l’état d'emeute

17.08.11

 

 

 

 

L’Etat d’émeute

 

 

 

Les émeutes urbaines que vient de connaître l'Angleterre constituent une étape de plus vers l'acceptation dans nos esprits d'un état permanent de l’émeute. Les émeutes de Londres nous fournissent des images suffisamment fortes et impressionnantes pour compenser la grisaille des illustrations du krack financier. Paradoxalement, les commentaires du krack pourraient être tenus sur les images des émeutes urbaines. Les termes utilisés pour les caractériser appartiennent au même registre de la destruction, de l'effondrement, de l'attaque, de la guerre. Les émeutes urbaines ne sont pas les seules manifestations exprimant un dérèglement de la vie sociale.

Ne nous y trompons pas, la crise, financière et urbaine de ces derniers jours nous révèlent que nous vivons dans un état permanent d'émeute. Les émeutiers de Londres sont tout autant les gens de la City que ceux de Hackney. Jean Baudrillard nous avait introduit dans le monde viral qui irrigue l'ensemble de notre planète économique et sociale. Il nous montre la constitution de mondes virtuels sursaturés par l'information. Le phénomène de l'émeute s'analyse comme un phénomène d'irruption d'une énergie destructrice.

Les figures de l'émeutier sont diverses, c'est le trader, c'est l'homme qui se joint à un rassemblement de beuverie,c 'est le hooligan, mais c'est aussi le tueur de Norvège. L'émeute se forme par des rumeurs, des mots d'ordre twitterisés, par l'esquive, la mobilité; l'émeutier joue avec l'interdit, avec l'ordre, il renverse et détruit pour voir, pour jouir; l'émeute se fait en groupe indistinct, "ils partirent à deux et furent cinq cent", ils ont l'immédiateté pour projet. Cet état d'émeute tue l'intelligence du futur et donc la parole collective. En retour, il ne suscite qu'un discours de répression, d'ordre, de l'interdit, du conservatisme. Les esprits se ferment comme les frontières, la nation devient le sanctuaire de la race; l'or est le vrai, la monnaie de nos ancêtres le paradis perdu, la réaction accompagne l'état d'émeute. Que dire d'autre que de contrer l'émeute, de gloser avec horreur sur l'existence de ces éléments asociaux. Bien sûr, il est plus simple de contrer l'émeutier de la rue, de le réprimer durement à la mesure de la pauvreté de son statut social, de son poids dans la société. Toutes les justices compensent leur impuissance à atteindre l'internationale des émeutiers en col blanc. L'Angleterre est à la fois le conservatoire des agioteurs de la finance et le pays avec le plus haut taux d'incarcération de l'Europe de l'Ouest .

Le personnel politique accompagne l'émeute, se modèle sur sa brutalité retrouvant un "volontarisme" dans l'action politique à coup de karchérisation et de leçons de morale.Terme par terme, mot à mot, les discours de Cameron et de Sarkozy s'entrelacent , dessinant une figure d'épouvante, de catastrophisme social et de moralisme. L'émeute passe, elle laisse son sillage de répression, d'anéantissement d'espoirs, de pessimisme. Si la cohésion de nos sociétés était maintenue jadis par un imaginaire du progrès, cette cohésion maintenant est imposée par l'imaginaire de la catastrophe. Donnez nous notre émeute quotidienne semble dire nos médias; les mots des faits divers nous salissent, "enfant dont l'anus est déchiré..","cadavre en putréfaction..", ils nous envahissent d'horreur sur ce qu'on est obligé d'entendre. La manière dont la presse britannique traque cette information en recourant à des actes criminels nous fait découvrir un autre type d'émeutier.

Comment résister à cet invasion qui abolit aussi sûrement l'histoire que les perspectives d'un avenir? Nous sortons du vingtième siècle en l'ayant oublié, recyclé en une bouillie indistincte mélangeant la lutte des classes, la nucléarisation de la planète, les génocides, la domination de la science, un allongement de la vie vertigineux. Notre amnésie précipite les jeunes générations dans une consommation immédiate de sens et de signes, abritant des surgissements de barbarie qui vulgarisent notre espace politique et culturel.

Les révoltes arabes, les mouvements sociaux à Jérusalem, à Hanoi et Chine nous ramènent au temps de l'espoir, au temps d'une histoire qui se continue timidement, juste des espaces de pur bonheur démocratique, de surgissement d'un sens commun.

Un autre moyen puissant d'inscription de ces valeurs dans le droit positif est celui constitué par le processus judiciaire. Nous ne prônons pas le règne des juges mais plutôt la mise en pratique d'un ensemble de règles obligeant à un débat à égalité et la prise en compte d'arguments contradictoires. Pourquoi ne pas instituer une Cour internationale dont la jurisprudence permettrait petit à petit de règlementer les marchés financiers, mais surtout d'organiser la confrontation de la finance avec les Droits de l'Homme, les droits sociaux et économiques. Ce que les politiques peuvent difficilement faire, les juges peuvent y parvenir et construire cet ordre international dont nous pressentons la nécessité. Les chercheurs s’accordent à reconnaître que la question des crimes contre les droits de l’Homme a beaucoup progressé sous l’impulsion des juges et non simplement grâce à la négociation politique entre les Etats. La satisfaction de notre désir à voir les droits de l’homme solidement établis est loin d’être comblée, mais nous ne sommes plus dans l’état d'impuissance auquel nous réduit le monde de la finance.

Notre réponse doit affirmer le développement de stratégies civiles postulant un investissement dans les personnes et les communautés à l'encontre de la réponse pénale et autoritaire qui accélère la croissance de l'état d’émeute.

 

Michel Marcus

Magistrat honoraire

Expert en sécurité urbaine

 

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