Un «quasi-président écranté» en «crypto-campagne»

Macron est un «quasi-président écranté" en campagne au sens où Landau, “Dau”, avait imaginé «une quasi-particule», une particule nimbée des particules avec lesquelles elle interagit ; au delà de ce premier cercle, aucune autre particule n’interagit plus avec elle. La gauche doit exiger l’organisation d’une conférence sociale qui garantirait la mise en œuvre des propositions issues du débat.

             Le physicien Lev Landau, prix Nobel soviétique de 1962, le “Dau” honoré en ce moment au théâtre du Châtelet, en avait imaginé le concept. Les scientifiques appellent cela « une quasi-particule », un ensemble constitué d’une particule qui se déplace nimbée des particules avec lesquelles elle interagit ... de façon à ce qu’au delà de ce premier cercle, aucune autre particule n’interagit plus avec elle. En ce sens, le chef de l'Etat est aujourd’hui un « quasi-président ». Il est "écranté". Dans chacun de ses déplacements pour le “grand débat” un halo de fidèles et d’intervenants dûment choisis l’accompagne pour le « questionner spontanément et en toute liberté» tandis qu’il reste invisible à tous les autres, notamment aux citoyens contestataires maintenus à distance par les forces de police.

            Car le chef de l'Etat dialogue mais pas avec n’importe qui et selon un protocole bien établi lui garantissant aucune mauvaise surprise. Si les maires encore ignorés hier sont désormais vivement invités par les préfets à participer à des messes régionales, seuls certains d’entre eux, dûment choisis et dont les noms sont donnés à l’avance, peuvent poser des questions aux thèmes préparés et “validés” en amont. C’est ainsi par exemple que lors du premier rendez-vous présidentiel en Normandie, le vice-président de la communauté urbaine d'Alençon s’est vu réclamer "une question en lien avec les 'gilets jaunes'" tandis qu’un autre maire devait en poser une en lien avec l’ISF. Ces échanges ainsi régulés, il convient également d’éloigner tout contact qui pourrait s’avérer moins polissé. Consignes ont donc été données aux forces de l’ordre de contrôler les accès au lieu de la rencontre pour maintenir au loin les contestataires, y compris les manifestations les plus pacifiques appelées par les syndicaux. Et si la communication présidentielle nécessite un contact direct avec de “vraies gens”, le president les rencontre en catimini en terres amies, dans une visite non inscrite à son agenda officiel et tenue secrète par ses conseillers jusqu’à la dernière minute. Il a ainsi participé presque clandestinement au conseil municipal de Gasny après avoir été accueilli par Claire O'Petit députée LaREM de la circonscription et plus récemment à la réunion publique organisée à Bourg de Péage, commune anciennement dirigée par son ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume. On est bien loin du président qui déclarait encore en septembre 2018 “Je suis content d'être avec les gens. J'aime beaucoup le contact, être parmi eux. Ça me régénère beaucoup ». Il s'agit là plutôt d’un quasi-président qui ne se déplace plus qu’entouré de ses fidèles pour ne participer qu’à des réunions parfaitement balisées et sans débat.

            Ainsi, depuis plus de deux semaines, ce quasi-président fortement contesté a transformé le grand débat, organisé par deux de ses ministres et animé par plusieurs autres, en vaste campagne électorale qui n'en dit pas le nom, une campagne masquée d’auto-promotion, une crypto-campagne. Peu importe les propositions qui y seront faites -l'exécutif a d'ores et déjà exclu de revenir sur ses principales réformes engagées depuis 2017- la reconquête de l'opinion est l'essentiel. Il lui faut convaincre, jusqu'à ses soutiens qui commencent à douter, que “Macron is back”. D’ailleurs le CSA, garant du juste équilibre de la parole politique dans les medias ne s’y est pas trompé. Il a confirmé à FranceInfo, qu'"a priori, les propos tenus par le président de la République, en raison de leur contenu et de leur contexte, pourraient être considérés comme relevant du débat politique national" et donc attribués au temps de parole dédié au parti présidentiel.

           Néanmoins 67% des français pensent que ce débat est une bonne chose. Car le mouvement des gilets jaunes leur a redonné l'envie prendre la parole, de dire ce qu'ils vivent, d'expliquer ce qu'ils souhaitent, ce qu'ils proposent, de renouer avec le débat politique. Les centaines de réunions publiques vont se traduire par des propositions qu’il conviendra d’honnêtement restituer. La procédure prévue à cet effet par Matignon de «conférences citoyennes régionales» réunissant une centaine de personnes tirées au sort qui «pourront participer à l'élaboration de pistes concrètes, donner leur avis sur ce qui ressort du grand débat national et nourriront ainsi la réflexion sur les suites à donner» ne le garantit pas. Un processus de lissage, de tri sélectif par un prestataire choisi par le gouvernement et d’étouffement des propositions qui seraient éloignées du programme de la majorité est à craindre. La Commission Nationale du Débat Public s’en inquiétait par anticipation «Nous déconseillons fortement de préciser avant le débat les propositions que le gouvernement refusera quoi qu’il advienne de prendre en compte» et sa présidente, consciente de la main mise de l’exécutif sur sa restitution intégrale avait jeté l'éponge déclarant « le débat faussé » faute d'avoir obtenu les garanties nécessaires. D'ailleurs les français ne sont pas dupes : seuls 36% pensent que le chef de l'État tiendra compte des résultats de ce débat.

            Pourtant la sincérité de ces remontées et surtout leur réelle prise en compte par l'exécutif est le véritable enjeu de ce Grand Débat. Elle est indispensable pour le pays retrouve sa sérénité. Dans ce domaine, la gauche a une immense responsabilité. Elle doit exiger et vérifier que les propositions qui auront été faites ne soient pas dévoyées ou perdues dans les sables. Une vaste Conférence Sociale comme celle proposée par le Parti Socialiste réunissant partenaires sociaux, syndicats, associations représentatives, élus et gouvernement, qui formulerait des projets sur la base de ces cahiers pourrait être une bonne solution permettant d'éviter que les conclusions de cette mobilisation citoyenne ne se réduisent aux seules que le gouvernement entend conserver. Et si le quasi-président s'y opposait, il s'exposerait à un autre concept introduit par Landau, "la durée de vie" des quasi-particules; ce qui, en terme politique, pourrait signifier une fin de mandat agitée, voire écourtée.

 

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