Rwanda: si on ne doit lire qu'un seul livre en 2018

Où on s'interroge sur les raisons qui amènent une certaine presse - souvent la même, d'ailleurs - à nous faire avaler à haute dose la réédition à peine transformée du premier livre d'Ancel et à occulter le travail considérable effectué par Judi REVER.

Alors que, avec une unanimité plus que suspecte, une certaine presse nous abreuve de louanges sur la réédition à peine transformée d'un livre très controversé (Cf. mon billet précédent) , alors que parait sur ARTE un téléfilm entièrement dédié à la gloire de Kagame et de ses troupes, alors que la manœuvre de communication trop parfaitement orchestrée devient gênante à force de redites, de partialité et d'exagérations, voire même de purs romans vendus comme autant de vérités avérées,  la dite presse écarte de ses champs éditoriaux tout ce qui pourrait nuire au général-président-à-vie Kagamé et  passe sous silence un événement incontestable survenu , ailleurs qu'en France, bien évidemment, sur le même sujet! 

Or cet événement est d'une telle ampleur qu'il a amené les meilleurs spécialistes du drame rwandais, dont Filip REYNTJENS, à reconnaître qu'il y avait bien eu au Rwanda en 1994, deux génocides.

Pour ceux qui ne maitrisent pas suffisamment la langue d'outre-manche mais sont impatients de savoir un peu, voici une fiche de lecture particulièrement pertinente.

Vous la trouverez aussi sur :http://www.france-turquoise.com/

 

Voici le livre à lire :

In Praise of Blood – Note de lecture 1

 

Judi Rever est une journaliste canadienne. Après avoir travaillé à RFI ainsi qu’à l’AFP et couvert la guerre au Zaïre-RDC en 1996-1997, elle s’est intéressée au génocide rwandais. Elle a publié en mars dernier un livre intitulé In praise of blood, résultat de deux décennies d’enquêtes. Dans ce livre, elle conteste avec force le récit dominant (notamment en France) des événements de 1994 : loin de décrire le Front patriotique rwandais et son leader Paul Kagamé, actuel président du Rwanda, comme le mouvement qui a mis fin au génocide, elle en pointe au contraire le caractère criminel.

À la lecture de cet ouvrage, le prof. Filip Reyntjens, spécialiste belge de l’Afrique des Grands lacs, connu pour la pondération de ses propos, a écrit un tweet étonnant pour ceux qui suivent ce dossier : « J’ai longtemps pensé que le FPR avait commis des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre en 1994, mais pas un génocide. Le livre de Judi Rever montre irréfutablement que le FPR a bien commis un génocide. Donc, oui, un double génocide a eu lieu ».

Que raconte ce livre ?

Il s’agit à la fois des conclusions et du récit d’une enquête de terrain. La journaliste, qui vit désormais au Canada mais vient régulièrement en Europe, s’est intéressée au FPR en 1997 après avoir été le témoin direct des terribles conditions de vie et des massacres commis contre les réfugiés rwandais, la plupart hutu, qui avaient fui leur pays d’origine en 1994. Choquée, elle s’était alors intéressée à l’armée qui commettait ces crimes : celle du Front patriotique rwandais (FPR).

Son enquête se veut très documentée : interviews d’anciens officiers ou soldats membres du FPR ; interviews de Tutsi et de Hutu, qu’ils soient victimes ou bourreaux ; interviews d’enquêteurs occidentaux ; documents « fuités » de l’ONU ou du TPIR (tribunal pénal international pour le Rwanda) ; rapports d’enquêtes d’ONG. Chacune des affirmations qu’elle livre est accompagnée d’une note de bas de page, l’auteur croisant assez systématiquement les faits selon plusieurs sources.

Sa thèse peut se résumer simplement. Dans l’histoire du génocide rwandais, le FPR de Paul Kagamé est présenté comme le représentant des « bons » (les Tutsi) contre les « méchants », c’est-à-dire les génocidaires Hutu et le gouvernement rwandais de la période 1990-1994. Le FPR, qui cherchait à renverser le pouvoir du Président Habyarimana afin de mettre fin à la situation de ségrégation des Tutsi du Rwanda aurait non seulement réussi mais aussi, grâce à son intervention militaire, arrêté le génocide commis contre ces mêmes Tutsi à l’été 1994. Or, Judi Rever affirme que cette histoire est un mythe. Sans qu’à aucun moment elle ne remette en cause le génocide commis par les milices Interahamwe hutu (appuyées et dirigées par une partie de l’administration et de l’armée rwandaise de l’époque), elle décrit avec beaucoup de détails les crimes de masse perpétrés, dans le même temps, par le FPR. Selon elle, le libérateur fut donc non seulement un conquérant mais surtout un bourreau ; les massacres se poursuivant d’ailleurs au-delà de l’année 1994 ! Rever rapporte ainsi des crimes au Rwanda au-moins jusqu’en 1999, le FPR écrasant toute tentative de rébellion.

Le livre, en plus de décrire les conditions et les risques de son enquête, se présente comme une longue description des actes de barbarie du FPR : massacres de réfugiés individuellement ou collectivement (hommes, femmes enfants, vieillards, religieux, opposants ou simples paysans), par toutes sortes de méthodes, souvent horribles ; assassinats politiques, enlèvements, tortures, viols ; destructions des corps ; éliminations des témoins ; pillages des richesses ; camps où sont organisés les massacres ; camps d’entraînement pour les massacreurs ; etc. À ces actes de barbarie s’ajoute l’infiltration par le FPR des milices Interahamwe et des milieux politiques hutu au sein desquels ses agents vont attiser la violence (« they fuelled the genocide ») afin de précipiter le chaos de la société rwandaise et sa prise du pouvoir ; organisations d’attentats afin d’instaurer un climat de terreur ; logiques militaires appliquées sans humanité ; dédain envers les « Tutsi de l’intérieur ».

In Praise of Blood – Note de lecture 2

Ces crimes attribués au FPR sont en réalité plus spécifiquement le fait de son service de renseignement, le DMI, véritable armée dans l’armée (elle-même État dans l’État) chargé de récolter toute sorte d’informations mais aussi de semer la terreur et dont l’auteur donne une précise description. Ce service aurait ainsi créé un véritable système de quadrillage secret de la population au sein de laquelle chaque Rwandais se sait surveillé… sans savoir qui le surveille. Dénonciations intrafamiliales, entre voisins, etc., sont monnaie courante, conduisant à une mort certaine.

Nous retiendrons deux événements, parmi tant d’autres cités. En avril 1994, donc pendant le génocide des Tutsi par les Hutu, le FPR, dans la zone qu’il contrôle, va massacrer des milliers de personnes dans la ville de Giti. Or cette ville est aujourd’hui bien connue ! Elle est célébrée comme un modèle du nouveau Rwanda. Le maire de cette ville, un Hutu, est en effet présenté aux médias comme ayant sauvé des Tutsi. En fait, Judi Rever affirme que tout ceci n’est qu’une mystification morbide de l’histoire. Le mythe de Giti ne servirait qu’à dissimuler les massacres de Hutu, le maire, Hutu épargné par les Tutsi, couvrant les faits. Autre cas, le massacre planifié de civils au stade de Byumba, toujours en avril 1994. Certes, l’épisode était connu (André Guichaoua le relatait déjà dans son livre de 2005, Rwanda, de la guerre au génocide), mais dans le livre de Rever, le récit qui en est fait est d’une très grande précision grâce aux témoignages directs de deux exécutants du FPR. Il laisse surtout entrevoir la stratégie de terreur et d’extermination qui fut celle du FPR. Dans ce stade de sport, des milliers d’innocents furent ainsi froidement tuées. On rappellera qu’en 2003, Paul Kagame tint l’un de ses meetings de campagne pour l’élection présidentielle dans ce même stade…

Le livre revient bien entendu sur un des aspects importants de l’histoire du génocide rwandais : l’attentat contre l’avion du président Habyarimana. Sur ce point, Judi Rever est très claire. Elle affirme qu’il s’agit d’un acte commis par le FPR. Elle donne les noms des auteurs, les circonstances, etc. Au passage, elle dénonce l’enquête menée par le juge Trévidic, ancien juge anti-terroriste français, et le rend responsable de la mort d’au moins deux témoins que la justice française aurait dû mieux protéger. De cette justice française, Judi Rever attend visiblement beaucoup. En effet, elle reste la seule institution aujourd’hui capable de contester le récit historique du FPR puisque, dans son ouvrage, elle montre la façon dont les États-Unis, le Royaume-Uni, le TPIR ou l’ONU, pour des raisons diverses, ont caché la réalité des massacres attribué à Paul Kagamé. L’action des États-Unis, en particulier ses pressions sur le TPIR pour empêcher les enquêtes, fait l’objet d’une étude serrée.

La connaissance de ces massacres n’est pas nouvelle. La littérature spécialisée en a fait état depuis longtemps. Toutefois, le caractère très humain du récit qui en est fait, grâce à la parole des victimes mais aussi des officiers et soldats repentis du FPR, en donne une lecture inédite. À cela s’ajoute l’apport majeur de cette enquête : ces mêmes officiers expliquent les raisons politiques de ces massacres. Ils décrivent une volonté de détruire la composante hutu du pays, ceci afin de la minorer dans la future nation rwandaise. D’où, certainement, la conclusion du Prof. Reyntjens qui n’hésite pas à employer le terme de double-génocide.

Que retenir en conclusion ?

Judi Rever a, dit-elle, échappé à plusieurs tentatives d’assassinat. Elle fait l’objet de protections. On rappellera qu’elle n’est pas la seule à subir des menaces et que d’anciens proches du FPR ont été assassinés lorsqu’ils ont voulu parler. Les conclusions de son livre, les faits évoqués, seront certainement contestés, débattus, etc. – en tout cas, ils devraient l’être. Une chose est cependant certaine : la violence avec laquelle l’actuel régime de Paul Kagamé cherche à faire éliminer ces témoignages ainsi que le courage de ceux qui décident de parler, devraient nous inciter non seulement à lire ce livre mais surtout à être d’une très grande prudence dans les jugements portés à l’égard de l’actuel régime rwandais et de l’histoire du génocide de 1994.

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