Justice du XXIe siècle

Le 11 janvier... La femme  monta les trois marches menant à l’estrade sans aucune peur de trébucher ; d’un pas glissé mais vif, elle fendait le grand silence qui s’était installé parmi les 1 500 personnes présentes à l’appel de son nom.

Le 11 janvier... La femme  monta les trois marches menant à l’estrade sans aucune peur de trébucher ; d’un pas glissé mais vif, elle fendait le grand silence qui s’était installé parmi les 1 500 personnes présentes à l’appel de son nom. Au moment d’atteindre le pupitre, elle revint sur ses pas pour ramasser une bouteille d’eau et un verre, puis constatant son incapacité à les garder sur le pupitre s’en retourne les déposer au pied d’une table. Cérémonie subtile, protocole mystérieux introduisant une familiarité, une aisance, une attention amusée et inquiète. Le souffle de la salle à demi obscure est suspendue et les regards définitivement fixés sur son visage rond, protubérant comme le galbe des vases précolombiens, définitivement enroulés dans les tresses de sa coiffure plaquée et brillante du noir des corbeaux.

Christiane Taubira s’apprête à conclure les travaux menés par près de deux mille personnes durant deux jours sur la Justice du 21 ème siècle Cette réunion à l’Unesco concluait tout un processus de travaux en commissions et ouvrait un travail de consultation dans toutes les juridictions. De mémoire de  juge, ce processus était nouveau, et les thèmes novateurs. Mieux articuler les juridictions et les territoires, permettre aux citoyens d’être les acteurs de leur procès, reconnaître de nouveaux modes d’exercices de la justice, thèmes parmi d’autres,  ont fourni de nombreuses propositions et surtout furent présentés dans un consensus étonnant quand on sait les corporatismes à l’œuvre dans la justice.

« Si haut que soit le site, une autre mer  au loin se lève et qui nous suit à hauteur du front d’homme… » La salle se recroquevilla pour mieux absorber, désespérant de se saisir pleinement du sens de cette citation de St John Perse. »A hauteur d’homme. » Répéta t‘elle s’accompagnant du geste de frapper son front. Les hommes, elle les salua  immédiatement, tous ceux parés de titres divers et représentant toutes les sinuosités de la justice et son inscription dans des terres anciennes. De cette longue litanie de titres, elle en fit un récit à l’égal de l’appel du Roi Artur à ses chevaliers.

Elle leur dit à tous ces preux qu’elle les avait invités en un lieu de paix et de beauté. De beauté, parce qu’ils étaient beaux de par le travail qu’ils  accomplissaient pour que la Justice soit noble et respectée. Un lieu de paix, transfiguré par les œuvres présentes de Giacometti, de Picasso, de Miro, parce que la justice était œuvre de paix en ces temps troublés, hantés par les désespoirs et les peurs.

Pendant quarante cinq minutes, sans aucune note, elle joua de son sourire, elle cajola, se fit le chantre d’une réforme historique de la Justice.

Assis au milieu des Premiers Présidents et Procureurs Généraux, j’observais les reflets du chatoiement du discours sur leurs visages protocolaires, constatant la suspension de leurs gestes, l’absence du cynisme usuel pour fermer leurs expressions et laisser la goutte de pluie rouler sur la plume du canard. Je sentais que ,petit à petit, ils croyaient possible qu’une réforme de la Justice soit en marche qui prenait place après celle de Michel Debré en 1958. Il leur était dit que c’était de leur responsabilité historique de la faire, tous ensemble, les avocats, les juges, les greffiers, les notaires, personnels de justice. Et quand Christiane Taubira, s’inspirant d’Antoine  de St Exupéry, leur dit :« si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas les hommes et les femmes pour leur donner des ordres, leur expliquer chaque détail, leur dire où se trouve chaque chose, si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur des hommes et des femmes, le désir de la mer », tous se levèrent, faisant une standing ovation , qu’aucun Garde des Sceaux ne reçut jamais.

Le lendemain, la presse rapporta que la réunion avait coûté cher. La presse n’a pas encore ouvert le dossier de la réforme de la Justice, elle préfère les faits divers.

Mais Nous, pouvons nous laisser agir seuls, les personnels de Justice ? Cette réforme est aussi la nôtre. L’accès au droit, le droit à une Justice indépendante, égale pour tous, c’est  une ambition, une assurance pour tout le monde.

 

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