Les crimes commis contre des français doivent-ils rester impunis ?

Rwanda 1994 :L’assassinat de deux gendarmes français et d'une épouse doit-il vraiment être considéré comme prescrit ?

ONG, « chercheurs », « spécialistes » autoproclamés, journalistes et de rares « repentis » ne cessent de militer pour dénoncer des crimes imaginaires qu’ils imputent à des militaires français au Rwanda en 1994. Aucun d’entre eux, même pas parmi les « repentis », ne s’est encore levé pour dénoncer les crimes très réels dont des militaires français ont été victimes.

L’assassinat de deux gendarmes français, survenant le 8 avril 1994 à Kigali, moins de 48 heures après l’assassinat des trois français membres de l’équipage de  l’avion présidentiel[1], doit-il vraiment être considéré comme prescrit ?

L’adjudant-chef Alain DIDOT, son épouse, madame Gilda DIDOT, et l’adjudant-chef René MAIER ont été assassinés le 8 avril 1994 à Kigali. Les auteurs et les raisons de ce crime ont fait l’objet de nombreuses supputations et de diverses manipulations et manœuvres de désinformation alors que la vérité est extrêmement simple et parfaitement attestée par de nombreux témoignages directs, jusque-là négligés. 

Qui étaient les victimes de ce crime odieux ?

Avant d’être affectés à Kigali, les adjudants-chefs Alain DIDOT et René MAIER avaient chacun de son côté suivi une carrière classique de sous-officier de Gendarmerie. Ils n’avaient rien des espions aux missions occultes pour lesquels certains ont tenté de les faire passer.

Alain DIDOT : est né le 9 décembre 1948 à Joeuf (54). Il commence sa carrière militaire comme mécanicien radio dans l’Aviation Légère de l’Armée de Terre. En 1975,  il entre en Gendarmerie. Après un passage en Brigade Territoriale à Tarascon (13), il retrouve sa spécialité initiale de mécanicien radio à la section aérienne de la Teste du Buch (33) de 1977 à 80. Il sert ensuite, toujours comme mécanicien radio à l’état-major des Antilles-Guyane de 1980 à 1983, puis à l’Etat-major de la Gendarmerie Mobile à Nantes de 1983 à 1989.  De 1989 à 1992, il est affecté, toujours dans le même emploi, au groupe de commandement du Groupement de Gendarmerie Départementale du Morbihan à Vannes (35).  En 1992, il rejoint la Mission d’Assistance Militaire et Technique auprès de la République Rwandaise.

Rappelons simplement qu’un mécanicien radio est celui qui assure la mise en place et la maintenance des matériels radio, à la différence de l’opérateur radio qui, comme son nom l’indique, utilise ce matériel. Didot est mécanicien radio  et c’est en cette qualité qu’il est affecté à Kigali, comme on le verra plus loin.

Gilda  DIDOT  se trouvait à Kigali parce qu’elle y avait suivi son époux. Elle n’y avait nulle autre fonction que de tenir son ménage.

René MAIER : est né le 20 février 1947 à Strasbourg (67). Il entre en gendarmerie en 1969 et, après la formation initiale, sert à l’escadron de Gendarmerie Mobile de Mayenne (53) où il reste de 1970 à 1973 ; puis à la brigade de Gendarmerie Départementale de Menton (06). Ayant obtenu rapidement le diplôme d’Officier de Police judiciaire, il devient adjoint puis commandant de la Brigade des Recherches de Menton (06) puis de la même unité à Martigues (13). Il était particulièrement qualifié dans l’exercice de la Police Judiciaire pour assurer les difficiles fonctions qui l’attendaient à la Mission d’Assistance Militaire et Technique auprès de la République Rwandaise où il arrive à l’été 1993 comme Assistant Militaire  Technique (AMT).

Quelle était leur mission auprès de la gendarmerie rwandaise?

Les adjudants-chefs René MAIER et Alain DIDOT avaient des missions différentes et n’étaient pas appelés à travailler ensemble.

Alain DIDOT – mécanicien radio : Arrivé à Kigali à l’été 1992, il avait pour mission de poursuivre la mise en place au sein de la Gendarmerie Rwandaise d’une nouvelle génération de matériels de transmission. Le plan de modernisation de ces matériels avait été initié bien avant 1990. Une première tranche avait été réalisée par l’Adjudant-chef MAURANNES, son prédécesseur, de 1989 à 1992. Il incombait à l’Adjudant-chef DIDOT d’achever ce projet en l’adaptant aux différentes réorganisations de la Gendarmerie rwandaise survenues depuis 1990.

René MAIER - Officier de Police Judiciaire : Arrivé à Kigali à l’été 1993, quelques mois avant son assassinat, l’Adjudant-chef René MAIER avait pour tâche de pérenniser au sein du Centre de Recherches Criminelles et de Documentation, la mission entreprise en juillet 1992 de formation, restructuration et remise à niveau des Officiers de Police Judiciaire rwandais.

Pourquoi étaient-ils là, à ce moment-là ?

La présence du couple DIDOT et de René MAIER là où ils ont été assassinés  le 8 avril 1994 n’a aucun lien avec leurs missions respectives au sein de la Gendarmerie Rwandaise. Ils s’y sont trouvés, d’abord et avant tout parce que c’était là le domicile du couple Didot.

Or ce domicile n’avait pas été choisi par les autorités françaises et encore moins par les DIDOT. Conformément aux accords de coopération de 1975, les Assistants Militaires Techniques français étaient logés par l’Etat Rwandais. En arrivant, le militaire s’installait tout naturellement avec sa famille dans le logement libéré par son prédécesseur.

Gilda et Alain DIDOT

Le couple  DIDOT, qui n’avait pas d’enfant,  avait en arrivant en 1992, occupé le logement de leur prédécesseur, sur la colline de Nyarugenge à Kigali. Mais le propriétaire de cette maison, lassé d’attendre le paiement des loyers que l’Etat rwandais versait rarement en période de guerre, avait souhaité reprendre son bien. Et les DIDOT avaient dû, à regret, déménager vers la colline plus excentrée de Kacyiru, entre les lieux-dits Kamatamu et Kamukina, là où les services administratifs rwandais leur avaient trouvé une maison. Ce transfert s’est opéré au début de 1993, à une date où il était totalement inimaginable qu’un bataillon de rebelles vienne s’installer au Conseil National du Développement (C.N.D.), c’est-à-dire au cœur de la démocratie rwandaise tout juste naissante. Or, comme on le verra, la nouvelle maison des DIDOT était à vue directe du CND. Ce qui était parfaitement anodin au début de 1993, deviendra extrêmement sensible puis tragique à la fin de cette même année.

René MAIER

René MAIER avait rejoint Kigali sans sa famille, en célibataire géographique. Il était logé dans le camp de Kacyiru, à quelques kilomètres du logement d’Alain Didot.

Les événements des 6 et 7 avril 1994

Le 6 avril au soir :

Au soir du 6 avril 94, à Kigali, chacun est chez soi, en famille. Quelques-uns dinent chez des amis. Parmi d’autres expatriés français, un diner rassemble - au domicile du commandant de gendarmerie Michel FABRIES - le pharmacien Didier MATERA et  le couple POULLAIN, directeur de la Caisse Française de Développement.

Lorsque, les assistants techniques français apprennent qu’un attentat a détruit  l’avion présidentiel et a assassiné les deux chefs d’état du Rwanda et du Burundi, il ne leur faut pas longtemps pour comprendre l’importance de l’événement ainsi que ses funestes conséquences. En l’absence de l’Attaché de Défense français, appelé en consultation à Paris depuis plusieurs jours, le plan de sécurité des expatriés français se met en place immédiatement. Dans les minutes qui suivent la divulgation de la nouvelle, le couple DIDOT rejoint la position de repli prévue, au domicile de Christiane et Michel FABRIES. Puis Alain DIDOT va prendre à l’Ambassade de France, le poste qui lui est assigné en cas de crise, à la salle opérationnelle de l’Attaché de Défense que le Lieutenant-Colonel MAURIN vient d’activer. René MAIER rejoint également le poste de veille qui lui est assigné en cas de crise : à la station directrice du réseau radio de sécurité de l’ambassade, réseau auquel sont rattachés tous les civils français vivant au Rwanda. Il se trouve que cette station directrice avait été installée assez logiquement au domicile du seul personnel qualifié en matière de dépannage radio présent au Rwanda : Alain DIDOT. Cette station directrice du réseau de recueil des ressortissants français au Rwanda se trouvait donc initialement à Nyarugenge et a suivi le  couple Didot à Kacyiru  lorsqu’il a déménagé au début de 1993.

La nuit du  6 avril au 7 avril :

Alain DIDOT est à l’Ambassade de France, Gilda DIDOT dort chez les FABRIES et René MAIER assure la veille radio du réseau « expatriés » au domicile des DIDOT.

Le 7 avril au matin :

Les français ne sont pas les seuls à s’inquiéter. Les enfants de la famille rwandaise habitant la maison voisine se présentent au domicile des DIDOT. Ils ont pris peur en entendant des tirs d’armes à feu. Ils sont seuls sans leurs parents. Leur père, hutu et notable du parti MRND est bloqué à Dar es Salam où, faisant partie de la délégation gouvernementale et devant rentrer avec le second avion, il n’a pas été autorisé à décoller après l’annonce de l’attentat contre l’avion présidentiel. Leur mère est à Butare pour raisons familiales. Elle sera assassinée par la suite par le FPR tandis que le père de famille sera longuement emprisonné à son retour au Rwanda. Les enfants, quant à eux, vivent  en Europe depuis ces évènements. Ils ont fait, en arrivant en Allemagne il y a quelques années des déclarations circonstanciées, concernant, entre autres, l’assassinat des gendarmes français. Ces témoignages auraient déjà pu être pris en compte par la justice française

Le 7 avril 94 au matin, ces enfants rwandais viennent chercher une protection au domicile de leurs voisins, militaires français. René MAIER, seul présent, les accueille et, par téléphone, informe Gilda DIDOT, toujours chez le commandant FABRIES, de l’accueil offert à ces réfugiés. Gilda acquiesce, de même qu’acquiescera Alain DIDOT lorsqu’il quittera son service à l’Ambassade de France et viendra se restaurer chez Michel FABRIES : « Il a bien fait de les protéger » dira-t-il

Du 7 avril après-midi au 8 avril après-midi:

Vers 14H00 le 7 avril, Alain DIDOT décide de quitter la maison FABRIES et envisage de se rendre à son domicile pour aller chercher quelques affaires personnelles. Gilda, son épouse, insiste pour l’accompagner malgré les suppliques de Christiane et Michel FABRIES qui l’adjurent de rester avec eux « Mais, s’il y a des gens qui sont chez moi, il faut bien que j’aille les accueillir » rétorque-t-elle !

Plus tard, Michel FABRIES ne voyant pas revenir le couple DIDOT, les appelle par téléphone. Alain DIDOT répond qu’ils ne peuvent pas rentrer tout de suite, compte tenu des tirs qui font rage dans le quartier où ils habitent.

Peu après, c’est le Lieutenant-Colonel DAMY, chef du détachement Militaire d’Assistance Technique « Gendarmerie », qui leur enjoint par radio d’évacuer  leur domicile dès que possible. Il reçoit la même réponse : « Impossible sans prendre de gros risques… »lui explique Alain DIDOT.

Dans l’après-midi ou dans la soirée du 7 avril, un second groupe de rwandais se présente à la porte des DIDOT. Accueilli par Gilda et Alain DIDOT, il est composé d’une mère de famille, prénommée Régine et de ses cinq enfants.  Cette famille est celle d’un diplomate rwandais de haut rang, ancien ambassadeur ayant participé à l’élaboration des accords d’Arusha en 1993. Membre du parti MDR, proche de Faustin TWAGIRAMUNGU qui est programmé par les accords d’Arusha pour devenir premier ministre après la prise de pouvoir par le FPR, il appartient à ce qu’on a appelé les hutu modérés.

Reçus par Gilda et Alain, Régine et ses cinq  enfants passent la nuit avec les DIDOT et René MAIER. Aujourd’hui, cette mère de famille n’a pas de mots assez reconnaissants pour décrire la gentillesse de ceux qui les ont ainsi accueillis. Elle considère qu’elle a à leur égard un devoir de vérité. 

Régine, qui vit aujourd’hui en France, raconte ce qu’elle a vu : le 8 avril en fin de matinée, des soldats qu’elle a reconnus pour appartenir à l’Armée Patriotique Rwandaise de Paul Kagamé sont arrivés, ont désarmé les deux militaires français et interrogé les réfugiés rwandais, leur demandant de manière agressive leur nom et ce qu’ils faisaient chez « les français ». Puis ayant pris leurs ordres par talkie-walkie, ils se sont rapidement radoucis à l’égard de Régine dont manifestement le mari était bien connu des autorités FPR. Exécutant les ordres reçus, quelques soldats de l’APR ont raccompagné Régine et ses enfants chez eux, à deux pas de la maison DIDOT. Les autres réfugiés ont été également invités à partir. Alain et Gilda DIDOT, René MAIER sont restés, seuls, face aux soldats de Kagame…qui, rappelons-le, avaient reçu des ordres de leur hiérarchie.

Le veilleur de nuit et probablement un des enfants de Régine assisteront en voisin, sans être vu, à la suite des événements : les blessures au visage pour l’un des français, les rafales de Kalachnikov pour les autres…. Le gardien rwandais des DIDOT n’échappera pas non plus au massacre[2]…. Régine qui, arrivée chez elle, s’était endormie, a été réveillée par son boy qui l’a informée de cette horreur. Elle a alors quitté son domicile et s’est abritée à l’hôtel le plus proche : l’hôtel Le Méridien.

Vers 17H30, Eric LEFEVRE, directeur de l’hôtel Méridien - devenu depuis hôtel UMUBANO - tout proche du domicile DIDOT, appelle par radio l’Ambassade de France pour l’informer de ce qu’un groupe de rwandais vient de se réfugier à l’hôtel. Ce groupe affirme arriver de chez les DIDOT.

La mort de DIDOT et MAIER racontée au Méridien fait le tour de la communauté française et parvient à la Mission d’Assistance Militaire : « J’étais chez toi vers 17-18H00 lorsque MAURIN t’a informé de la très probable situation. Je me souviens parfaitement de ton visage au moment où tu as compris…. » se souvient Didier MATERA, écrivant à Michel FABRIES.

On sait par ailleurs que le bataillon FPR installé à Kigali est sorti officiellement du CND vers 16H00, et qu’il  s’est « rendu maître de la partie de Kigali qui abritait le quartier général de la MINUAR[3] » nous dit BOOH-BOOH le représentant de l’ONU. Dans cette partie de la ville se trouvait la maison du couple DIDOT.

Pourquoi ces trois français ont-ils été tués ?

La mort d’Alain DIDOT et de René MEYER a provoqué de nombreux écrits, mal informés et/ou tendancieux, se nourrissant les uns des autres sans aller jamais aux sources peu contestables que sont les témoins. Occulter ces témoignages pertinents autant que disponibles était indispensable à ceux qui souhaitaient imposer une histoire selon laquelle ces deux sous-officiers et cette épouse auraient été tués par d’autres que l’Armée  Patriotique  Rwandaise (APR) de Paul Kagame.

Trois raisons peuvent expliquer leur incontestable assassinat par l’APR :

  • Les écoutes radios : Si la France – parmi d’autres puissances - possédait bien au Rwanda les dispositifs d’écoutes nécessaires à son information (les fameuses « grandes oreilles »), il suffit de réfléchir dix secondes pour comprendre qu’elles ne pouvaient nullement passer par DIDOT et/ou MAIER. A cela une raison simple : ni l’un, ni l’autre – et encore moins Gilda DIDOT - ne maitrisait le swahili, langue véhiculaire de l’Afrique de l’Est utilisée généralement par les Ougandais, Tanzaniens, Burundais et autres Congolais formant les bataillons de l’APR. DIDOT et MAIER ne connaissaient pas davantage le kinyarwanda parfois utilisé (quand même !) par l’APR. Ils ne maitrisaient même pas suffisamment l’anglais (presque jamais utilisé). Par ailleurs, dès lors que le bataillon FPR était installé au CND, il eut été totalement inconséquent de laisser de tels dispositifs d’écoutes à la vue de ceux qui étaient écoutés.

Le matériel dont disposait DIDOT à son domicile était pour l’essentiel du matériel personnel destiné à une activité de radio amateur comme il en existe tant de par le monde. Il avait également en charge la station directrice du réseau de sécurité (postes Yaesu) des expatriés français. C’est la raison pour laquelle, MAIER était, comme on l’a vu, venu y tenir la veille dès le 6 avril au soir.

Néanmoins, il faut bien admettre que le Bataillon FPR, qui avait détecté la présence de ces antennes, a dû s’interroger sur leur raison d’être et penser qu’elles avaient pour mission de capter ses propres transmissions. Si cela pouvait être une raison pour capturer les opérateurs – et surtout- leur matériel – ce n’en était certainement pas une pour les exécuter sommairement. Leur exécution extra-judiciare est un crime dont il convient d’examiner au plus près la qualification juridique.

  • Les témoins gênants :

Seconde raison, les français auraient été exécutés pour éliminer des témoins gênants. Or, si DIDOT et MAIER n’avaient rien entendus, ils avaient vu ou avaient pu voir. Leur villa était à vue du cantonnement FPR, et le couple était comme tout expatriè fréquentant le Parc de l’Akagera, équipé de jumelles de qualité. Le Bataillon FPR avait beaucoup de choses à cacher : effectifs très nettement supérieurs à ceux prévus par les accords de paix ; infiltration de combattants en civils dans la société rwandaise à partir du CND ; armement lourd interdit par les accords signés à Arusha en août 93 et, parmi eux, les missiles sol-air utilisés pour abattre l’avion présidentiel… Kagame n’ignorait peut-être pas que l’Attaché de Défense français avait interpellé le Général canadien, commandant la MINUAR, au sujet de l’éventuelle présence de ce type de missiles au CND. Kagame se doutait que les français savaient et il a du se demander comment ils l’avaient appris.

En neutralisant les contrôles de la MINUAR, Kagame et Charles Kayonga, commandant le bataillon FPR de Kigali avaient réussi à occulter ces nombreuses entorses aux accords d’Arusha, annonciatrices de l’offensive et de l’apocalypse finales. Ils ne pouvaient risquer de voir leur manœuvre révélée par d’autres témoins

Bien que à tort, ils étaient probablement persuadés que le couple Didot avait été mis là pour les écouter et les regarder. Ce qui aurait été une bonne raison, à nouveau, pour les capturer mais certainement pas pour les exécuter.

  • La stratégie du « Théâtre fermé »:

Dès le début des combats en 1990 le FPR a mis en place une stratégie dite du « Théâtre fermé ». Il a interdit l’accès de son terrain d’action – et au territoire rwandais conquis par ses troupes - à tout journaliste et à toute ONG, laissant ceux-ci « s’exprimer librement » en zone gouvernementale. Journalistes et « enquêteurs » ne s’en sont pas privés, se livrant à des investigations d’autant plus sourcilleuses sur le comportement des forces gouvernementales qu’ils ne pouvaient pas travailler sur celui des troupes de Kagame. Ils en ont tiré de nombreuses déductions abusives et autres conclusions hâtives amenant la rédaction de documents totalement déséquilibrés[4], installant une vision manichéenne du conflit dont l’injustice criante ne pouvait qu’attiser les rancœurs, les haines et finalement offrir des prétextes au désastre final.

Dans le même temps, ayant évité que les témoins étrangers pénètrent  sur le territoire conquis, Kagame a ordonné l’élimination de tout témoin y vivant déjà au moment de la conquête. Les massacres, perpétrés par l’APR dès 1992/93 dans les préfectures de Byumba et Ruhengeri, se sont poursuivies et amplifiées tout au long de la conquête finale de 1994. Ils ne pouvaient que nécessiter l’élimination des seuls lettrés qui, vivant au sein de la  population et parlant  le kinyrwanda, n’étaient pas dupes : c’est ainsi que disparaitront prêtres et religieuses espagnols, canadiens et autres. Ceux qui réussiront à échapper seront plus tard traînés devant les tribunaux, leur mise en accusation rendant leur témoignage inaudible.

Paul Kagame et Charles Kayonga ont donné l’ordre de traiter ces trois français de la même manière et pour les mêmes raisons que ces religieux, c’est-à-dire comme des témoins à éliminer! A cette qualité s’ajoutait, comme on le verra plus loin, celle de citoyen et militaire français.

La récupération des corps :

Le médecin-major belge THIRY et des officiers sénégalais de la MINUAR furent chargés de récupérer les corps. Après plusieurs tentatives, les 11, 12 et 13 avril 1994, ils sont parvenus à découvrir les quatre corps (avec celui du veilleur de nuit) enterrés sous une mince couche de terre. Les corps des trois français seront déposés au Méridien puis remis aux officiers français demeurés à cet effet à Kigali. Examinés à Bangui, par le médecin en chef Michel THOMAS qui a signé le certificat de décès le 13 avril au soir, ils ont été immédiatement rapatriés. Les honneurs militaires leur ont été rendus à leur arrivée le 15 avril à 15 heures sur la base militaire de Dugny.

J’étais présent sur cette base lorsque Jean-Jacques Maurin, tout juste descendu de l’avion rapatriant les corps, a rendu compte au Colonel CUSSAC des conditions dans lesquelles les dépouilles avaient pu être récupérées : le corps d’Alain DIDOT « travaillé à la machette », celui de René MAIER, enterré un peu plus loin dans le jardin, abattu d’une rafale alors qu’il tentait vraisemblablement de s’échapper. 

Quelques années plus tard, le 3 juin 1998, il m’a été donné de rencontrer à Thiès (Sénégal) un des officiers sénégalais qui avaient participé aux recherches et à la récupération des corps. Il m’a confirmé que le bataillon de l’APR logé au CND était sorti de son cantonnement le 7 avril « vers 16H00 » et avait immédiatement procédé à des « nettoyages ». Manifestement, me dit-il, le FPR n’était pas enthousiasmé par la restitution des corps des trois français. Et il ne semblait pas considérer que ces assassinats étaient le fait d’autres que ses propres soldats : « C’était tendu avec eux, mais il fallait le faire et nous l’avons fait » m’a dit ce jeune capitaine sénégalais en toute simplicité.

Un crime imprescriptible :

Contrairement à l’assassinat des trois membres d’équipage de l’avion présidentiel, la justice française n’a pas été saisie, et ne s’est pas saisie spontanément de cet assassinat de trois citoyens français.

Les familles DIDOT et MAIER n’ont pas porté plainte. Elles ont probablement été mal informées. Elles semblent avoir compris qu’en acceptant le capital décès que leur versait l’état français, elle renonçait à tout recours.  Or, si l’Etat français considère qu’il a rempli ses responsabilités en s’acquittant du capital décès habituellement versé aux proches des militaires tués en service et s’il leur demande en contrepartie de renoncer à toute autre revendication à son encontre, il ne saurait les empêcher de poursuivre d’autres dédommagements. Rien n’empêchait les familles de porter plainte contre tout autre que l‘Etat et en particulier de porter plainte contre X… On aurait dû leur expliquer cela.

Ce crime d’assassinat commis contre Gilda, Alain DIDOT et René MAIER  alors qu’ils étaient non-combattants et désarmés, déjà prisonniers ou pris en otage, et alors qu’ils auraient été tués pour la seule raison qu’ils étaient français (Cf. infra), entre dans la définition du crime contre l’humanité. Il est donc imprescriptible.

Saisi le 29 mai 2018 dans le cadre de l’article 40, le Parquet de Paris a refusé[5] de poursuivre le crime revendiqué par le sieur Ancel dans ses deux ouvrages[6]. L’assassinat décrit par Ancel de plusieurs citoyens rwandais, attribué à un capitaine féminin dans son premier roman puis revendiqué par lui-même comme étant son oeuvre, n’aurait pas été, compte tenu de la description qu’il en donne, un crime de guerre. Ce crime serait donc prescrit. Cette argumentaire cache une réalité : le Parquet de Paris –examinant ce crime,  «  à supposer qu’il soit établi » dit-il, ne croit pas un seul mot de ce que raconte Ancel[7], ne croit pas en la réalité de ce crime et n’a pas envie de travailler pour rien.

Les militaires de l’APR qui ont assassiné – entre autres - nos trois concitoyens DIDOT et MAIER ont agi dans un contexte totalement différent. En effet, si on en croit un officier supérieur de l’APR : « C’était un honneur pour eux de tuer des Français ! C’était les premiers français que nous tuions » dit-il, oubliant un peu rapidement les trois membres de l’équipage présidentiel. Si on le suit, et il sait de quoi il parle, cet officier supérieur de Kagame nous explique que, sur ordre de Kagame, commandant l’APR, Gilda et Alain DIDOT ont été tués parce que français. Cet assassinat entre donc dans la catégorie des crimes contre l’humanité.

Alors, nous signalons aux ONG, si promptes habituellement à porter des accusations imaginaires contre la France et les soldats français, qu’elles peuvent, pour une fois, s’appuyer sur une base factuelle solide pour dénoncer un crime contre l’humanité. Que ce crime ait été perpétré non pas par des français mais sur des français reste une nuance qui ne devrait pas arrêter des militants des droits de l’Homme de bonne foi et non sectaires.

De même, nous attendons que le pôle ad hoc du Tribunal de Grande Instance de Paris se saisisse enfin de ce crime contre l’humanité qui entre parfaitement dans le  domaine de compétence[8] pour lequel il a été spécialement créé

[1] Ce procès d el’attentat du 6 avril 1994 est instruit à Paris. L’ordonnance de non lieu ayant fait l’objet d’un appel  interjeté par les familles des pilotes , il est loin d’être clos comme d’aucuns voudraient nous le faire croire.

[2] Toujours la même tactique du FPR : ne pas laisser de témoin !

[3] MINUAR =Mission des Nations Unies pour le Rwanda mise en place en décembre 93 pour veiller à l’application des accords de paix signés à Arusha en août 1993 entre le Gouvernement Rwandais et les Front Patriotique Rwandais

[4] Aujourd’hui encore, vingt-cinq ans après le drame, les « chercheurs » français ne cherchent que du côté gouvernemental et ne publient que sur lui. Il faut aller au Canda, aux USA ou en Angleterre pour trouver des travaux complets sur le drame rwandais.

[5] Lettre en date du 27 juin 2018

[6] Guillaume ANCEL : » Vent sombre sur le Lac Kivu – Roman » - février 2014 et « Rwanda la fin du silence- Témoignage » - fevrier 2018.

[7] https://www.france-turquoise.com/rwanda-les-confessions-dun-ancien-officier-francais-tragediante-ou-commediante/

[8] Aurélia Devos  : "Nous sommes à la fois compétents pour les crimes contre l'humanité, les crimes et délits de guerres, les actes de torture et les disparitions forcées. Nous pouvons être compétents quand des victimes françaises sont concernées par ces crimes mais également quand sont impliqués des auteurs de nationalité française ou encore, et c'est là toute la spécificité, quand ce sont des auteurs de crimes de nationalité étrangère mais qui seraient présents ou résidents habituels sur le territoire français et qui auraient commis des crimes à l'étranger sur des victimes étrangères". http://www.justice.gouv.fr/justice-penale-11330/crimes-contre-lhumanite-bilan-du-pole-du-tgi-de-paris-31897.html

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