De l'Europe, des peuples, et autres fariboles

Peut-on être citoyen sans démocratie ? Non, bien sûr. La démocratie n’existe que par l’action du peuple, dans les gestes créateurs et transformateurs de cette action. Elle ne donne le pouvoir à personne pour le donner à tous. Ce pouvoir partagé reconnait le droit pour tous de participer à la transformation du monde.

Le seul domaine où ce partage peut prétendre à l’universalité est celui de la parole et de la pensée. C’est pourquoi la démocratie devrait être le champ d’émergence du peuple. Or, il n’y a aucune place pour ce partage dans l’Europe actuelle. Le peuple est la communauté créée par la circulation des signes et des choses dans un espace et dans un temps indéfiniment transformables. Nous avons laissé le mot peuple tomber entre les mains des ennemis de la démocratie. Ils en usent aujourd’hui dans un combat politique qui la menace directement.

L’économie libérale orchestrée par l’UE, ou, devrais-je dire, par la Commission (et derrière elle l’OMC, le FMI et les funestes « agences de notation ») constitue de fait une négation de la démocratie. Le despotisme du « tout économique » qui réduit tout, y compris les  humains, à une marchandise, n’est pas compatible avec la démocratie. La démocratie ne se décrète pas, c’est un mode de relation entre les humains, bâti sur l’égalité, le respect et la responsabilité. Comment les Grecs peuvent-ils aujourd’hui se sentir européens alors que leur avenir se décide sans eux, sans que leur avis soit le moins du monde pris en compte?

Dans l’UE, le pouvoir est entre les mains de technocrates qui ne rendent aucun compte devant les citoyens. Le Parlement européen  n’est qu’un figurant dans la farce bruxelloise.  L’UE est un outil au service de l’économie de marché, à mille lieux de « l’idéal européen» que ma génération attendait, et qui est devenu un club de juristes et de lobbyistes pour qui le peuple n’est qu’une contingence mineure. Quand exceptionnellement il est consulté, et que son vote va à l’encontre des orientations des commissaires, il est invité à revoir sa copie comme un mauvais élève.

Prétendre que l’UE est démocratique est une sinistre blague !

L’Europe inscrit dans le marbre la libre circulation des citoyens et se renvoie les Roms comme une patate chaude. Ils sont pourtant citoyens de pays membres et ont droit au  même respect et aux mêmes droits que les« historiques ». De la même façon, elle fait preuve de bien peu d'humanité et de solidarité interne face à l'afflux des réfugiés. Et le comportement de la France n'est guère moins indigne que celui de la Hongrie ou de la Pologne. Cette Europe-là est un simulacre, elle n’est ni raisonnable, ni généreuse, elle encourage le repli sur soi et les rancœurs qui font la litière des extrémismes.  Elle n’est qu’une juxtaposition juridique de peuples dont certains sont plus égaux que d’autres. L’élargissement s’est fait à marche forcée, sans que ni les« nouveaux pays », ni « les anciens », soient vraiment prêts.

Petit retour en arrière : l’Europe est une vieille idée et les hommes, au fil du temps, se sont cassé les dents à vouloir en saisir l’espace et l’identité, car elle n’a cessé de se transformer dans sa réalité économique, politique et culturelle, au dedans comme au dehors. Il suffit de relire Fernand Braudel: elle plonge ses racines aux confins orientaux de la Méditerranée, mer-mère de nos origines, et tisse, à l’aube de notre histoire, des réseaux d’échanges assez vivaces pour diffuser des modèles culturels et asseoir sa suprématie. L’Europe est aussi une idée à géométrie variable : elle repousse jusqu’à l’Oural les limites de son territoire, puis au-delà des mers, et ses rejetons atlantiques reprennent à leur compte la tentation hégémonique en l’accouplant aux crédos humanistes du vieux monde. Prise aux filets de ses contradictions, l’Europe implose par deux fois, pour être supplantée par un « nouveau monde » gonflé de certitudes. Alors seulement est-il question de « construire l’Europe ». Mais de quoi parle-t-on ? Si  l’ambition de l’Europe se limite à faire contrepoids au pouvoir exorbitant des États Unis, et aujourd’hui de la Chine et des « émergents », il est clair qu’elle continuera à se faire sans les citoyens, dans le cadre d’un grand marché intégré à la logique centrifuge de la globalisation.

L’actualité se charge de nous rappeler que l’intérêt des entreprises qui font et défont l’emploi est aujourd’hui d’acheter ailleurs non seulement la matière première mais le travail des hommes. Cette réalité nous propulse chaque jour au cœur de la complexité - et du désarroi- dans lesquels se débattent les citoyens d’Europe, pris en tenaille dans une lancinante série de contradictions :

- entre la construction communautaire et la solidarité Nord-Sud

- entre la nécessité d’aider les pays d’Europe de l’Est et, à court terme, leurs intérêts strictement nationaux

- entre l’utopie fédérative et la crainte de voir les identités culturelles diluées dans une bouillie insipide

- entre un désir de paix fortifié par les errements de l’actualité et le refus d’un consensus moutonnier.

Sommes-nous des citoyens européens ? Que mettons-nous derrière cette appellation largement surfaite ? Un citoyen est d’abord un être humain qui a conscience de lui-même en tant que personne sociale. Rien de nouveau. C’est l’échelle de la collectivité qui change, en bousculant son niveau réel de responsabilité: il ne s’agit pas seulement d’être géographiquement mobile, mais d’acquérir des compétences particulières de compréhension et de communication. La véritable mobilité se joue dans la capacité à vivre dans la complexité et l’altérité, que ce soit à l’extérieur ou à l’intérieur des frontières nationales.Et de  ce point de vue, ça ne va pas fort ...

La culture dite "nationale" est un ensemble vivant de repères qui maintiennent un minimum de cohésion, un système, mais dans l’orchestre jouent toutes sortes d’instruments singuliers. C'est cette diversité qui fait la richesse de la musique ... C’est  (c'était ?) particulièrement vrai pour la France où la tradition républicaine et jacobine nous a légué un attachement fort à la notion d’intégration, en opposition à la simple juxtaposition de cultures pouvant aller jusqu’au développement séparé. La  réalité ou l’échec  de la « machine à intégrer » française, de plus en plus grippée, est certes un autre débat, de même qu’une comparaison des mérites respectifs des modes de « vivre ensemble » mis en œuvre chez nos voisins. Mais  il est clair que la  façon dont l’UE décide de traiter le sort des populations étrangères n’est pas le fruit du hasard ; il a constitué et constitue encore un des enjeux majeurs de la construction européenne et des politiques nationales. Conditions "d'accueil" indignes, criminalisation, centres de rétention, retours forcés, abandon des mineurs en danger, poussées de fièvre des extrémismes nationaux... Les illustrations ne manquent pas. L’actualité nous rappelle régulièrement que les problématiques identitaires ne sont pas des épiphénomènes mais une source inépuisable de clivages, qui traversent tous les pays d’Europe, antichambres comprises. La quête d’une identité collective peut-elle  trouver de réponses sans l’accomplissement des identités individuelles ? Celles-ci sont-elles nationales, régionales ? Une seule chose est sûre : les peuples, comme les personnes, ne peuvent exister que dans l’interdépendance.

La mondialisation des modèles de production, de la circulation des marchandises et de l’information aggrave les inégalités génératrices de déséquilibres et de tensions.  Elle cristallise aussi des aspirations communes : la paix, les droits de l’homme (et de la femme dans le meilleur des cas), l’arrêt du massacre écologique de la planète... Pourtant, ce qui semble caractériser ce début de siècle est, à contrario, la résurgence d’inquiétants ostracismes et, simultanément, le repli frileux sur les intérêts individuels, conforté par le triomphe sans partage des valeurs marchandes.

N’aurons-nous d’autre choix qu’entre la peste et le choléra ?

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