Le bien commun et le narcissisme des petites différences

la priorité du bien commun sera-t-elle jamais elle assez forte pour faire passer au second plan la friction des égos chez les leaders ?

Les beaux esprits ne manquent pas à gauche comme à droite. A droite, ils ont une paix (paie ?)  royale vu qu’ils travaillent à défendre l’ individualisme.Ils peuvent faire les paons tant qu’ ils veulent et ça ne dessert pas leur cause.  

Mais qu’ en est-il à gauche ? A gauche, c’est bien plus gênant, vu que les beaux esprits visent le bien commun, l’ harmonie des frères et sœurs. Ce qui me pousse à écrire ce billet est le dernier article de Frédéric Lordon, penseur et humoriste incisif et brillant que j’ apprécie beaucoup mais qui a peut être tendance à s’enfermer dans une certaine radicalité.

On connait son péché mignon,ce souci de la langue qui lui fait rechercher la formule piquante plutôt que la traduction d’une pensée complexe à destination du plus grand nombre.

Et puis je me souviens de son face à face avec Piketty. Un autre type brillant, peut être un peu trop « réformiste », qui a pu rêver un moment de vouloir corriger l’UE de l’ intérieur mais au lieu de pointer les pistes sur lesquels ils pouvaient s’ entendre, et peut être agir ensemble – car une association Lordon-Piketty ne serait pas de trop dans le combat commun qui pourrait les réunir , Lordon a préféré se distinguer et camper dans une radicalité peut être stérile. Lordon me gêne aussi quand il expédie un peu trop rapidement la pensée de Varoufakis, qui n’est quand même pas un abruti.

Son dernier pamphlet « appel sans suite » me pousse à écrire ce texte. D’un côté je suis largement d’accord avec son contenu, mais je suis gêné par quelques raccourcis un peu rapides. La stigmatisation peu nuancée de Villani ( non que je sois très convaincu par le bonhomme mais je lui accorde le bénéfice du doute – encore que je suis bien gêné de le voir cautionner Macron ) et celle, plus gênante me semble-t-il , d’ Aurélien Barrau.

Certes, je reste sur ma faim avec l’ intervention de Barrau – pas au niveau du constat, brillant, argumenté et utile – mais au niveau de ses solutions ou de la question des responsables – et notamment le choix évidemment discutable de ne pas nommer et désigner le capitalisme comme ennemi. Est-ce ici un raccourci abusif qui gêne sa rigueur scientifique ? Ca vaudrait le coup de lui demander à Aurélien. Et ce serait d’autant plus intéressant si la question était posée par Lordon. Dans cette période où pleuvent les urgences, Barrau est une figure supérieurement intelligente, charismatique, utile pour la bonne cause, bien disposé au débat, comme en témoigne son passage sur la très informative chaine YT  Thinkerview.

Rien n’obligeait Barrau à son initiative citoyenne. Il a bien choisi son timing, a réuni un certain gotha, donc bien intégré les règles du jeu médiatique, et produit son appel qui a eu un certain écho. En plus, ensuite, il a eu la modestie de retourner à ses affaires et de ne pas s’ incruster et radoter dans les apparitions dans les médias.

Au lieu de rebondir dessus en pointant les insuffisances, en l’ invitant à élargir le débat à la question économique, mais sans le réduire à zéro, des beaux esprits comme Lordon ou Jorion ont préféré le bouder. Guy Debord était un bien bel esprit, mais il n’a pas réussi à garder autour de lui un groupe capable de durer. Il fallait régulièrement excommunier. Idem pour les Surréalistes.

Je vois ici le péché originel de la gauche ou de l’ idéalisme : une incapacité à dépasser le narcissisme des petites différences quand il y a en jeu un intérêt pourtant supérieur. J’ai toujours été gêné dans les manifestations : on repère vite que ceux qui gueulent le plus fort ne sont pas les plus intéressants, un paquet de lourdingues avec lesquels il serait difficile de s’ entendre au quotidien. Oui mais parfois l’ intérêt général vaut bien un petit  sacrifice.

Ensuite, il doit s’agir de construire une sorte de maturité collective. Dépasser certaines frictions d’ égos si la nécessité du combat requiert quelques alliances. Exercice difficile, délicat.( Le Média de la France insoumise, malgré la présence à sa tête d’un expert de la psychanalyse, semble un cas d’ école et je lui souhaite de résoudre sa crise. )

Mais une règle pourrait être de ne pas condamner quelqu’ un avant d’avoir discuté avec lui quand l’intérêt d’un front commun est nécessaire.

Certes, vu de loin, il semble exister quelques fronts communs globalement réussis : Attac, les économistes atterrés, le Monde diplomatique .  

C’est pour cet exploit que l’aventure Mediapart me parait doublement précieuse - pour les idées défendues et pour la maturité du collectif. Je ne connais pas la vérité de l’ intérieur du « journal », mais de loin, ça semble une belle réussite non encore gangrénée par ce funeste narcissisme des petites différences. J’espère ne pas me tromper et je souhaite à l’ équipe bon vent. La démocratie a besoin de vous.

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