Le match pour l’économie post COVID-19 : revue des équipes

Au cœur de la crise sanitaire mondiale, l’économie post COVID-19 se discute déjà. Les différentes équipes se préparent au match des idées. Quels seront les choix tactiques de l’équipe favorite, les gagnants de la mondialisation ? Ces choix seront-ils mis en échec ? Si le pronostic est difficile, la vista du capitaine des favoris, le Président MACRON, reste le paramètre cardinal.

L’histoire retiendra que l’incurie gouvernementale dans la gestion de la crise sanitaire liée au Coronavirus a une grande part de responsabilité dans le terrible drame humain qui se joue quotidiennement en France en ce printemps 2020. Les témoignages in vivo des soignants sont accablants. Rien ne pourra changer cette empreinte. Pas même les drôles de justifications de responsables sans idées ni moyens ou les gesticulations médiatiques du Président MACRON, manager en chef des lignes de production de masques et de respirateurs lors de son intervention du 31 mars. Pas même l’ouverture en urgence d’une mission parlementaire. Impéritie à tous les étages. Et moment inédit pour une économie littéralement vitrifiée par un confinement de la population.

Sur ce fond terrible, un match idéologique se joue déjà à travers les premières tribunes ou prises de parole : quel sera l’après-crise sanitaire ?

Sans surprise, plusieurs camps s’organisent et lancent leur argumentaire en espérant être vainqueurs. Car, celui qui gagne le match des idées remporte le butin symbolique : être à la source des décisions qui feront l’économie, la politique et la société post COVID-19.

En empruntant à l’analyse du prix Nobel Paul Krugman, les camps ne sont pas très difficiles à cerner. Représenté par son leader Président de la République, le camp des « gagnants de la mondialisation » (winners camp) se prépare à un affrontement avec le camp des perdants et des déclassés (downgraded camp), ceux sur qui les effets de la mondialisation s’exercent fortement sans beaucoup de possibilités d’y faire face.

Les âmes sensibles nous gratifierons de la sempiternelle moraline du « c’est plus compliqué que ça » ou « ce n’est pas le moment ». On peut montrer qu’il est pourtant assez simple et assez urgent de regarder les camps en présence qui chacun ont leur équipe : du résultat de ce match dépend nos vies de demain. Le suivi de l’actualité montre d’ailleurs que les pièces du puzzle se mettent vite en place dans la lumière crue que projette une crise sanitaire, qui peut laisser place à une grave crise économique. Surtout, si l’équipe des gagnants de la mondialisation gagnent largement ce match !

L’équipe du winners camp a l’avantage du terrain. Ces membres sont aux commandes de la start-up nation. De plus, ils portent un maillot qui brille encore pour beaucoup. Un maillot qui fascine ceux qui le porte : celui du libéralisme.

Il faut reconnaître que cette équipe joue très bien l’entame de match. La ligne de défense est peu imaginative mais solide : la crise est mondiale et « humanitaire » et, du coup, la prise de parole est aussi compassionnelle (et il y a de quoi) que centrée sur les questions de statistiques et de moyens techniques. Au milieu de terrain, le jeu est plutôt défensif et vise à laisser entendre, doucereux, … que « l’on a bien entendu » : « l’après sera différent » …, « tous ensemble » » sont les signaux forfaitaires des fins de discours. En attaque, les premières offensives se développent par contre avec force : Laurent MAUDUIT montre très bien dans Médiapart (1er avril) comment la Caisse des Dépôts et Consignations planche en ce moment sur un « plan » pour un hôpital public encore plus marchandisé, plus privatisé.

Sur le plan de jeu, cette équipe adopte une approche idéologique renforcée. La poursuite de la stratégie néolibérale Starve the beast (affamer la bête) monopolise le tableau noir : on a vidé les services publics de leur substance (savoirs, moyens, reconnaissance) et on constate, faussement navrés, leur impotence face à la crise. On réclame leur abandon nécessaire. Vieille tactique thatchérienne mobilisée à l’envi dans les matchs précédents et bien appliquée encore aujourd’hui. Cela n’empêche pas quelques petites feintes en forme de leurre : on parle de « souveraineté » et de « productions en France ».

Cette équipe a de plus ses supporteurs actifs juste ce qu’il faut : d’habiles penseurs et des bateleurs plus bruyants. À travers trois scenarii, Elie COHEN innove en parlant de « crise majuscule » le 31mars. Il explique comment un rebond ou des rebonds de l’économie peuvent se produire. Bref, une conjoncture très dépréciée qui se redressera avec les bons accompagnements. Mais au fond, on sent bien qu’il s’agit d’un violent « choc » dont on se remettra sans qu’il ne soit aucunement besoin de revoir l’ensemble du dispositif. Côté bateleurs, Léa SALAME a fermé le banc dès le 20 Mars : marre que tout le monde « projette ses fantasmes » (autre monde, autre règles, autre société, ...) sur cette crise du COVID 19 !

Par nature, l’équipe du downgraded camp entame le match avec des handicaps bien connus : l’organisation et les atouts de l’équipe sont incertains. Pas de véritable capitaine désigné, des joueurs aux motivations diverses et surtout beaucoup de matchs importants récemment perdus (Gilets Jaunes, réforme de l’assurance chômage, réforme des retraites).

Cette équipe n’a pas de plan stratégique bien défini et joue ce début de match, en défense et timidement. Le schéma de jeu est de critiquer la « gestion de la crise » en ouvrant sur une dénonciation des effets d’un « libéralisme dont les peuples ne veulent pas » : le témoignage de l‘urgentiste Christophe PRUDHOMME le 30 mars (YouTube) en est l’emblème. On assiste parfois à quelques offensives fulgurantes, mais non relayées. Les spécialistes de monnaie et finances pointent déjà la situation des dettes qui fera vite peser une risque d’effondrement du système économique si les États veulent conserver intact leurs dogmes. L’économie politique prévient aussi des risques de décisions classiques pour « éponger le coût de la crise » : en 2008, chacun se souvient des dettes contractées pour sauver les banques et des conséquences pour les citoyens.

Mais, le jeu de l’équipe du downgraded camp a surtout de vrais handicaps tant que la crise sanitaire se poursuit si effroyablement : comment lier dans l’analyse les deux crises (sanitaire et économique) quand la première est si obsédante et la seconde encore hypothétique ? Comment « imputer » le drame sanitaire à des années d’applications d’une idéologie économique si critiquable ? Et puis, comment ne pas se faire enfermer, par l’équipe du winner camp, dans le rôle de Cassandre ?

De plus, le jeu de l’équipe du downgraded camp a encore ses vieux réflexes sans doute plus totalement opérants : être seulement sur ses fondamentaux et donc mobiliser l’interventionnisme keynésien (même si indispensable comme le rappelle le 31 mars, le prix Nobel Esther DUFLO). Le jeu pertinent n’est-il pas, plus probablement, celui d’une marche audacieuse vers une autre économie, d’autres objectifs, une autre gouvernance ? Comme le rappelle Thomas PIKETTY (L’Obs du 15 Mars), un « nouveau » qui peine encore à émerger et qu’il faut installer, politiquement, comme une issue tenable et cohérente à une crise économique qui ne manquera pas d’être globale. Bref, un changement de perspectives économiques porté par les peuples. Bien au-delà de la seule question sanitaire.

Qui va donc gagner ce match ? Impossible encore de le dire. Le recours aux précédents historiques des grandes crises reste très délicat à manier pour faire des pronostics. Et l’histoire est tellement capricieuse, incertaine et complexe dans ses revirements. Même si elle ne renonce jamais totalement à repasser quelques bons plats.

Il est par contre certain que l’équipe du winner camp ne changera pas de jeu : le pari sur le maintien de l’économie financiarisée est trop tentant, trop payant. Peut-être que de nouveaux joueurs plus frais feront leur entrée sur le terrain : les tenants de la finance mondialisée peuvent venir « serrer le jeu » et réclamer le retour de la discipline budgétaire. Ils veulent conserver l’avantage. Que se passera-t-il alors ? Score fleuve en faveur du winner camp ou un envahissement du terrain par le public en forme de révolte contre un système ?

Si aucune équipe ne change de jeu, le résultat le plus probable est que le winner camp soit incapable de gagner largement ce match. Pour notre plus grand malheur. L’équipe du downgraded camp ne sera jamais en position de gagner, mais le jeu de celle du winner camp va s’essouffler au point de finir le match avec un tout petit avantage. Le choix néo-libéral sera finalement maintenu, comme le Président MACRON le sous-entend en fin d’allocution le 31 mars, mais l’économie réelle s’enfoncera alors dans de longues années d’austérité, de paupérisation, … à coups de libéralisations, de dérégulations, d’emprunts forcés et de crises des dettes.

Si l’équipe du downgraded camp veut gagner, il lui faut donc impérativement changer vraiment de jeu (une révolution du jeu à la J. Cruyff) et attaquer tous et tous azimuts face au winner camp qui n’a aucun intérêt à changer de tactique pour l’emporter. Dans ce match unique, sur fond de crise majeure, pas d’autre alternative que de réunir des forces citoyennes susceptibles d’imposer démocratiquement un ordre économique plus enviable que la poursuite mortifère du scénario libéral. Seul l’appui du public peut être décisif.

À défaut de ce changement de jeu de l’équipe du downgraded camp, tout dépendra alors seulement des conceptions des leaders de jeu de l’équipe du winner camp : seront-ils avisés, dans l’anticipation, sachant penser autrement ? Et là, c’est la catastrophe. Tout montre que le leader en chef, le Président MACRON, est déjà en voie de « Hooverisation », du nom de Herbert Hoover, Président des États-Unis dans les années 1929-1933.

Ce dernier restera dans l’histoire des États-Unis comme un homme éduqué et humaniste qui s’accrochait à la promotion de la « collaboration volontaire » avec les entreprises tant il refusait la bureaucratie et l’action forte de l’État, qui fît trop peu et trop tard, et qui, surtout, déclarera le soir du vendredi noir (25 octobre 1929), jour de l’effondrement de la Bourse de New-York : « les activités fondamentales du pays reposent sur des bases saines, très prometteuses pour l’avenir ». En 1930, Hoover considérait d’ailleurs que la crise était déjà finie.

Aujourd’hui, les manuels d’histoire ne citent Hoover que très rarement. Sauf pour évoquer la myopie en politique et les « Hooverville », ces petites cabanes de bois abritant les miséreux dans les faubourgs des villes américaines en 1930.

Mais, incertitudes radicales faisant, peut-être que ce match sera finalement interrompu par le capitaine de l’équipe du winner camp lui-même. Contre toute attente, le Président MACRON prendrait alors la pleine mesure d’une situation économique historique. Serait-il capable d’aller jusqu’à prendre aussi les habits et les méthodes de Roosevelt, fils de la bourgeoisie mais d’abord pragmatique et audacieux face à l’épreuve traversée par ces « amis » du peuple américain ? Rien n’est moins sûr.

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