Jupiter ou l'éloge de la trahison

Trahir est devenu désormais une vertu cardinale du "nouveau monde", pour conquérir le pouvoir, pour l'exercer et le garder. Disons NON!

 

" Il découvrait que la ruse fonde la pérennité du monde, la force des lois et l'éclat des majestés". Comme Joseph Roth dans "La marche de Radetsky", nous ne pouvons qu'en être convaincu à notre tour en observant l'avènement "du monde nouveau" promu par le président de la République. Un monde souriant et enjoleur dans lequel la ruse s'adosse à la trahison élevée au rang de vertu cardinale.

 

Macron lui-même, prêchant sans doute par l'exemple, a trahi deux politiques pourtant aguerris qui lui faisaient confiance : Le président Hollande et le premier ministre Valls. De ce point de vue, force est de lui reconnaître une certaine maestria. Il faut dire que son mentor est d'exception : un ancien directeur de cabinet de Jospin devenu ministre de Sarkozy pour finir secrétaire général de l'Elysée sous Hollande... aujourd'hui dûment récompensé par une ambassade pour son dévouement à la cause de son protégé. Cette trahison originelle devint dès lors pour les zélateurs du monde nouveau la quintessence de l'habilité politique.

Bénéficiant d'un alignement des astres sans précédent, il est devenu peu à peu évident à une partie de la classe politique que ce Rastignac initialement négligé pouvait devenir président. Le temps des ralliements était venu.

Pour favoriser le délitement "de l'ancien monde", Macron, comme son modèle jupitérien, fit perdre la raison aux hommes politiques qu'il voulait corrompre ("Quos vult perdere Jupiter dementat"). Pour leur donner le tournis, il fit miroiter des places à prendre et construsit un cadre politique leur permettant de se disculper de toutes trahisons futures. Les partis de droite et de gauche, faute d'avoir travaillé et de pouvoir revendiquer des corpus idéologiques clairs n'étaient plus réduits qu'à des postures politiciennes. La droite, ayant trop peur de laisser échapper le pouvoir qui lui semblait à portée de main était incapable de désavouer son leader empétrée dans les scandales tandis que la gauche était minée par ses luttes intestines qu'elle seule comprenait. Profitant de ce vide, le traditionnel "ni gauche-ni droite" fut habilement substitué par un plus avant-gardiste "gauche et droite". Alors que le trait d'union entre deux négations ne proposait qu'une large béance à laquelle personne ne pouvait se raccrocher et qui interdisait de fait tout ralliement, la conjonction donnait l'illusion que cette auberge espagnole était la marque d'un renouvellement politique profond, résolument moderne. Se revendiquant loin des idéologies déclarées stériles et obsolètes, ce projet se voulait fondé sur les seuls "bon sens" et "pragmatisme" que réclamait la situation catastrophique du pays.

La décor ainsi planté, rien n'interdisait plus aux ambitieux de trahir les leurs puisqu'ils pouvaient désormais rester dans leur camp d'origine et "en même temps" prétentre adhérer légitimement à un projet alternatif ; assumer leur errance politique en la justifiant par la supposée désuétude des politiques de "l'ancien monde". Trahir son camp devenait un must, presque une claivoyance ! mais surtout garantissait désormais reconnaissance. Faire croire qu'on était dans l'opposition tout en étant constructif assurait une questure. Renier un engagement écrit de soutenir le candidat vainqueur d'une primaire offrait la présidence d'Assemblée Nationale.

Mais au delà des ces anecdotes navrantes, il y a aussi les premières trahisons plus problématiques des engagements de campagne. "Le monde nouveau" n'est en marche que depuis peu que déjà quelques exemples donnent le la du quinquenat. Sur le plan institutionnel, on nous promettait l'entrée tant attendue de la fameuse "société civile" à l'Assemblée. Si des têtes nouvelles ont bien été élues - candidats soigneusement sélectionnés par un comité restreint pour s'assurer de leur future fidélité puis, une fois élus, députés fermement cornaqués pour éviter toute mauvaise surprise - les dirigeants d' En Marche ont choisi une France faite de CSP+, plus majoritairement engagée dans le management d'entreprise que dans l'activité militante ou associative, qui soutiendra sans barguigner la "nouvelle politique". On promettait aussi "un renouveau des pratiques démocratiques" loin des magouilles anciennes. Tous les vice-présidents de l'Assemblée Nationale soutiennent la majorité actuelle, confortant ainsi son absolue hégémonie. Le candidat promettait de "donner aux femmes toute leur place : c'est-à-dire la même que celle des hommes !" Aucune femme à des postes-clefs à l'Assemblée Nationale.

La trahison comme acte fondateur et le reniement comme mode opératoire est la politique qui nous est promise. Sommes-nous contraints à nous en satisfaire? Non ! Dénonçons ces faux-semblants à chaque occasion. Ne nous laissons pas sidérer par cette success-story souriante et doucereuse. La gauche devra mener cette bataille avec d'autant plus d'énergie que la politique qui s'annonce sera insidieusement l'une des plus rétrograde qui soit. Parce que sous le vocable glamour d' "autonomie individuelle" censée garantir à chacun la réussite pour peu qu'il la veuille vraiment, cette politique ne propose rien d'autre qu'une fragmentation complète de la société fondée sur l'isolement définitif de l'individu dont on nie l'histoire personnelle et ses conséquences. De fait, elle ne favorisera que plus forts, les plus riches "et en même temps" elle réclamera les efforts les plus importants aux plus faibles, aux plus démunis d'entre nous.

Travaillons, à gauche comme à droite, à reconstruire des idéologies dignes de ce nom pour dissiper cette illusion d'une politique indifférenciée qui serait salvatrice. La vigueur de la démocratie et la survie d'un véritable débat démocratique sont à ce prix.

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