Y a t’il un risque de gros séisme dans l’Aube ? Un débat d’experts.

Le bassin parisien est traversé par la faille sismiquement active de Bray-Vittel. A l’ouest son activité récente est reconnue. Vers l’est, elle jouxte les sites nucléaires de Nogent-sur-Seine, Soulaines, et Bure. Aujourd'hui, 20 ans de travaux démontrent qu'un séisme, tel celui de Kobé, s’est produit sur cette faille, il y a moins de douze mille ans, à côté de Romilly-sur-Seine.

Y a t’il un risque de gros séisme dans l’Aube,

à 110 km à l’est de Paris ?

Un débat d’experts

Tout le monde garde à l’esprit des images de séismes dévastateurs : maison écroulées, routes fissurées, ponts détruits, incendies…

Ce risque est-il effectif dans notre département ? Depuis 1965, trois séismes de faible magnitude ont affecté l’Aube, au Ricey,  à Charny-le-Bachot et aux abords de Nogent-sur-Seine.

La question mérite d’être posée. En effet, outre deux importantes distilleries d’alcool, nous disposons également de deux importantes installations nucléaires de base : la centrale de Nogent-sur-Seine, à l’ouest, et les Centre de stockage de déchets radioactifs aux environs de Soulaines, en limite de la Haute-Marne. Ces deux établissements mis en service dans les années 1980, ont bien évidemment fait l’objet d’études de risques, dont celui de tremblement de terre.

Les données d’alors montraient que ce risque était inexistant. Des observations nouvelles sont apparues depuis.

Les premières sont dues au programme de recherches interdisciplinaires sur la vallée de la Seine (PIREN Seine). Les communes de Longueville-sur-Aube et Charny-le-Bachot présentaient aux chercheurs, dans leurs sablières et crayères, de nombreuses failles. Dans un premier temps, des universitaires, géographes à l’Institut de Géographie physique de Meudon, les interprétèrent comme la trace d’un séisme important, de magnitude 6, tel celui ayant détruit la ville japonaise de Kobé.

En 2007, l’institut de recherche et sûreté nucléaire (IRSN), sur la base d’observations complémentaires, fournit le résultat de ses investigations dans le bulletin de la Société géologique de France. L’institut concluait que les déformations observées s’étaient produites lors du dernier épisode glaciaire, il y a 20 000 ans environ de cela. A l’époque, les glaciers descendaient presque jusqu’à Londres. La courbe d’évolution des températures, à l’ère quaternaire, le montre bien. De séisme, nulle trace donc, pour l’IRSN.

 

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Pourtant, certaines déformations intenses observées à Marcilly-sur-Seine (photo) affectent des sables et graviers, y compris leur sommet de moins de 11500 ans. Les grands froids polaires avaient disparu localement depuis plus de 2000 ans.

 

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Cette photo, après traitement sous Photoshop (filtre tracé des contours) présente  bien mieux  l’intensité des déformations hautes de 1,90m

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Suite à l’accident nucléaire de Fukushima (Japon), Electricité de France (EDF) lança un vaste programme de recherches de traces éventuelles de séismes anciens autour de ses centrales.

Le dossier fut confié à des chercheurs de l’INRAP à Bordeaux, et au laboratoire de glaciologie, à l’Université de Caen. Leurs premiers résultats de 2018 abondent dans le sens de l’IRSN.

L’ANDRA (Agence nationale des déchets radioactifs), quant à elle, diligenta une chercheuse de l’Université de Brest, et ses géologues. « Tout n’est que déformations liées au froid ». Telle est leur conclusion.

Pourtant, en 2013, une information est passée inaperçue. Lors du colloque international tenu en Allemagne à Aachen, en octobre 2013, un géographe de Meudon, un géologue de l’institut de géophysique du globe (Strasbourg), et un hydrogéologue aubois, membre du Conseil scientifique du patrimoine naturel du Grand Est, présentent leurs résultats : les déformations locales sont liées à de forts séismes.

Devant cet imbroglio de bataille d’experts, des données nouvelles s’imposaient, afin d’essayer de clore le débat.

L’ouverture d’une carrière alluviale, au confluent de l’Aube et de la Seine, sur des dizaines d’hectares, entre Marcilly-sur-Seine et Saint-Just, fournit la solution au problème.

Pendant plus de quatre ans, un hydrogéologue local, Pierre Benoit, membre de l’Association géologique auboise, eut la possibilité de suivre en détail l’avancement des travaux carriers.

Ceux-là sont à l’aplomb d’un grand accident géologique traversant tout le bassin de Paris, entre Dieppe et Vittel : la faille de Bray-Vittel (localement Malnoue-Vittel). La carte des déformations quaternaires le montre bien.

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Plus de cent cinquante heures de nettoyage méticuleux, au fil de l’avancement de la carrière permirent des observations inédites. S’y ajoutèrent des mesures géophysiques (panneaux électriques et profil sismique haute résolution). Outre des dépôts affectés par le froid glaciaire (thermokarst), apparurent des déformations caractéristiques des séismes, formées après les grands froids, il y a douze mille ans. La photo présente ainsi des éjections verticales de sable.

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Ce type d’éjection est classique dans les séismes majeurs. On en observe également dans les dépôts alluviaux de la Meuse, entre Liège et Maestrich, région affectée épisodiquement par des forts séismes.

La photo suivante, haute de un mètre, nous montre une autre déformation liée à des séismes d’intensité supérieure à 5 : un loadcast

Les terrains noirs et bruns, riches en matière organique (tourbe) se sont enfoncés dans les terrains inférieurs, suite à un important tremblement de terre. Les tourbes étant formées après le réchauffement climatique holocène, le séisme s’est produit il y a moins de treize mille ans.

 

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Par ailleurs, ces déformations diminuent d’intensité, en s’éloignant de Marcilly-Sauvage, comme l’indique la carte ci-dessus.

Seul un très gros tremblement de terre peut ainsi expliquer ce phénomène. Il est à relier, vraisemblablement à la dernière activité quaternaire de la faille de Bray-Vittel, vers 11000 ans avant l’actuel (1950, pour les archéologues)

Les résultats de notre chercheur ont été présentés en octobre 2018, lors du dernier colloque géologique international, à Lille.

La question est maintenant de savoir si ce séisme majeur se reproduira. Cela est fort vraisemblable, dans de nombreuses décennies sans doute.

La centrale EDF de Nogent-sur-Seine, depuis quelques années a pris en considération ce risque.

Quant à l’ANDRA, on ne connaît que ces travaux, déjà anciens, donnant une origine périglaciaire des déformations, pour ce qui est de Soulaines. En ce qui concerne son projet de laboratoire souterrain de Bures, on ignore tout. Reste que la faille de Bray-Vittel passe à 9 km au sud du Centre de stockage de Soulaines. Elle passe également à 29 km au sud du laboratoire souterrain de Bure….

Pour les curieux et géologues soucieux d’en savoir plus :

 hal-01666067, Néotectonique dans la confluence de l'Aube et de la Seine Hypothèse ou réalité ?

 

 

 

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