pièce avons–nous joué ? ».

Puis, l’ancien ambassadeur de Belgique à Kigali rappelle que nous avons cru – et je permets de me ranger dans ce « nous » bien qu’occupant des fonctions infiniment moindres et dans une autre ambassade – que nous pourrions parvenir à instaurer au Rwanda la paix de la démocratie, celle qu’à La baule, le président Mitterrand avait demandé peu auparavant et que le président Habyarimana avait ensuite appelé de ses vœux en annonçant un aggiornamento politique et mettant sur pied une commission nationale de synthèse. « Il y avait de l’espoir » rappelle SWINNEN qui estimait possible de relever les deux défis posés par la guerre d’octobre : d’une part la paix et la réconciliation à la frontière et, d’autre part, les réformes et la démocratisation à l’intérieur du pays. Il expose comment « nous avons travaillé » dit-il au nom de la communauté internationale pour réussir ce pari formidable qui devait malheureusement aboutir sur un grand échec et sur un génocide.

Pourquoi ce pari a-t-il échoué ? La mort de Fred Rwigyema ; les assassinats du président burundais puis des hommes politiques rwandais en 1993 et début 1994 (Gapyisi, Gatabazi, etc..) ; la durée du génocide que Kagame a observé sans intervenir pendant trois mois ; la prudence de la communauté internationale, l’opposition et même l’hostilité de Kagame à toute présence de troupes étrangères qui auraient pu arrêter les massacres ; la nécessité ou simplement l’utilité de présenter des excuses, sont autant de questions abordées en toute clarté et simplicité.

Mais laissons la parole à Johan SWINNEN : https://youtu.be/O0bWhWxIJNI

En conclusion, partageant les interrogations de cet ambassadeur d’une autre nation sur ce que nous avons tous vécu à Kigali à partir de l’automne 1990, je ne peux que saluer ce discours d’une grande lucidité et d’une grande sincérité. C’est probablement pour cela que la presse française a évité, comme et belge, de lui donner la publicité qu’il mérite.

Comme le dit lui-même Johan SWINNEN: « Je pose ces questions par respect pour tous les rwandais…..S’il y avait au moins une discussion mature, respectueuse, sans être taxé de ceci ou cela , ce serait déjà un grand progrès » ajoute-t-il. Hélas, il semblerait qu’en France comme en Belgique l’heure soit davantage au manichéisme qu’au dialogue. Il serait intéressant et fort utile aux approches du XXV° anniversaire du drame rwandais de revenir, ainsi que l’a fait Johan SWINNEN dans cet exposé exceptionnel, sur les dangers qu’il y a à abuser du mot « génocide », trop souvent à l’origine de nouvelles tensions, d’injustices et de discrimination.

 

[1] « IScid a été créé et nommé en l'honneur de Seth Sendashonga, ministre rwandais de l'Intérieur de 1994 à 1995, et qui est devenu opposant avant de perdre la vie à Nairobi » nous apprend la CNLG de Jean Damascéne BIZIMANA. Pour ce monsieur, qui traite les autres de « négationnistes », quand on est assassiné par le FPR, on « perd la vie »…..par inadvertance probablement !

[2] Seth Sendashonga, né le 27 mai 1951 et mort assassiné le 16 mai 1998 à Nairobi, est un homme politique rwandais.  Président de l'association générale des étudiants rwandais (AGER), il fait partie des opposants au régime du président Juvénal Habyarimana et doit quitter le pays afin de poursuivre ses études.  Signataire de l'« appel des 33 intellectuels », il rejoint le Front patriotique rwandais (FPR) en 1991. Entre juillet 1994 et août 1995, il occupe le poste de ministre de l'Intérieur dans le gouvernement d'unité nationale du premier ministre Faustin Twagiramungu. Après la démission de celui-ci, Sendashonga et d'autres ministres hutus sont renvoyés ou démiussionnent. Il s'exile au Kenya où il est assassiné en 1998.

[3] http://www.therwandan.com/fr/linstitut-seth-sendashonga-pour-la-citoyennete-democratique-iscid-asbl-commemore-le-18eme-anniversaire-de-lassassinat-de-seth-sendashonga/

[4] http://www.iscide.org/

[5] http://www.rwanda-podium.org/index.php/actualites/politique/4587-negationnisme-le-rwanda-denonce-la-conference-negationniste-de-l-institut-seth-sendashonga-a-bruxelles

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.