RWANDA : être Amiral ou Général ?

J’avoue éprouver aujourd’hui un réel amusement en imaginant la tête de certains antimilitaristes primaires et pavloviens, militants très engagés voire acharnés à porter des accusations infondées contre la France, lorsqu’ils découvrent vingt-cinq ans plus tard que leur choix se limite à celui-là : être Amiral ou Général !

En effet, si, tentant de recycler des choses connues depuis plus de vingt ans, les media nous abreuvent aujourd'hui dans un concert parfaitement orchestré de la dernière interview en date d’un général, ils oublient de nous parler de celle que, dans le même temps, leur a accordé un amiral. Or, si on prend le temps de lire l’une et l’autre, il parait évident que promouvoir la première plutôt que l’autre relève, comme d’habitude dans ce dossier, beaucoup plus du militantisme que du journalisme.

 

Le général qui est mis en valeur par les media fut, à Paris (et non à Kigali comme le prétend par erreur Mediapart) le responsable de la coopération militaire française de 1990 à 1993. Il fut donc mon chef puisque, pendant cette période j’étais Assistant Militaire Technique au Rwanda. Je l’ai croisé à deux reprises au Kigali.

L’amiral, dont le discours reste un peu occulté par les media, fut, dans le même temps, successivement chef d'état-major particulier du président de la République François Mitterrand (1989-1991), puis chef d'État-Major des armées (1991-1995).

L’amiral et le général, qui n’étaient donc pas exactement dans la même chaîne hiérarchique, avaient pour « représentant[1] »  à Kigali le même homme puisque le chef de la Mission d’Assistance militaire faisait également fonction d’Attaché de Défense, représentant le Chef d’Etat-major des Armées. Amiral et Général puisaient donc leurs renseignements sur la situation rwandaise à la même source. à la même source officielle et ouverte tout au moins, car au pays des mille Collines, des sources nouvelles jaillissent spontanément et abondent, dans le domaine du renseignement comme dans les autres. Et dans ce domaine comme dans les autres, certaines, voire beaucoup d’entre elles, sont polluées.

Toujours est-il que, en 1990, l’Amiral a lu les télégrammes diplomatiques adressés par l’Attaché de défense à l’Etat-Major des Armées, après avoir été contresignés par l’Ambassadeur de France à Kigali. Le général a reçu, sous une autre forme ou dans les mêmes formes, le même compte-rendu du Chef de la mission militaire de Coopération. L’un est l’autre était le colonel René Galinié dont les écrits, sur lesquels je ne reviens pas sont parfaitement connus depuis plus de vingt ans puisqu’ils figurent en annexe du rapport de Mission d’information parlementaire française sur le Rwanda[2] de décembre 1998.

Dès le début du conflit ouvert par le FPR en octobre 1990, le Colonel Galinié a rédigé un point de situation quasi–quotidien. Il n’a cessé de signaler les dangers et les risques de massacre de grande ampleur induits par cette attaque venue du nord. Ces télégrammes diplomatiques bien connus sont parfaitement clairs et, entre autres, le 15 octobre 1990, cet officier a écrit “ certains Tutsis... pensent enfin qu’il convient de craindre un génocide si les forces européennes (françaises et belges) se retirent trop tôt et ne l’interdisent pas, ne serait-ce que par leur seule présence. Actuellement, la solution est plus politique que militaire... mais là aussi le Président ne pourra conserver son autorité et ramener la paix dans l’avenir qu’en procédant à une large ouverture démocratique débouchant, à court terme, sur des réformes profondes... ”.

Dès lors, on s’étonnera peu que le gouvernement français ait choisi de maintenir au Rwanda une force suffisante pour sécuriser le pays en interdisant une prise de pouvoir par la force qui n’eut pu être que sanglante, comme on l’a vu en 1994. Cette présence lui permettait d’obtenir du gouvernement rwandais, en contrepartie, la mise en place de la démocratie et du multipartisme, ce qui sera réalisé au printemps 1992. Il obtiendra également la tenue de négociations entre les parties du conflit qui aboutiront à l’accord de paix du 4 août 1993. C’est ce que rappelle aujourd’hui l’amiral LANXADE. On se souvient que, parlant au nom – au ou sujet - de la communauté internationale, l’ancien Ambassadeur de Belgique au Rwanda, n’a pas dit autre chose très récemment : « Il y avait de l’espoir ….nous avons travaillé » dit-il [3].

Il est vrai que les choses ne furent pas toujours simples à Kigali de 1990 à 1993, et certainement beaucoup moins qu’elles le paraissent aujourd’hui dans les rédactions parisiennes. Il fallut obtenir le départ de certains sans pour autant provoquer les réactions épidermiques incontrôlées et violentes que le pays connaitra en 1994. Et il est aisé, aujourd’hui à Paris, de regretter que le colonel Rwagafilita dont parle le général VARRET n’a été placé en position de retraite « que » quelques mois après que les français l’avaient souhaité pour pouvoir enfin, commencer à reconstruire une Gendarmerie maintenue jusque-là dans l’unique effort de guerre et beaucoup trop éloignée de la Police judiciaire comme de la police administrative (maintien de l’ordre).

Le général VARRET semble aujourd’hui regretter le choix fait par la France en 1990, choix que je ne l’ai jamais entendu critiquer sur le terrain lorsqu’il y descendait. Il est vrai que ce n’était ni le lieu ni son rôle. Mais alors, qu’aurait-il voulu qu’on fasse ?

Aurait-il préféré, que, comme beaucoup d’autres nations, on abandonne le pays, qu’on « les laisse se massacrer tranquilles » comme me l’a demandé un rwandais partisan du FPR à Arusha en juillet 1933 ? Aurait-il préféré que , comme d’autres nations, nous facilitions pour le FPR une prise de pouvoir en force, rapide et brutale, qui aurait, peut-être, fait un peu moins de « dégâts collatéraux », comme aiment à le dire les Américains, que ceux qu’on constatera en 1994 ?

 

Mas que le général Varret se rassure, la France, estimant sa mission accomplie après la mise en place d’un gouvernement d‘opposition intérieure au printemps 92 et des accords de paix à l’été 1993, est partie en décembre 1993. Elle n’était pas au Rwanda en avril 1994.

Et si le général Varret estime qu’étant lui-même parti à temps, il n’est plus comptable de ce qu’il a accepté tant bien que mal et de tout ce qu’il n’a pas refusé de 1990 à 1993, on comprend mal qu’il vienne en demander compte à d’autres !

 

[1] comme le dit le général VARRET

[2] http://www.assemblee-nationale.fr/dossiers/rwanda/r1271.asp

[3] https://blogs.mediapart.fr/michel-robardey/blog/090319/rwanda-un-temoignage-incontournable-reclame-plus-de-dialogue-et-moins-danathemes

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