Dans son billet du 15-10 :  "Noublions pas le 17 octobre 1961", Henri Pouillot rappelle que "la vérité est en marche" mais que beaucoup reste à gagner sur le sujet.

Au Palais de la Porte dorée à Paris, le Musée de l'immigration vient de remodeler en juillet la présentation de son exposition principale, centrale et permanente.
Celle-ci, baptisée "Repères" a été installée à l'ouverture de la Cité en 2007 et est restée la même.
Elle présente 200 ans d'histoire de l'immigration en France.

Or un passage au moins y pose un sérieux problème.

Dans la section "Face à l'Etat" est traitée la manifestation pacifique des Algériens du 17 octobre 1961.
On sait que celle-ci donna lieu à une répression d'une sauvagerie inouïe par la police, faisant près de  200 victimes.

Mais ce massacre n'apparaît nulle part dans les entrées de lecture (titres, intertitres, photos, etc.) : il faut se plonger dans le texte pour le découvrir.
Un tel traitement constitue une pure et simple dissimulation.
Dissimulation d'autant plus stupéfiante qu'elle est en contradiction avec d'autres présentations, occasionnelles ou plus excentrées, de l'événement par le site (physique et virtuel) du Musée.

J'ai évidemment (comme d'autres visiteurs) protesté contre cela à plusieurs reprises depuis 2007 auprès des responsables du Musée .
Le directeur de celui-ci, M. Luc Gruson, m'a adressé le courriel ci-dessous (I –) après mes dernières remarques en juillet.
Je copie ensuite la réponse que je lui ai adressée (II –).

On pourra relever là des tentatives dérisoires de justifier l'injustifiable.

Depuis, Benjamin Stora a remplacé Jacques Toubon à la présidence de l'institution – un changement dont on ne peut espérer que du mieux.
En verra-t-on les effets dans le domaine évoqué ci-dessus ?

(Une autre question, plus générale, sera bien sûr d'observer si ce Musée, dont  l'une des vocations est la valorisation de l'apport de l'immigration, sera ou non sorti de l'éteignoir sous lequel il a été géré et confiné depuis le début, avec le même directeur.)


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I – De Luc Gruson à Michel Shahshahani (26-6-2014)

Cher Monsieur,
 
 Je prends note de votre souci d'une meilleure information sur le  massacre du 17 octobre 1961. Je pense qu'il ne vous aura pas  échappé que nous avons organisé en 2012 une exposition temporaire  très importante consacrée aux Algériens en France pendant la  guerre d'Algérie et que le 17 octobre y était très abondamment  traité, pour la première fois dans une institution nationale,  comme l'a rappelé Benjamin Stora, commissaire de l'exposition.
 
 Nous avons pour la première fois montré des documents d'époque,  notamment des photos et des originaux d'archives de la Préfecture  de Police.
 
 Je vous signale de plus que le très riche catalogue de "vies  d'exils" coordonné par Linda Amiri et Benjamin Stora est toujours  disponible à la librairie.... (4 articles sur le sujet du 17  octobre pages 173 à 192).
 
 Sur la refonte de repères, nous ne faisons pas de traitement  spécial sur le 17 octobre, mais il ne s'agit pas d'occulter le  sujet, ce n'est juste pas le centre du propos. En effet, nous  sommes tributaires du choix fait en 2007 de ne pas faire une  approche chronologique, mais une approche thématique dans le temps  long, qui rend certains événements peu visibles, comme le 17  octobre, mais aussi comme d'autres événements liés aux guerres ou  aux mouvements sociaux. De manière générale, nous ne "refaisons"  pas l'exposition permanente, nous essayons juste de l'améliorer,  après 7 années d'exploitation.
 
 Nous avons aussi beaucoup de ressources sur le 17 octobre dans  notre médiathèque et sur notre site internet, de plus, nous  prévoyons de mettre en ligne à l'automne un dossier thématique de  l'historien Emmanuel Blanchard sur le 17 octobre 1961.
 
 D'autres ressources sont déjà disponibles sur le site, comme vous  l'avez probablement vu :
 - un podcast de la conférence de Jim House "Du silence faisons  table rase ? Le 17 octobre 1961, histoire d'une réapparition"  (http://www.histoire-immigration.fr/2011/8/du-silence-faisons-table-rase-le-17-octobre-1961-histoire-d-une-reapparition)  avec repères bibliographiques et ressources documentaires.
 - un entretien avec Ali Haroun  (http://www.histoire-immigration.fr/musee/collections/entretien-avec-ali-haroun)  et un entretien avec Monique Hervo  (http://www.histoire-immigration.fr/musee/collections/entretien-avec-monique-hervo)qui  reviennent sur le 17 octobre.
 - une sélection de quelques ouvrages dans le Magazine en ligne  (http://www.histoire-immigration.fr/magazine/evenement-17-octobre-1961)
 
 
 Enfin, je dois aussi signaler l'hommage rendu récemment à Jean-Luc  Einaudi dans la médiathèque du musée.
 
 Bien cordialement,
 
 
LUC GRUSON
Directeur général
Établissement public du palais de la porte Dorée
Musée de l'histoire de l'immigration
Aquarium
293 avenue Daumesnil 75012 PARIS
T +33 1 53 59 58 72  - F +33 1 53 59 64 18 -
mailto:luc.gruson@histoire-immigration.fr
www.histoire-immigration.fr <http://www.histoire-immigration.fr>
www.aquarium-portedoree.fr <http://www.aquarium-portedoree.fr>

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II – De Michel Shahshahani à Luc Gruson (2-7-2014)

Monsieur,

Vos remarques  du 26 juin s’écartent du sujet premier, pour le détourner, et me conduisent à remettre les choses en place.

Tout d'abord, vous me confirmez – au milieu de votre réponse – votre choix dans l'exposition "Repères" de la CNHI, d'un traitement minoré  du pogrom d'Etat du 17 octobre 1961. Mais les raisons que vous avancez pour essayer de justifier de ne pas faire ressortir clairement l'aspect fondamental de cet événement, soit un massacre d'ampleur de manifestants pacifiques au cœur de Paris, et non pas "seulement" une manifestation d'Algériens (plus ou moins réprimée), ne sont tout simplement pas convaincantes.

On ne comprend pas pourquoi, à partir du moment où l'on juge nécessaire de le faire figurer (et qui dirait le contraire ?) – dans la section "Face à l'Etat" –,  le "centre du propos"… concernant cette répression ne devrait pas apparaître.
Notons qu'ailleurs, à quelques pas  dans une autre section – "Terre d'accueil, France hostile" – le pogrom d'Aigues-Mortes y ressort déjà un peu plus clairement en tant que tel. Et le sort réservé aux juifs au "Temps des indésirables, 1931-1944" est beaucoup plus explicitement décrit au premier plan visuel (voir la rafle du Vel d'Hiv), et il est surtout, lui, considérablement mieux connu de tous les publics.

Vous évoquez également, curieusement,  le "temps long". Mais je n'ai pas parlé de remettre en cause le choix de décrire deux siècles d'immigration, ni même d'augmenter la surface (en centimètres carrés) allouée au 17 octobre et ses proportions dans l'ensemble en lui réservant un "traitement spécial" comme vous le laissez entendre.
En développant votre pseudo-logique, on pourrait presque se demander si dans le "temps long", pour vous après tout les Français n'étant pas globalement complices de l'extermination des juifs, attitude propre à Vichy… le judéocide ne méritait pas une trop grande "visibilité" !

Vous parlez à propos de cet Oradour-sur-Seine, d'événements rendus "peu visibles comme d'autres liés aux guerres". Vous imaginez donc que par exemple un musée sur l'histoire militaire de la Libération (6 juin-25 août 1944) fasse figurer, quelque part dans son exposition permanente, parmi tous les événements, celui d'Oradour – un épisode  pas "au centre du propos" dans le déroulé de toutes les opérations, n'est-ce-pas – et qu'une telle  mention ne devrait pas le présenter néanmoins au premier plan comme le massacre qu’il est !?…

Quant à l'approche, elle est thématique pour le découpage principal en sections, et chronologique à l'intérieur de celles-ci. Bon… Mais le fait de sélectionner une série de thèmes et d'événements ne conditionne en rien l'importance objective de chacun, son caractère premier et la restitution de celui-ci.
De façon générale, nombre de manuels d'histoire de lycée ont connu une évolution et inversion de leur présentation, d'anciennement chronologique à plutôt thématique, sans que s'ensuive d'en minorer certains des événements significatifs.

Ensuite, il vous a manifestement échappé que je vous ai adressé également, après plusieurs tentatives de dépôt sur le site dont celle du 20 juin que vous citez donc, un courriel supplémentaire  le  24 juin (*).
J'y mentionnais, précisément après avoir consulté l'entretien donné sur le site par Didier Daeninckx, ses réponses significatives à ce sujet :

" Lecteur de D. Daeninckx, je viens d'écouter son propos où il commence justement par souligner qu'une des motivations de son projet de BD [ "Octobre noir", paru en 2011] est le nombre important de jeunes (notamment)  ignorant l'événement. "

Il en découle qu'à l'appui de toutes les initiatives que vous mentionnez, et qui, pour revenir sur des décennies d'occultation, sont absolument nécessaires et contribuent bien entendu à une certaine diffusion des connaissances de celui-ci, mais à un public plutôt averti (lesquelles, non, ne m'ont évidemment pas échappé), il est indispensable d'être conséquent et de faire apparaître celui-ci aussi pour ce qu'il est, y compris donc en place centrale.
On sait bien que les premières de ces initiatives, aussi diverses et complémentaires fussent-elles, sont à la différence de l'exposition permanente soit temporaires (**), soit décalées et excentrées (Médiathèque), soit sous forme internet.

On est là comme face à ces informations importantes noyées, pour ne prendre que ce type d'exemple, au milieu du sujet d'un "20 heures" sur un grand média, sans appel de titre clair, bien qu'éventuellement complétées en partie sur leur site internet, ou accompagnées de diffusions de sujets voisins à des heures de moindre écoute.

Michel Shahshahani

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(*) Courriel envoyé le 24 juin sur le site de la CNHI :
La sous-visibilité d'octobre 1961 dans l'exposition "Repères"

QUESTIONS.
J'ai visité l'exposition permanente "Repères" peu après son inauguration en 2007. Comme nombre de visiteurs, j'avais fait la remarque, oralement aux responsables et historiens de la Cité, et par écrit dans le Livre d'or disponible à l'époque, de la sous-visibilité, d'autant plus flagrante pour un visiteur non familier ou a fortiori non connaisseur de l'événement,  du massacre du 17 octobre 61 en termes d'accroche visuelle : titraille et  photos non explicites, etc.
Remarques restées sans engagement à rectifier.
Lecteur de D. Daeninckx, je viens d'écouter son propos où il commence justement par souligner qu'une des motivations de son projet de BD est le nombre important de jeunes (notamment)  ignorant l'événement.
L'exposition fait l'objet d'une rénovation entre le 17-5 et le 21-7-2014.
Y a-t-il eu des rénovations et/ou modifications de contenu auparavant (même si la disposition de la partie  "Face à l'Etat", qui évoque une partie de ces faits historiques, a été située différemment) ?
Ou est-ce la première rénovation ?
Et dans ce cas est-il prévu des rectifications dans le sens indiqué ci-dessus ?
Le dépôt de commentaires n'est pas prévu sur la page de "Repères".
Michel Shahshahani
(journaliste auteur d'articles dans la revue "Hommes et Migrations" au début des années 2000, notamment sur le 17 octobre 1961)


(**) En marge, je peux aussi signaler encore ceci, au sujet de la dichotomie permanent/temporaire, et qui n'a pas dû vous échapper :
Histoire@Politique. Politique, culture, société - Rubrique « Comptes rendus - expositions ». Mis en ligne le 10 septembre 2008, www.histoire-politique.fr
“(…) Le projet de consacrer un espace du musée à « confronter le passé du bâtiment à sa nouvelle destination » n’a finalement pas été retenu.. Le contexte d’ouverture de l’Exposition coloniale internationale de 1931 ne fait l’objet que d’une exposition temporaire, de mai à septembre 2008. (…) “

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Je pense qu'il est important que sur Mediapart, nous soyons plusieurs (nous ne serons jamais nombreux) à évoquer, diffuser, annoncer, critiquer les activités du Musée de l'histoire de l'immigration.

Vous consacrez votre billet à une date importante de l'histoire de l'immigration, qui est aussi une date politique sur l'histoire de ce pays, à la fois de l'histoire de l'immigration mais aussi de l'exercice du pouvoir d'alors et des forces politiques en présence.

Je n'aborde pas le fond de la question, que vous faites avec une position bien définie, qui est la vôtre et documentée avec dos échanges épistolaires.

L'arrivée de Benjamin Stora me paraît une bonne chose pour le devenir du Musée, mais aussi dans la perspective d'une reconnaissance officielle, dont l'inauguration par le gouvernement issu de l'élection de mai 2012 n'a que trop tardé. Le précédent quinquennat ne pouvait que l’éluder faute de pouvoir le faire disparaître...

Parmi les plusieurs billets consacrés au Musée et à la Porte Dorée, j'insère ici le lien vers celui qu'informe de la nomination d'un nouveau Président.

http://blogs.mediapart.fr/blog/arthur-porto/030814/benjamin-stora-du-cote-de-la-porte-doree-4