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Billet de blog 30 mars 2020

L’impact économique global du Covid-19: l’économiste est nu... ou presque

La pandémie du Covid-19 interpelle l'économiste. Peut-il commencer à l'analyser ? Avec prudence, il peut déjà recenser les premiers constats et interroger d'éventuelles analogies avec les crises économiques des années 1930 ou des années 2007-2008. Il peut dès lors pronostiquer que l'après Covid-19 verra un conflit entre des conceptions radicalement opposées de l'avenir économique.

Michel Rocca
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La pandémie mondiale COVID 19 n’est pas une crise que l’économiste peut analyser confortablement en mobilisant ses savoirs habituels : les théories des crises économiques. Il est sans recours possible à un corps de doctrines qui l’autoriserait à un traitement scientifique du moment COVID 19.

Sauf à cultiver de drôles de déterminations (une intention économique de la chauve-souris de Wuhan), cette pandémie n’est en effet qu’un gigantesque choc purement exogène à l’économie. D’évidence, ces impacts sur la vie économique seront nombreux, d’envergure et à venir. Or, l’économiste a une conception fondamentalement endogène de la crise : elle se comprend comme une instabilité interne et structurelle des mécanismes économiques. Des régulations économiques qui ne fonctionnent plus et font place à l’échec économique (crise, dépression, récession). Peut-il donc parler du moment COVID 19 comme s’il s’agissait d’une crise économique ? Vraisemblablement pas.

Dépourvu de bagage adapté, l’économiste peut toutefois signaler des questions révélées par cette crise sanitaire du COVID 19 : comme en photographie, cette dernière est le révélateur qui rend visible l’image latente sur le négatif. L’économiste peut tenter d’exploiter quelques indices qui entretiennent des parentés lointaines, bien que toujours possiblement trompeuses, avec l’analyse économique de la crise. Bref, chercher des analogies avec d'autres crises récentes et les exploiter. Montrer aussi comment le moment COVID 19 catalyse des dynamiques économiques déjà engagées depuis plusieurs décennies. 

Reprenons les faits. Pour des raisons sanitaires, il a été décidé d’un confinement qui a instantanément provoqué une vitrification économique. Un peu comme si l’on projetait un gel fixant sur une vie pleine de mouvements. Du jamais vu. Du coup, les sociétés humaines confinées assistent en direct à un spectacle irréel et inédit : des impacts potentiellement très forts mais difficilement intelligibles pour l’instant. Et des slogans ou bribes de discours des uns et des autres se propagent : un mélange d’effroi (« pire que les années 1930 » …) et de wishful thinking (de « grandes et belles leçons à tirer pour après » …).

Alors que peut dire, à chaud, l’économiste… sans trop avoir à craindre d’un réel qui le disqualifierait très vite ? Trois remarques prudentes peuvent être faites. Prudentes, car tout se déroule en temps réel devant nous or l’économiste est plus à l’aise avec hier. Prudentes, car tout est marqué par une incertitude radicale que l’économie ne connaît que très rarement (et si le confinement devenait total ?).

D’abord, le moment COVID 19 enseigne à tous « des choses simples » sur l’économie. Des choses que les économistes savaient très bien, depuis longtemps mais sans toujours vouloir ou pouvoir le dire vraiment. Bref, il rend effectif une connaissance économique habilement masquée par des décennies de stratégies néo-libérales portées par leurs idéologies support (compétitivité, performance par la lean production, premier de cordée, …). Ceux qui veulent en savoir plus peuvent pister les textes en libre accès de F. LORDON : ce sont les plus explicites et les plus cohérents. Quelles sont donc ces choses si simples :

L’économie a définitivement gagné sur le politique (« il faut des masques et des tests » mais les producteurs sont ailleurs et font exactement comme ils veulent), l’économie a conforté le pouvoir de certaines économies à fortes bases productives (la production n’est plus dans certaines économies mais très présente en Chine), l’action des gouvernements a des moyens et latitudes très limités (faire des masques incombe pour l’instant … aux actions volontaires de citoyens exemplaires). Les symboles sont cinglants de signification pour l’homme de la rue qui, en bonne logique, constate au fil de la gestion de la crise sanitaire, une forme de « tiermondisation » de la société, selon les termes de M. ONFRAY.

Au paroxysme, deux faits économiques et politiques majeurs se distinguent avec éclat. La globalisation économique a définitivement privé de moyens d’agir les nations économiques les plus versées dans le libéralisme. L’échelon européen est vite transparent dès qu’il faut faire autre chose que promouvoir un marché aux règles non faussées. Là encore, le message est clair aujourd’hui.

En pratique, le citoyen confiné voit donc bien que des années de restrictions budgétaires ont eu raison d’un système de santé (même si ses acteurs se révèlent géniaux dans l’épreuve). Les autres services publics (enseignement, recherche, transport, …) ne sont évidemment pas mieux lotis. Tout cela s’est fait à grands coups de privatisations, désengagements et récemment de New Public Management… instillé par le discours éclairé de dirigeants et managers dont il est convenu, dans cette période troublée, de ne pas trop chercher à qualifier les méthodes et leurs conséquences. Pas encore.

COVID 19 aura au moins révélé quelques vérités économiques simples même si les tenants du libéralisme tenteront encore de biaiser cette réalité. L’effet premier de cette crise sanitaire est donc son pouvoir décapant qui rappelle le discrédit des politiques de Hoover au moment de l’effondrement des années 1930 aux Etats-Unis. Sauf aveuglement, il n’est désormais donc plus crédible de continuer à promouvoir les politiques publiques néo-libérales des dernières années.

Tout est donc clair pour qui veut bien regarder. Sauf à préférer les opinions aux faits, ce qui est toujours une maladie possible. Mais, rien ne sera en vérité automatique dans ce contexte de grave crise soumis au jeu de l’incertain et des conflits. Et le conflit promet d’être extrêmement violent pour amener les promoteurs du néolibéralisme, jamais rassasiés, à accepter de changer vraiment.

Deuxième remarque, la question de l’action économique et politique à engager contre les effets de cette vitrification économique est posée. C’est nécessairement balbutiant tant la sidération est grande face à la nouveauté du moment COVID 19 mais déjà la gestion économique du confinement et de son après se discutent : que faut-il faire ? Comment et quand ?

Certes, les responsables les plus engagés dans la défense de la start-up nation française finissent par partager aujourd’hui une partie des positions de D. Trump (ce dernier veut « rouvrir » pour Pâques !). Depuis le début de la pandémie, ils veulent par tous les moyens éviter la vitrification : « Business as usual » et dérégulations supplémentaires des conditions d’emploi pour passer le cap : 25 ordonnances de dérégulation sont adoptées. Evidemment, aucune contrainte stricte et a priori sur les perspectives de revenus des actionnaires. Tout juste un vague discours d’incitation à la modération. Si cette position pro-business n’est jamais énoncée explicitement en France, rien ne dit qu’elle ne soit pas très majoritaire chez les décideurs. Elle rappelle bien là encore les positions de dirigeants comme Hoover face à la crise américaine des années 1930. Rétablir surtout et seulement les conditions de l’offre à tout prix : on a vu les résultats en matière d’aggravation de la crise et de paupérisation générale.

Plus probablement, la majeure partie des économistes et des responsables politiques moins idéologisés ne sait peut-être pas comment penser l’action économique. Car ils hésitent encore, ne sachant pas ce que sera l’impact d’une vitrification en volume et en effets induits. Et ils ne savent pas sa temporalité et sa forme. Ils s’inquiètent un peu de découvrir que derrière le choc quantitatif (-X%) se cache peut-être le surgissement d’une aspiration des sociétés à changer qualitativement de système économique.

Hésitation donc sur l’alternative quantitative : récession de quelques points de PIB suite à une activité économique divisée par 2 sur 6 semaines ou effondrement économique général activé par l’éclatement induit d’une violente crise des dettes? Par suite, hésitation aussi sur le rythme et la nature de la conjoncture de crise qui va s’installer en post-confinement : un rebond économique qui vient assez vite car facilité par un accompagnement budgétaire ou un crise structurelle globale qui appelle une phase de reconstruction d’une nouvelle dynamique économique (avec son cortège d’aléas tragiques possibles : guerre, misère…) ?

Les premiers jours de ce confinement ne permettent pas de trancher entre les branches de cette alternative. Nul ne s’y risque d’ailleurs (mis à part les chroniqueurs omniscients et à plein temps). Simplement peut-on dire que le réflexe pavlovien (et juste) de l’effort budgétaire semble pour l’heure se manifester au moins en parole. Mais peut-être avec le réflexe de la timidité : pourquoi ne pas « donner » des revenus à celles et ceux qui en sont privés et sont en difficulté … pour consommer et s’acquitter de leurs créances et, donc, ne pas trop pénaliser les entreprises ? Iconoclaste, pas si coûteux mais possiblement efficace sur le court terme en maintenant un cycle de revenus. Espérons que les pétris de libéralisme ne rejoueront pas, à nouveau (voir Gilets Jaunes), le coup du trompe l’œil budgétaire. Ce serait la garantie du pire.

Espérons qu’ils comprendront que pour éviter une crise économique profonde comme celle de 2007-2008 aux Etats-Unis, il eut mieux valu être ambitieux dans l’effort budgétaire et « passer tout de suite l’éponge » sur les dettes hypothécaires en laissant leurs maisons aux citoyens surendettés. Pour le coup, l’analyse des crises économiques du capitalisme sert un instant. Eviter l’effondrement est toujours justifié même si des dogmes (rembourser ses dettes) doivent être mis entre parenthèse : en 2007, ne valait-il pas mieux que des citoyens endettés accèdent à la propriété, certes un peu étrangement, en endossant leurs dettes auprès des banques plutôt que d’en faire des misérables à secourir et d’avoir, en plus, à sauver les banques ?

Espérons surtout que les policys makers comprendront vite que la rapidité et la force de l’action sont des signaux qui priment sur tout le reste. Le spectacle de la réunion des dirigeants à l’échelle européenne le 26 mars laisse très mal augurer de la suite.

Espérons enfin qu’ils ne perdront pas leur temps, à coups de critères néolibéraux, à seulement chercher à discréditer ceux, qui comme la philosophe C. FLEURY, disent déjà qu’il faudra « un après très différent ».

Enfin, troisième remarque, le débat sur l’après-économique de COVID 19 semble se profiler. Pour l’instant, c’est l’argument émotionnel du « plus jamais ça » qui légitimement surgit car l’importance des drames humains est inégalée, choque et impose la modération. Mais, l’idée vient parfois d’un après COVID 19 différent avec d’autres règles et ambitions à nos sociétés : les urgentistes exigeant "un autre monde" sont les plus édifiants. La petite musique retentit parfois même jusque sur les plateaux de télévision ou à la fin des allocutions présidentielles. Lyriques, le Président MACRON et le Ministre VERAN vont jusqu'à évoquer le 25 Mars, un « plan massif d’investissements dans l’hôpital » et un « nouveau système de santé bâti tous ensemble ». C’est un minimum attendu. Encore faut-il s’entendre sur le sens des mots et les grandeurs en jeu. Le problème de l’hôpital n’est en vérité que la face émergée d’un problème plus profond : à force d'un libéralisme religieux, le délitement accéléré du système économique bâti dans l’après-guerre.

L’économiste sait sur ce point une toute petite chose, s’il récupère un instant sa « doctrine » relative aux grandes crises économiques du capitalisme. Il est assez clair que l’expérience de Roosevelt dans l'Amérique dévastée des années 1932-1935 est emblématique des sorties de grande crise réussie. Très innovante pour l'époque, cette "expérience" montre que :

- des actions strictement conjoncturelles sont toujours insuffisantes pour sortir durablement d’une crise même si elles sont totalement indispensables à la vie des hommes et à l'évitement du chaos ;

- l’après n’étant jamais comme avant, de nouvelles idées de cohérence pour une dynamique économique et sociale doivent nécessairement émerger pour que les sociétés vivent à nouveau (« on ne sort pas des crises avec les idées qui les ont créées » disait en substance A. EINSTEIN) ;

- pour cela, la puissance publique se doit d’entrer pleinement et fortement dans l’organisation de l’économie afin d’aider à l’émergence d’un nouveau monde plus cohérent et plus satisfaisant pour les humains. Cette entrée ne peut se faire sur le simple mode de la suggestion d’idées ou de l’incitation.

Les « gagnants » de l’économie de l’avant COVID 19 accepteront-ils cette indispensable feuille de route à la Roosevelt ? Ne seront-ils pas tentés de poursuivre à l’identique, tant la voie néolibérale les comble ? La profondeur de l’effet de vitrification de la pandémie COVID 19 ne leur laissera peut-être pas le choix. Face au drame économique du plus grand nombre, les avantages d’un système ne favorisant que quelques happy fews sont in fine difficiles à défendre.

La force des voix citoyennes sera en définitive décisive. On peut même souhaiter, comme ce fût le cas au moment de l’élection de Roosevelt en 1932, qu’elles soient fortes dès maintenant. Et les ordonnances adoptées le 25 mars devront alors en urgence être augmentées de nouvelles ordonnances, plus démocratiquement initiées, prévoyant des maintiens de revenus et ressources, des réquisitions d’entreprises voire des nationalisations pour sauver nos sociétés. De lois préfigurant un autre système économique, social et écologique. Bref, un sauvetage par la puissance publique, vraisemblablement beaucoup plus intense qu’en 2008. Un retour de l’Etat, porteur des choix des citoyens et plus fort que jamais dans l’histoire contemporaine.

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