Andrzej Krol, sculpteur luthier plasticien de Varsovie.

Présentation du travail d' un artiste polonais, sculpteur et créateur d' instruments de musique uniques au Monde.

Varsovie est une ville reposante : Aucun « incontournable » ou « vaut le voyage »  n’y précipite des hordes de touristes. Ses beautés ( architecturales) n’ont rien de tapageuses.  Les visiteurs qui y passent quelques jours les consacrent à des lieux éprouvés par la cruelle histoire, et la majorité de la ville continue de dormir de son sommeil de belle au bois qui attend le baiser du flâneur inspiré.

Mais une approche raisonnée des statistiques peut parfois conduire à l’ optimisme : toute ville de un million et demie d’ habitants recèle forcément des gens formidables, connus ou inconnus, pour des raisons plus ou moins valables. Le sel de la vie est de les rencontrer.

Par paresse, je passe sur les circonstances qui m’ont permis il y a environ un an de rencontrer Andrzej, qui me donne un samedi matin rendez-vous dans son atelier. Adresse étonnante d’ ailleurs : angle des avenues Jean Paul II et Solidarnosc, grandes et larges artères, bruyantes, nerveuses, ultra urbaines, principalement dévolues aux transports – voitures et tramways – donc peu propices à la rêverie, au ralentissement, à la mise entre parenthèses des vrombissements et autres nuisances sonores urbaines, à défaut de rumeur ou écume du monde.

L’immeuble de six étages qui fait l’angle, sans rien de notable de l’ extérieur, est organisé autour d’un grand et bel escalier qui débouche sous une splendide coupole, étonnamment lumineuse sous l’ ordinaire ciel gris de Varsovie.

L’ atelier d’ Andrzej s’étend ici, sous les toits, dans une improbable tradition Montmartroise qu’on n’espére plus retrouver à Paris depuis belle lurette. Passé la porte, le choc : une foule d’ objets de toutes sortes et de toutes tailles : dessins, sculptures, instruments de musiques, bois d’ essences variées, fontes, matériaux  ou pierres diverses, outils, témoignages que l’omniprésente et impitoyable technologie fut précédée d’ un stade de l’ évolution qui s’ appelait artisanat.

Le tout ridiculise la notion de Musée : ici aucune mise en scène, aucune communication ou ingérence suspecte d’ un commissaire d’ exposition,  « parcours découverte » ou ruse de l’ éclairage favorable. Chaque objet est à sa place car il témoigne d’ un vrai moment de vraie vie. Il possède manifestement une histoire et en a gardé quelque chose comme une vibration intime.

Après un temps de digestion des émotions et de l’ incrédulité puis un second temps d’ observation, des thèmes émergent :

Les dessins déjà, rappelant un peu Escher, montrent des situations où l’objet, prisonnier des deux dimensions du papier, cherche à se développer, s’échapper dans la troisième au prix d’une torsion entravée par la perspective.

Logiquement , le dessin doit faire place à la sculpture, pour s’ épanouir en trois dimensions.

On se souvient du ruban de Möbius, curiosité topologique à une seule surface, recollé après un demi tour.

Souvent, tout se passe comme si un matériau était progressivement tordu, et figé peu avant son point de rupture. Alors la droite disparait au profit de la courbe. Les surfaces ne sont plus planes, ni courbes mais plutôt « gauches ».

Mais ici encore le frigide vocabulaire mathématique ne rend pas compte de la valeur ajoutée du matériau, métal ou bois, qui rend la forme plus vivante. Les objets proposés semblent souvent résoudre des contradictions : fin de la séparation irréductible entre « l’ envers et l’endroit », tentative pour capter l’ énergie stockée dans une « tension » qui se résout dans une forme apaisante. Des matériaux trop rapidement catalogués comme rigides par eux-mêmes sont déjoués, agencés suivant une forme qui résulte dans un objet déformable, parfois élastique comme un ressort ou un diapason.

La sculpture silencieuse ne peut explorer que trois dimensions.

On le sait, la quatrième est le « temps » , la plus ambigüe, la plus humaine. C’est je crois Jankélévitch qui écrivait avec sa profondeur habituelle « l’ homme est l’ incarnation du temps ». Le grand cinéaste Tarkovsky souhaitait que ses films soient perçus comme des « sculptures de temps ».

Une des manières les plus sensibles, les plus humaines -les plus anciennes aussi - de rendre le temps manifeste est de le transformer en vibrations ou sons. Bizarrement, les gens semblent avoir un peu renoncé à créer de nouveaux instruments de musique alors que c’est relativement facile : un dispositif capable de produire un son reproductible à volonté n’est-il pas un tel instrument ? Bien sûr, c’est le talent de l’artisan-facteur-luthier qui élèvera l’objet du statut de « dispositif producteur de sons » à celui d’ « instrument de musique ».

Andrzej Krol a un temps été l’ élève de Jean Weinfeld, né à Varsovie, interné durant la guerre dans un camp à St Denis, disposant d’un nombre limité de matériaux de récupération, qui a imaginé ensuite des instruments avec de nouvelles formes géométriques. Dans la France libérée, Weinfeld a fait une carrière d’architecte. A sa retraite, il s’est consacré à donner vie aux « Fonics » , ces instruments de musiques aux formes étranges qu’il avait imaginés. Les instruments obtenus, souvent intéressants conceptuellement, n’étaient pas toujours aussi convaincants en qualité acoustique.

Mais la fidélité alliée au talent est une belle chose. A sa façon, avec sa grande sensibilité de plasticien ou plutôt d’artiste tout court, Andrzej Krol ( qui parle donc parfaitement français ) a poursuivi les recherches de Weinfeld et inventé notamment deux très beaux  instruments qui rappellent des cousins éloignés du violoncelle , le Kij et le Wspak, dont ils ont conservé les cordes.

Le Kij (mot polonais signifiant bâton) est plus facile à décrire : prendre un long bâton cylindrique genre manche à balais. En laissant les extrémités intactes sur environ 20 cm, l’entailler sur sa quasi longueur, de part en part, le tourner d’un quart de tour et répéter l’ opération : on peut ainsi depuis son centre écarter quatre tiges liées à leurs extrémités et y loger à l’intérieur un volume qui fera caisse de résonance. Voilà pour le principe. Reste le savoir faire sans lequel une idée reste lettre morte, qui mériterait bien sûr une sérieuse description mais je n’ai pas les compétences sur le sujet.

Plus difficile à décrire proprement et probablement à réaliser, le Wspak , que je vous laisse découvrir en allant visiter le site de l’ artiste, laisse entrevoir la montagne de savoir faire nécessaire pour réaliser pareille merveille. Cette somme de travail s’est très discrètement concrétisée dans l’ instrument fini, qui étonne par la beauté du son et la musicalité.

Pour vivre de son talent,à 71 ans,  Andrzej fabrique aussi des vielles à roue, plus recherchées, qui attirent des amateurs du monde entier. Je l’ ai vu consacrer plusieurs mois à la réalisation d’une vielle, dont les très nombreuses pièces en bois d’essences diverses sont particulièrement exigeantes. Bienvenue dans un espace de production où l’ assemblage optimal ne saurait obéir à des contraintes de type timing. Le bois se révèle un matériau quasi vivant au sens où ses propriétés peuvent évoluer suivant bien des facteurs comme l’ humidité. Il y a donc des moments et des circonstances favorables ou non pour procéder à l’ assemblage ou à des opérations irréversibles. Ici, c’est l’ expérience du maitre artisan qui est le seul guide. A l’ heure où la fabrication de toute chose échappe de plus en plus à l’ humain – de la conception à l’ assemblage par ordinateur ou robot – il est très émouvant d’ être le témoin d’un savoir faire si authentiquement humain, pas encore transcrit dans des livres, donc pas encore reproductible par une intelligence artificielle,  d’une vie de recherches artisanales qui a eu le bonheur de se concrétiser dans des objets d’ arts et de s’ aventurer dans des contrées absolument étrangères à l’optimisation ordinaire.  

Jusqu’ à présent, ces instruments uniques au monde n’ont pas trouvé le public et la reconnaissance qu’ils méritent.

Ceci me semble une injustice de plus, qui mérite bien au moins un billet sur Médiapart.

Le site de l’ artiste : https://krolandkrol.jimdo.com/

Sur Jean Weinfeld : https://www.dailymotion.com/video/xcdsfn

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