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Billet de blog 5 mai 2020

Macron et la «dépression du confinement» : le miroir de l’expérience Roosevelt

La crise économique post-confinement s’annonce à l’évidence aussi violente et énigmatique que celle que traversèrent les Américains dans les années 1930. Une lecture de la stratégie de F.D. Roosevelt pour lutter contre cette Grande Crise du capitalisme permet de discuter les possibles voies d’issues aux dépressions exceptionnelles. Et donc, d'évaluer les pistes proposées par le Président Macron.

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Celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre (K. Marx).

La France va connaître sans nul doute une grande crise économique dans les mois qui viennent. Tous les indicateurs accréditent l’hypothèse d’une conjoncture de forte récession associant durablement un impossible redémarrage de l’économie et son cortège de chômage massif et de faillites d’activités entières. Sur un plan macroéconomique, les pannes conjointes des dynamiques de consommation et d’investissement s’annoncent durables. S’alimentant l’une l’autre, ces pannes bloqueront un éventuel redémarrage. L’économie réelle ne repartira pas, du coup, du simple fait du dégel d’une économie vitrifiée par le confinement. D’autant que la donne économique mondiale offre un contexte très dégradé.

Pour la société française, cette « Dépression du Confinement » qui s’ouvre au printemps 2020 est totalement inédite. Elle n’a d’égale historique que la « Grande Crise » traversée par les Américains entre 1929 et 1935. Ces moments économiques de récession ont en commun un couplage d’une sidération provoquée par la brutalité de l’effondrement de l’économie et le caractère énigmatique de l’évènement. Il est en effet tout aussi difficile de comprendre une dépression économique créée par un choix volontaire du confinement pour lutter contre la pandémie mondiale du coronavirus que, pour ses contemporains, de comprendre la Grande Crise qui s’ouvre en 1929 aux Etats-Unis. Cette Grande Crise confronte les Américains à un gigantesque effondrement déflationniste présentant, dès 1931, le même caractère d’inédit économique et d’extrême violence : chute vertigineuse de l’activité de production, misère galopante, chômage massif. En effet, ceux qui ont vécu les années de l’après krach du 24 octobre 1929 n’avaient été confrontés qu’à la dépression de la fin du 19ème, moins brutale et moins globale.

Si ces crises sont bien sûr uniques du point de vue de leurs mécanismes de déclenchement, les analogies qu’entretiendraient ces conjonctures exceptionnelles de récession invitent à tenter une lecture conjointe de ces périodes. Tout en prenant évidemment garde aux tromperies qu’abrite toute comparaison entre époques, on est tout particulièrement tenté de relire la gestion américaine de la Grande Crise, généralement louée, pour évaluer la portée du scénario qui se dessine en France aujourd’hui. Car, comme le note F. Braudel, « le but de l’histoire, sa motivation profonde, n’est-il pas l’explication de la contemporanéité » ?

Comment donc analyser les possibles stratégies politiques de réactions face aux récessions exceptionnelles ? Qu’en déduire de la stratégie de Macron lue au miroir de l’expérience Roosevelt ?

Faire ressortir ces parallèles n’est, dans ce cas, pas si difficile. N’en déplaise à quelques penseurs « faucons » en vogue outre-Atlantique, l’histoire économique des années 1929 – 1935 aux Etats-Unis est en effet assez claire et unanime. Après l’impéritie d’Hoover enfermé jusqu’en 1932 dans les dogmes de l’économie libérale, cette histoire montre que « l’expérience Roosevelt » (1932-1935) a évité qu’une grande récession économique n’emporte définitivement le capitalisme américain. Cet évitement ne résulte pas de l’efficacité d’une politique keynésienne de déficit public pour financer des investissements ou le secours à la population de chômeurs ou de paysans. Cette politique n’a pas été mise en œuvre dans les Etats-Unis des années 1930. Si la croissance ne revient pas complètement avant la guerre de 1939-1945, la main prégnante de l’administration Roosevelt aura été, en vérité, le catalyseur du sauvetage d’un capitalisme à bout de souffle en même temps que l’initiateur des règles et des institutions de ce qui, bien plus tard, sera nommé la croissance fordiste. Une période de reconstruction des fondements du capitalisme par l’imposition d’une nouvelle gouvernance économique mais surtout d’un nouvel ordre productif aux grandes industries.

Les premiers choix économiques d’Emmanuel Macron portent-ils déjà cette même perspective de dépassement ? Son évocation d’un « monde d’après » est-elle le signe annonciateur d’une séquence « à la Roosevelt » ? Pour l’heure, rien n’est moins sûr.

La lecture de la chronique économique des mois de mars et avril 2020 en France dit déjà beaucoup de l’écriture du scénario de gestion de la dépression économique qui va se jouer à l’issue du confinement. Au miroir de l’expérience Roosevelt, trois indices montrent que le macronisme n’est non seulement pas prêt face à cette dépression longue mais surtout qu’il marche, ébloui, à contre sens. Au gré des envolées lyriques, il oscille entre légèreté de l’action induit par un respect scrupuleux des règles du capitalisme contemporain (1), fidélité aux dogmes des textbooks d’économie des crises (2) et, une totale myopie sur les enjeux politiques que posent ces moments de récession exceptionnelle du capitalisme (3). 

L’action de sauvetage du Président Macron est légère car corseté par le bain libéral

Les mesures d’urgence déployées comme le plan de relance en cours de préparation sont au mieux « à côté de la plaque » au pire la simple continuation masquée du scénario néo-libéral.

A côté de la plaque, car les problèmes urgents et susceptibles de briser la société ne sont pas clairement identifiés. Certes plus de 11 millions de salariés bénéficient fin avril 2020 d’un chômage partiel, mais aucun ciblage sectoriel de financement n’est envisagé dans une économie dont la pré-crise montre déjà de très fortes disparités de situations. Ainsi, aucune aide généralisée, rapide et forte n’est réservée aux principaux secteurs déjà « perdants » qui seront totalement dévastés (Hôtellerie-Cafés-Restaurants, tourisme, culture, transports, …) car mécaniquement en première ligne et, pour certains, majoritairement composés de petites structures fragiles.

Etonnement, le problème cardinal n’est certainement pas le seul montant de l’enveloppe des aides apportées à l’économie –au demeurant relativement faible en France. Cette discussion est importante mais pour l’heure secondaire. Le problème est l’absence « d’effets de sauvetage » à attendre de mesures qui n’empêchent en rien la cessation d’activités et ne jouent pas plus sur la confiance globale des acteurs dans le système économique. Car, c’est le problème essentiel que Daniel Cohen relevait dès le 5 avril : tout faire pour maintenir les revenus et les activités … et éviter le chômage. Et donc, cibler.

Pourquoi donc ne pas adopter immédiatement de « vraies » mesures économiques de sauvetage : pas de charges sociales et fiscales en 2020 pour les secteurs « à dévastation programmée » et/ou les indépendants et/ou les TPE et/ou … ? En veillant à ce que l’Etat perde, à l’occasion, l’habitude de ne pas compenser le coût de ces mesures auprès des organismes sociaux. L’idée de départ de l’Etat est plutôt de différer des remboursements et de proposer un « nouvel » endettement à taux réduit. Comme s’il s’agissait en définitive d’une simple mauvaise passe. Le jargon à la mode est d’ailleurs de « dépasser le choc ».

Le gérant de pizzéria à Aubenas n’empruntera pas. Déjà endetté, sans beaucoup de trésorerie, sans pouvoir ou vouloir mobiliser son épargne personnelle, sans confiance dans d’authentiques perspectives d’activités, il fermera. Les mesures présentées par B. Le Maire ne peuvent pas favoriser des anticipations positives.

Les banques ne vont pas tarder à posséder beaucoup de fonds de commerce de petits cafés ou de pizzas à emporter ! Comme les banques américaines des années 1930 (mais aussi des années 2010) possédaient beaucoup de logements vides et invendables. Derrière des discours vantant un engagement sans précédent, l’action de sauvetage ressemble, dans ses formes, à un petit plan d’aide aux producteurs de cerises de la région d’Apt suite à un gel un peu tardif.

Simple prolongement de l’ordre ancien, ces mesures prennent cette forme parce qu’elles sont déjà minées par l’imprégnation néolibérale des dirigeants comme le montre en détails Romaric Godin ou Laurent Mauduit dans Médiapart. Comme le montre, la chronique des déclarations économiques quotidiennes très imprégnées de rigueur libérale. Le Président Macron conclut d’ailleurs sa première intervention télévisée relative à la crise du COVID-19 en rappelant qu’il faut poursuivre les efforts entrepris pour être compétitifs (beaucoup n’ont vu que le leurre du « produire en Europe »). En haut des institutions de la société, la Banque de France rappelle déjà qu’il faudra « complètement rembourser les dettes » et ne pas trop dépenser. Et le discours ne va faire que monter en intensité.

Mais le mal libéral est en vérité beaucoup le plus insidieux car il a percolé. Ce mal habite l’intérieur même de l’économie. Tout le corps des managers adeptes du « new public management » peuplant les administrations entend faire respecter strictement la partition d’hier. Le logiciel a totalement séduit de l’hôpital (on voit le résultat) aux universités en passant par les transports. Et, les petits applicateurs continuent implacablement leur besogne. Ainsi, ce dirigeant nancéen d’une agence régionale de santé qui poursuit son plan de suppression de lits et de postes dans les hôpitaux en plein confinement. Ils respectent ainsi l’alignement avec le monde du privé. Avec le « banquier du coin » qui ne compte pas accorder exagérément du crédit. Ou Technicolor qui demande le 21 avril des baisses de salaires volontaires à ces salariés pour partager le coût de la crise. Rien n’altère les envies délirantes jusqu’à l’indécence de la doxa libérale. Tout cela dans l’aveuglement le plus parfait du croyant.

Mais, il n’y a pas que le manque de pertinence des premières mesures ou l’effet du bain néo-libéral très fort en France. Les loupés de gestion sont peut-être les plus parlants et signent déjà le faible effet des mesures d’urgence. Dans bon nombre de départements, les entreprises du secteur HCR ne parviennent difficilement à obtenir « un numéro d’immatriculation » auprès de l’administration pour bénéficier d’un financement du chômage partiel. Impéritie administrative sur le mode de la gestion de la crise sanitaire ou plus ?

Ce premier indice montre, qu’outre l’influence majeure de la doxa libérale, rien n’est fait pour cibler les urgences et ainsi rétablir, au premier temps de l’effondrement, le minimum de confiance indispensable à la vie économique. La confiance dans le système. Bien loin de l’initiative inattendue de l’administration Roosevelt qui, au plus fort des difficultés et contre les dogmes du moment tout aussi actifs, créé en novembre 1933 une institution (la Civil Works Administration) qui emploie temporairement 4 millions de chômeurs (et d’artistes) … d’abord pour redonner espoir au plus grand nombre. En vieux politicien expérimenté par des années de gestion de l’Etat de New-York, Roosevelt sait que répondre à l’effondrement des hommes est LE passage obligé pour aller vers l’adhésion à une politique économique. Et, ces mesures interventionnistes obtinrent un soutien fort bien au-delà de son camp idéologique.

Plus important, il sait surtout que c’est dans le cœur même des mesures de sauvetage que l’on bâtit les fondations de l’économie du lendemain : la reconstruction dans  le sauvetage (recovery and reform) et, surtout pas après, car après c’est trop tard. Ainsi, des codes industriels (redéfinition paritaire de l’ensemble des conditions de l’emploi) sont « imposés » aux entreprises bénéficiant du sauvetage de la puissance publique. C’est la contrepartie. Ainsi, les fondements de la Sécurité Sociale sont également posés dans ce moment particulier où le capitalisme ancien n’a plus beaucoup de forces voire d’avenir. En matière de gestion de la dépression, l’expérience Roosevelt forge l’idée de l’articulation nécessaire entre des actions de sauvetage et celles qui font la reconstruction. 

Pour l’instant, le macronisme se déclare étrangement « en guerre » et semble pourtant totalement ignorer cette fenêtre de tir (recovery an reform) comme on peut le voir dans la gestion du dossier Air France : 7 milliards de prêts garantis contre … le demande de B. Le Maire de poursuivre des « restructurations ». 

Le raisonnement économique du Président Macron reste fidèle à l'idée de "crise cyclique" décrite dans les anciens manuels 

La stratégie économique proposée par le Président Macron s’apparente à celle d’un bon analyste de conjoncture … de période de croissance. Une analyse qui, en matière de théorie des crises, s’appuie sur la croyance, plus ou moins consciente, que cette récession immédiate de 7% ressemble à quelque chose de naturellement plutôt cyclique : il faut juste trouver quelques recettes qui, aujourd’hui, aident à dépasser un choc d’offre couplé à un choc de demande. Bref, aider à passer un point de retournement qui existe nécessairement. L’expression de « choc » est d’ailleurs très en vogue dans les divers billets économiques : un choc, une chute des indicateurs … puis une nécessaire reprise.

Or nous n’en sommes déjà plus là. Et les acteurs économiques du transport aérien au fleuriste l’ont déjà bien compris. Les deux années qui s’ouvrent sont celles des bouleversements majeurs de l’activité de secteurs entiers sur une échelle mondiale. Derrière des pronostics hasardeux sur les rythmes sectoriels de reprise de l’activité, c’est surtout la question de la disparition même des activités qui est posée. Les premières estimations montrent que 30 à 40 % des capacités de production de certains secteurs peuvent littéralement disparaître. Les grandes industries susceptibles d’investir annoncent déjà que leurs plans sont gelés jusqu’en 2021, voire plus loin encore. Les grandes récessions sont toujours le moment de destructions larges et accélérées du capital avec leurs bouleversements sociaux induits.

En fait, cette conjoncture de « Dépression du Confinement » promet malheureusement d’être aussi énigmatique, violente et « inédite » que celle de 1929-1935 aux Etats-Unis. Une conjoncture où aucun enchaînement macroéconomique ne fonctionne comme décrit dans les livres ou imaginé dans les cabinets d’experts. En analysant la croissance, François Perroux considérait justement que « tout ce qui croit, change en croissant ». En transposant cette idée, ne peut-on pas considérer que, « tout ce qui connaît la dépression forte, change de nature par cette dépression » ?

Structurellement, l’économie est devenue autre, « radicalisée ». Elle a muté du fait de la crise en gestation. A ce moment précis, la société connaît un antagonisme majeur. S’il n’est pas solutionné, il empêche tout espoir et promet les pires lendemains. Cet antagonisme se manifeste dans la lutte terrible que vont se livrer ceux qui ne veulent rien abandonner du modèle ancien et qui pensent que quelques efforts (fait par les autres) remettront le train sur les mêmes rails et les perdants définitifs (les plus nombreux) qui ont bien compris qu’une sortie de récession ne peut avoir lieu positivement si rien ne change vraiment. Des « perdants » qui, dans le confinement, formulent nettement un rejet de l’ancien système économique.

Dans ce genre de conjoncture de crise, ces derniers ne sont pas du tout disposés à accepter l’astuce que décrivait la fameuse phrase du roman de G.T. di Lampedusa « Le guépard » : « il faut de tout bouge pour que rien ne change ». Ils veulent que ça change vraiment. Et, parfois, peu importe les moyens pour y parvenir. Ces perdants vont-ils supporter longtemps que les actionnaires du CAC 40, malgré quelques petites remontrances, se versent leurs rémunérations comme à l’habitude ? Qu’ils viennent entraver le redémarrage en sanctuarisant leurs revenus alors que l’on avance l’idée de « revenir » sur les droits aux congés, notamment ? Que l’on parle déjà de « politiques budgétaires disciplinées » à la BCE (Ch. Lagarde) ? Que l’on veuille absoudre cette « mondialisation qui ne peut être prise comme bouc-émissaire » (G. Larcher) ? Que l’on parle très artificiellement de conditionner des aides aux entreprises à leur non-présence dans des paradis fiscaux (B. Le Maire) ? Que les grands groupes (FNAC) soient plus vite aidés que les petits (le libraire du coin de la rue) ? Les « perdants » seront-ils disposés à accepter la thèse d’un modèle économique qui doit être maintenu en concédant de petits correctifs homéopathiques ?

Pour sa part, Roosevelt comprend durant la campagne électorale de 1932 que l’économie américaine est entrée dans une crise de nature structurelle : ce sont les structures mêmes de la société américaine des années 1920 (Roaring Twenties) qui sont à l’origine de la crise. Le blocage structurel est la cause.

Roosevelt perçoit en effet que ce modèle de croissance n’a plus la force d’aller plus loin et que Hoover est totalement démonétisé en campant sur sa position d’attente du retour inéluctable de la croissance. Le constat du blocage des structures constitue le point de départ de Roosevelt pour faire entrer la politique dans l’économie afin de reconstruire une société nouvelle. En effet, pour Roosevelt, ces « structures » font « qu’un peuple libre a été progressivement enrégimenté au service de quelques privilégiés » (novembre 1934). Et, c’est là la dénonciation la plus soft. Il faut rappeler qu’en 1932, les symboles sont forts : la banque J.P. Morgan ne paie par exemple plus d’impôts depuis plusieurs années. Dès sa prise de fonction en 1933, Roosevelt ferme temporairement les banques (bank holiday) … afin de les restructurer par la loi en trois mois (Loi Glass/Steagall). Il réclamera une implication forte des entreprises dans l’élaboration d’un nouveau scénario de reconstruction du capitalisme et de ses règles. Ceux qui y participent sont aidés et peuvent mettre sur la façade de leurs locaux la fameux « aigle bleu », symbole de la Reconstruction. Dit simplement, l’Etat est entré dans l’économie pour la « refaire » en obtenant par la contrainte une coopération des principales industries. L’aide d’Etat contre l’adhésion à la politique de reconstruction.

L’économie de Macron promet pour l’heure d’étudier des scénarios de redémarrage tout en croyant toujours, en secret, à la pertinence de la société des « startup » et des « premiers de cordée ». Dans ce monde intellectuel, la sémantique du management de projet (hypothèses, scénario, élaboration de plans, …) bat d’ailleurs son plein. Elle est commode, permet de meubler l’absence de visée bien claire et se suffit, au fond, à elle-même. Absolument aucune « hypothèse » de contribution de l’entreprise à la reconstruction d’un capitalisme soutenable n’est à l’ordre du jour. On sent pourtant bien qu’il faudra plutôt que l’Etat soit impeccablement au service des grandes firmes mondialisées en difficulté. Pourtant, ailleurs l’analyse est tout autre : le Danemark envisage déjà de conditionner les aides aux comportements des entreprises.

Bref, tout pousse à conserver les principes d’un modèle qui est à l’évidence est mort, empoisonné par ses inégalités et son productivisme alors que le moment est propice à la refondation : circuits courts obligés, revenus garantis, secteurs économiques mis à l’abri des jeux de marché, lutte contre l’Inégalité, re-territorialisation d’un système productif, contrôle citoyen, … Tout cela en faisant entrer la puissance publique dans l’économie une nouvelle fois et, peut-être, encore plus fortement que dans les années 1930. Un Etat audacieux dans l’innovation de méthodes et inflexible dans l’acceptation des devoirs des uns et des autres. Et, cette intervention ne peut être que maintenant, sans attendre le fruit de travaux de commissions improbables, sans attendre surtout que l’économie s’enfonce dans le moment de la croissance nulle, du chômage massif, de la paupérisation et du remboursement des dettes éternelles. Là, il sera bien tard.

L’analyse du Président Macron semble frappée d’une myopie des enjeux politiques globaux levés par la Dépression du Confinement

Etre myope, c’est ne voir distinctement que les objets rapprochés. Pour l’heure, la France n’est pas animée par un véritable questionnement économique sur les voies de sorties de la dépression économique qui est là. Au-delà de beaux mots sur « le monde d’après », nul n’est vraiment tenté par cette question. Peut-être parce qu’il faudrait engager l’évaluation du modèle des dernières décennies. Peut-être parce qu’il convient aussi de rester prudent dans univers marqué par une incertitude radicale.

La myopie ambiante fait donc que ce qui très rapproché est privilégié : c’est la question des bonnes mesures économiques. Ces dernières ont déjà été listées par nombres d’économistes de renom. Et, il faut reconnaître qu’il y a déjà une panoplie de très bonnes idées comme, par exemple, la répudiation de la dette accumulée (J. Tirole). Mais, là encore, le débat n’est pas épuisé par l’adoption de telle ou telle mesure supposée efficace. Il ne pourra être fait l’économie de la définition du schéma global dans lequel elles vont pouvoir venir s’insérer. Ce n’est donc pas la mesure économique qui compte en soi mais plutôt sa conformité à une société que l’on veut dessiner et sa dimension performative. C’est d’ailleurs ce que Roosevelt répond, très agacé, à J.M. Keynes venant plaidé aux Etats-Unis pour une conversion de la politique économique au déficit public. Les lettres de Roosevelt montrent même qu’il trouve que « le professeur devait être un mathématicien plutôt qu’un économiste politique ». Agir « à la Roosevelt », c’est considérer que des mesures économiques n’ont d’intérêt qu’insérer dans un plan politique d’ensemble.

Avant l’adoption de mesures face aux grandes récessions, c’est donc la maîtrise des enjeux politiques qui prime. Roosevelt se doit ainsi de sauver le capitalisme américain en veillant prioritairement à répondre aux aspirations d’un peuple « martyrisé » selon lui, mais sans pour autant se couper des classes bourgeoises et dirigeantes, sans rompre totalement avec les valeurs fondamentales d’un capitalisme américain fait de l’initiative individuelle. Cette feuille de route est si contrainte que certaines idées nouvelles ne sont d’ailleurs que partiellement mises en œuvre ou doivent être stoppées. Des idées nouvelles également empêchées par les tenants du tout marché qui parviennent à faire juger inconstitutionnelle certaines actions structurelles de l’Administration Roosevelt. Déterminé malgré les revers et les procès en éclectisme ou soviétisme qui lui sont fait, Roosevelt lance néanmoins un « second New Deal » au début de 1935.

L’économie de Macron est frappée de myopie sur l’importance de ces enjeux politiques. Il faut dire que l’on devient facilement myope quand on a le « nez dans le guidon » de mesures bricolées dont les « effets de sauvetage » sont hasardeux. Facilement myope aussi, quand on baigne dans les certitudes de l’affiliation aux dogmes et aux méthodes de l’économie néo-libérale au cœur même de la récession qui démarre. Mais la myopie macroniste semble encore plus sévère qu’un trouble momentané provoqué par l’urgence et la peur de changer le logiciel : elle provient peut-être d’une conception des mécanismes de changement de la société.

L’exploitation de l’expérience Roosevelt accrédite l’idée que le choix d’une gestion de la Dépression du Confinement ne sera pas seulement économique. Même si les économies ont gagné en complexité et en capacité de pilotage macroéconomique, une sortie de crise ne sera pas le seul fruit d’un simple bon réglage de mesures économiques (aides, plans, prêts, …). En matière de crise, Roosevelt a montré combien le choix politique est premier : en 1932, il faut sauver la société américaine et refonder un capitalisme pour éviter un scénario « dirigiste », « national-socialiste » ou « soviétique» très, très en vogue alors en Europe continentale. Par suite, ce choix induit de nouveaux objectifs concrets totalement nouveaux pour l’époque : sauver les revenus dans le monde paysan, organiser durablement les conditions de l’emploi, … et donc, dompter les « fautifs » (les banques, les grands capitaines d’industrie et les « boucaniers de la finance » selon les termes de Roosevelt). Le pari politique domine et précède les plans économiques.  

Un économiste a une fonction bien stylisée par le prix Nobel E. Duflo : brancher des « tuyaux » pour que ça marche. On ne peut lui demander autre chose et il sait généralement bien faire ce travail. La conjoncture de récession ouvre cependant un jeu un peu plus sophistiqué : des choix politiques obligent à de nouveaux branchements et peut-être à de « nouveaux tuyaux » pour un autre capitalisme. Le plombier doit du coup être inventif et expérimentateur dans le cadre de choix politiques renouvelés.

Rien ne montre que le Président Macron partage cette idée lorsqu’il appelle à des sommets européens pour un « nouveau » Plan Marshall. Rien que de très banal, en somme : comment gérer -très difficilement- des endettements en commun ? Le même film qu’avant-hier. Il est au fond dans la posture des hommes en responsabilité qui, tels Hoover, ne voient que la hauteur de l’obstacle sans jamais en percevoir la nature. Les grandes dépressions radicalisent pourtant les situations au point de faire émerger l’enjeu de l’avenir des sociétés en crise : la nature de la société et la capacité à la maintenir dans un ordre juste et accepté.

Aujourd’hui comme hier, l’enjeu réside donc dans le maintien d’une société de progrès et de liberté (bien loin de la seule question du « choc » et de son après). Il est certain qu’enfoncer un peu plus les peuples dans des scénarios de pourrissement du capitalisme financiarisé n’est pas le voie du progrès. Sans jouer les Cassandre, on voit bien que ce scénario ne saurait être accepté, sur le long terme, par les peuples. Et qu’adviendra-t-il en cas de refus catégorique ?

N’oublions surtout pas que l’expérience Roosevelt a une toile de fond très politique, peut-être moins connue. Le principal adversaire de Roosevelt dès 1932, puis fortement après 1933, n’était pas le parti républicain toujours discrédité par une approche attentiste face à la crise et une posture jugée hautaine face à la misère. L’opposant est le brillant leader H.P. Long, Sénateur de Louisiane et « populiste », au sens américain du terme. Défendant le peuple, il est très écouté. Sa mort prématurée en 1935 a certainement changé le cours de l’histoire américaine. Après avoir soutenu Roosevelt en 1932, Long se montrait dès 1933 très critique de son action qu’il jugeait encore trop en faveur des « riches ». Il envisageait une candidature très crédible à la Maison Blanche. Malgré les critiques de tout bord, « l’expérience Roosevelt » aura été en mesure d’offrir, avant-guerre, une réponse politique aux espoirs du peuple.

A force d’exploitation des parallèles entre des périodes de récessions, il est évidemment possible de verser dans une idéalisation simplificatrice de l’action de Roosevelt. Rappelons donc que tout n’a pas été réglé en quelques mois, par des actions toujours réussies, et que la croissance américaine n’est pas revenue facilement au niveau d’avant 1929. Retenons toutefois, que sa gestion politique de l’inédit d’une récession exceptionnelle est celle d’un homme face à un cataclysme dont il comprend très vite la nature : ce sont les structures même du capitalisme qui le condamnent à l’échec. La seule stratégie possible constitue donc à agir pour les renouveler. Et se donner une arme à la hauteur : l’intervention de l’Etat dans les années 1930. Sauf à voir le système économique aller vers d’autres horizons promis par l’offre politique du moment. Là, est l’enjeu politique.

Roosevelt était un homme éprouvé par la vie, bourgeois et profondément américain. Un homme d’une autre époque capitaliste, certes. Un homme pour qui le pragmatisme primait sur l’idéologie. Un homme très convaincu des bienfaits d’une économie libérale pour la société.

Surtout, un homme d’Etat plus qu’un homme en responsabilités. Un homme qui se distinguait donc par « sa capacité à prendre en compte les terres inconnues, une foi le reste exploré » aurait dit F. Mitterrand. Surtout, un homme qui a très tôt l’intuition que le capitalisme américain est littéralement incapable de se perpétuer seul. Sans intervention.

Peut-être ne serait-il pas inutile de relire ainsi l’expérience Roosevelt … pour que la dépression sans fin et l’endettement ne soient pas, demain, le seul horizon des peuples ? Pour qu’il y ait un authentique après capitalisme financiarisé qui offre une espérance crédible aux peuples.

Michel ROCCA

Economiste

29 avril 2020

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