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Billet de blog 4 oct. 2018

Un petit clip qui n’est qu’une grande claque !

Un clip «copyrighté» CNRS voulu sans doute potache mais qui diffuse les pires stéréotypes sexistes, à rebours des efforts entrepris pour donner aux femmes leur juste place dans le monde de la recherche.

Michel Saint Jean
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A l’occasion de l’attribution du prix Nobel de physique 2018 à un chercheur français, un petit clip intitulé « Have you seen ELI », copyrighté CNRS et consacré au projet européen ELI (Extreme Light Infrastructure) dont il est le directeur a été largement diffusé dans la presse et les réseaux sociaux. Ce clip qui se veut décalé est en fait une avanie. Que montrent ces images ? Quelles idées peut-on avoir de la recherche scientifique après l’avoir vu. 

Il ne dit rien ou presque de la science des lasers qui se fait dans ce programme mais véhicule en revanche des stéréotypes sexistes offensants, et donne par ailleurs une idée totalement fausse de la réalité de la recherche comme il promeut insidieusement un modèle de management voulu par l’air du temps.

Rapidement nous y découvrons ainsi le nouveau prix Nobel et sans doute son adjoint devant un tableau noir, enseignant à des étudiants rayonnants tellement enthousiasmés qu’ils lui font une standing ovation et chantent en chœur la gloire du programme ELI. Le cours terminé, le voilà parti vers son laboratoire au volant de sa grosse cylindrée décapotable allemande. La suite devient franchement insupportable. Une longue, très longue séquence montrant trois mâles devant un groupe de jeunes femmes en blouse blanche se déhanchant avec des gestuelles suggestives dans une chorégraphie façon revue de music-hall. Deux d’entre elles, souriantes, les yeux forcément brillants de convoitise et d’admiration, croisent le regard du leader et, par un pas de deux, le frôle, leurs mains furtivement caressantes, pour passer au premier plan. Et là, cerise sur le gâteau, elles arrachent leurs blouses transparentes pour nous apparaître en mini shorts moulants et corsages tendus assortis.

Après cette indécente et navrante séquence qui semble vouloir raconter le quotidien de ces chercheuses, solidaires et forcément fascinées par leur leader, vient celle évoquant le fonctionnement des soutiens techniques et administratifs. Là encore des femmes s’activant, tamponnant, rangeant, classant - on a même droit à une jupe en haut d’une échelle de bibliothèque. Toutes agitées poursuivent le mâle décideur, forcément. Face à cette effervescence inefficace, le leader scientifique devient alors un gestionnaire performant. D’un seul geste, il impose son autorité. Tout le monde reprend sa place, retrouve son calme, on se serrera la main satisfait de ce ferme management nécessaire à la réussite du projet.

L’intention était sans doute de faire de ce clip un outil de promotion de l’ELI et plus généralement de la recherche scientifique, tant il rappelle ceux d’une célèbre marque de chaussure qui nous engage à ne pas dépenser plus ou celle d’un compagnie d’assurance que nous devrions préférer. C’est raté. Il ne fait que diffuser des poncifs sexistes qui disqualifient totalement les efforts menés pour renforcer la place des femmes dans l’aventure scientifique et donner une idée fausse du quotidien du monde de la recherche.

Profitons de la lumière des projecteurs allumés sur l’enseignement supérieur à la faveur de ce Nobel pour rappeler au contraire que les femmes ne sont pas des groupies idolâtres mais des scientifiques de talent qui ne représentent encore aujourd’hui qu’un tiers des personnels du monde scientifique et qu’elles sont souvent bridées dans l’accès aux responsabilités. Un exemple emblématique : Donna Strickland, elle aussi prix Nobel de physique 2018 n’est toujours qu’assistante dans son université canadienne.

Rappelons que les conditions d’études des jeunes sont de plus en plus difficiles, bien loin de la formation en chantant qui nous est proposée : amphithéâtres surchargés, manque d’enseignants, nécessité de travailler pour payer ses études.

Rappelons que l’embauche des jeunes chercheurs en France diminue alors qu’elle augmente ou stagne à l’étranger, que le premier salaire d’un jeune scientifique embauché à l’âge moyen de 32 ans est d’environ 2000 euros bruts, conditions de vie fort différentes de l’opulence suggérée.

Rappelons que malgré les apparences nos budgets sont en régression en euros constants.

Rappelons que les récentes réformes, fondées sur l’excellence et nouveaux modes de management, n’ont conduit qu’à la fragmentation du monde scientifique en chapelles rivalisant entre elles pour capter les budgets, pour garder les étudiants interdisant ainsi l’indispensable coopération entre les scientifiques et leur mobilité.

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