LE RWANDA EST UNE PRISON A CIEL OUVERT affirme le Colonel MARCHAL

Une fois de plus, il parait intéressant d’apprendre comment, à l’étranger, on considère la manière dont, en France, est abordé le drame rwandais.

Le colonel MARCHAL est arrivé au Rwanda le 9 décembre 1993, pour assurer au sein de la mission de l’ONU (%INUAR) la relève des troupes françaises qui quittaient le pays. Patron du contingent belge qui composait le fer de lance de la MINUAR, numéro 2 de cette force onusienne, et collaborateur du Général DALLAIRE, il est un témoin essentiel pour qui veut comprendre ce qui s’est passé. Par sa position au sein de la MINUAR, par les responsabilités exercées à Kigali, par sa formation d’officier , il est un observateur privilégié des conditions dans lesquelles les combats entre FAR et FPR ont repris en avril 1994 et des circonstances dans lesquelles fut déclenché le génocide. Il a quitté le Rwanda après que, 16 avril1994, le Gouvernement belge ait décidé de retirer ses troupes de la MINUAR (780 militaires).

A l’occasion de la remise du prix Victoire Ingabire à laquelle il assistait à Bruxelles le 09 mars 2019, le colonel Luc MARCHAL a accordé un interview qui dépasse largement les frontières de la Belgique pour aller, bien naturellement, au Rwanda mais aussi en France. Une fois de plus, il me parait intéressant d’apprendre comment, à l’étranger, on considère la manière dont, en France, est abordé ce drame.

L’interview complet est à entendre sur : https://youtu.be/FBO-Rr3ivnU.

Il nous a semblé utile de transcrire l’essentiel et de la mette à la disposition du lecteur :

Question : Luc Marchal, vous êtes souvent dans ce genre de soirée quand on remet le Prix Victoire Ingabire, mais ce soir on a beaucoup plus parlé de Kagame que de Victoire Ingabire (…)

Luc Marchal : Oui, malheureusement ! Je dirais que les sorts sont liés, puisque, s’il y en a bien un qui dicte sa volonté à tout le monde, c’est bien Paul Kagame ! Mais, n’empêche que, moi, j’ai été très heureux de pouvoir voir et entendre Victoire Ingabire. C’était un souhait que j’avais exprimé quand j’ai moi-même eu l’honneur de recevoir le Prix. J’espérais un jour la voir à notre table dans les années à venir. Et finalement, on l’a eue à notre table. Elle était là, elle nous voyait et nous la voyions aussi et donc, c’est un grand moment. Mais, je crois qu’il faut rester réaliste : finalement elle est sortie de prison mais au Rwanda, tout le monde est en prison. Le Rwanda est une prison à ciel ouvert ! On ne peut pas faire ce qu’on veut, on ne peut pas dire ce qu’on veut. Dès qu’on essaye d’exprimer ses idées, eh bien, on sait ce qui est arrivé à Victoire (Ingabire), on sait ce qui est arrivé à Diane (Rwigara) et à d’autres qui, eux, ont perdu la vie. On a encore un tragique exemple hier (Anselme Mutuyimana) et donc, malheureusement, les destins restent liés tant que Kagame sera le dictateur du pays, malheureusement, le sort de tout le monde sera lié au sien. C’est un fait ! Mais je crois qu’on doit garder l’espoir parce que, ça a été sans doute très long, mais je crois que le monde se rend compte de la personnalité exacte de Paul Kagame et un jour, il tombera comme tous les dictateurs.

Question : Dernièrement, en France, on a déclaré un non-lieu par rapport à l’attentat qui a coûté la vie au président du Rwanda Juvénal Habyarimana. (…) de ce qui s’est passé.

Luc Marchal : Je dirais que ce non-lieu, c’est mon avis personnel, est tout à fait indigne de la justice parce que le dossier est suffisamment étayé. Il y a suffisamment d’éléments objectifs dont les juges n’ont pas voulu tenir compte. Pour quelles raisons ? Je n’en sais rien ! Mais le devoir d’un juge, c’est d’essayer de rendre la justice et une justice la plus juste possible. Or, ici, ce n’est pas le cas du tout : ce non-lieu est une honte pour la justice française ! Malheureusement, je dirais qu’on l’a vu venir ou qu’on l’a senti venir depuis longtemps puisque, déjà, avec le juge Trévidic, c’était une parodie d’enquête judiciaire. Je rappelle quand même que le juge Trévidic, un de ses témoins a été enlevé et a été vraisemblablement assassiné alors qu’il demandait une protection pour pouvoir témoigner. La veille du jour où il devait aller à Paris pour témoigner, il a été enlevé ainsi que celui qui lui avait donné l’asile chez lui. Tout cela démontre que malheureusement après le travail qu’a fait le juge Bruguière on a essayé de tuer l’enquête. Point à la ligne. Et cette ordonnance de non-lieu est, pour moi, très préjudiciable pour la crédibilité de la justice française. Maintenant, ce n’est pas terminé parce que les avocats iront vraisemblablement en cassation et ils ont pas mal d’arguments pour aller en cassation et défendre le dossier.

Question : Nous sommes à la veille de la commémoration du XXV° anniversaire du crime de génocide et d’autres crimes. Nous sommes à la veille des 25 ans. Souvent, vous avez eu à parler dans les conférences. Vous disiez ce que vous avez vu et ce que vous avez entendu parce que vous étiez à Kigali. Et qu’est-ce que vous avez vu, qu’est-ce que vous avez entendu ?

Luc Marchal : En ce qui concerne l’attentat, personnellement, je n’ai rien vu. Mais ce que j’ai vécu avant me laissait craindre un double jeu. J’ai cru au début que les deux parties en présence avaient décidé de travailler à ce que le processus de paix soit une réussite et, au cours de ma fonction au Rwanda, je me suis rendu compte que si la partie gouvernementale faisait sa partie du boulot, par contre, du côté du FPR, hé bien ça a été toujours des difficultés pour faire respecter les règles du jeu qu’ils avaient eux-mêmes signées. Ils ont signé les accords de paix d’Arusha, ils ont signé l’accord sur la consignation des armes à Kigali et c’est comme si cela n’existait pas et ça, j’ai pu le constater ! Et à force de constater toute une série d’éléments allant dans le même sens, il est évident qu’à un moment donné, on ne peut pas ne pas arriver à la conclusion que le FPR ne voulait pas la paix. Le FPR avait son agenda caché, avait sa stratégie qui était bien déterminée et on l’a tout de suite vu après l’attentat ; le FPR, dans les quelques heures qui ont suivi l’attentat, le FPR a lancé une offensive majeure à partir du Nord. Et ça, on ne sait pas improviser ce genre de choses, cela a été préparé ! Et, donc, ce que moi je dis, c’est que il y a une relation directe entre l’attentat et la reprise de la guerre par le FPR parce que c’était ça sa stratégie, c’était la conquête du pouvoir par les armes et le pouvoir absolu. Et donc, je n’ai pas été témoin direct, mais ce que j’ai vécu m’amène à cette conclusion-là, parce que ce sont tous des éléments objectifs que j’ai vécus avec, bien entendu, une conclusion objective par rapport à ce qui aurait dû être et ce que j’ai constaté qui n’était pas du tout conforme à ce que ça devait être en principe !

Question : Vous estimez que c’est la FPR qui est le responsable de ce qui s’est passé au Rwanda, du génocide, de tous les réfugiés, de l’attentat ? Vous estimez aujourd’hui qu’il en est de même pour vos collègues ?

Luc Marchal : On dit toujours dans les films policiers, on dit toujours : cherchez à qui profite le crime ! La réponse, elle vient de soi : on sait à qui cela a profité. Mais on sait aussi que, au sein du FPR, l’ensemble de ceux qui en faisaient partie n’était pas forcément partisan d’une manière forte de s’emparer du pouvoir parce qu’il y avait différentes tendances. Et, comme c’est le cas, pas simplement au Rwanda mais dans beaucoup de pays, ce sont vraiment les extrémistes du FPR qui ont pris le pouvoir et qui ont imposé leur façon de voir les choses. Et donc, pour cette faction-là dont Kagame était le leader, il n’y avait que la prise de pouvoir par les armes sans partage. C’était le seul objectif qui existait. Il n’y avait pas d’autre moyen. Et quand on voit le déroulement des événements, c’est exactement ça qui s’est passé. Et ça continue maintenant puisque tout qui représente un certain danger pour Paul Kagame, hé bien malheureusement on voit que depuis des années, ils sont éliminés l’un après l’autre. Je ne peux que regretter que la communauté internationale n’est pas un peu plus lucide et ne se rend pas compte qu’au Rwanda, c’est le crime qui règne en maître et que tout ce beau principe de démocratie, apparemment, n’est pas valable pour tout le monde.

Question : Colonel Luc Marchal, depuis que vous êtes revenu du Rwanda en 1994, vous avez été l’objet devant les instances judiciaires et dernièrement c’était la femme de Ngulinzira Florida qui vous a aussi traîné en justice. (…)

Luc Marchal : Actuellement, mes ennuis judiciaires sont finis. Le dossier qui avait été initié en 2004, en fait s’est clôturé l’année dernière au mois de septembre. Nous avions été en appel de la décision en première instance et, suite à l’arrêt de la Cour d’Appel, il n’y a pas eu de pourvoi en cassation. Donc l’affaire est close. Jusqu’à éventuellement encore autre chose parce qu’il ne faut jamais préjuger de l’avenir. Il faut rester sur ses gardes.

Question : Et quand vous revoyez la scène, quand le contingent belge revenait du Rwanda et que certains militaires avaient déchiré leur béret. Quand cela vous revient, vous pensez comment ?

Luc Marchal : Je dirais que c’est une réaction qui n’aurait pas dû avoir lieu, mais c’est une réaction humaine. Il faut comprendre que celui ou ceux qui ont déchiré leur béret, c’est parce qu’ils avaient perdu dix camarades dans des conditions atroces et qu’ils rendaient l’ONU responsable de la mort de leurs dix compagnons. Et donc, c’est une réaction humaine, c’est l’expression de tout un ressentiment interne que je peux comprendre. Maintenant, il y avait peut-être moyen de s’exprimer autrement. Mais bon, ça a été fait, ça a été fait. Je peux comprendre qu’il y a eu un réel traumatisme au sein de l’unité C’est une réaction assez claire, en fait c’était une réaction de refus à l’égard de l’ONU parce que, il faut quand même se rappeler qu’on était parti pour une mission de paix et puis on s’est retrouvé confronté à une situation de guerre dans laquelle dix collègues ont été massacrés d’une manière abominable et que les directives concernant l’utilisation des armes et ainsi de suite, à partir de New York, les responsables n’arrêtaient pas de dire qu’il ne fallait surtout pas ouvrir le feu. Donc, ceux qui ont vécu ça, qui se sont retrouvés entre deux feux, parce que c’est bien comme cela qu’on vivait, on était entre deux feux. C’est une situation tout à fait déplaisante où on se sent, pour un militaire en tout cas, on ne se sent pas dans une situation où on peut vraiment se défendre et réagir comme on a toujours appris à un militaire de réagir. Et ça, c’est le grand problème.

Question : Luc Marchal on va pas continuer sur des événements qui sont encore dans nos pensées et le seront toujours. Mais revenons à madame Ingabire qui aujourd’hui, justement nous est apparue par la voix de l’écran. Qu’est-ce que vous pouvez lui dire maintenant ?

Luc Marchal : Je crois que c’est le sentiment que tout le monde ressent. C’est lui dire toute notre admiration que nous avons pour son courage et lui dire que tout le monde est bien conscient, aussi, de tout ce qu’elle a dû souffrir pour être cohérente avec elle-même, cohérente avec l’objectif qu’elle s’était fixée qui était le bien-être, qui l’est toujours d’ailleurs, le bien-être de tous les Rwandais. Et que, on ne peut que lui dire de persévérer tout en sachant très bien qu’elle reste en danger. Ce n’est pas parce qu’elle est sortie de prison que, maintenant, elle peut tout faire, loin de là. On sait, comme je l‘ai dit, que le Rwanda est une prison à ciel ouvert mais elle est un genre de phare dans l’obscurité qui s’est abattue sur le Rwanda au mois d’avril 1994 et elle est absolument indispensable pour que le pays puisse sortir de cette obscurité dans laquelle une clique de criminels de guerre l’a mis.

La journaliste  : Je vous remercie

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