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Billet de blog 4 sept. 2018

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Le climat, les stars, un ministre et notre colère amère...

Un appel, encore un. Avant la fin du monde. Pour le changement. Agir, bientôt il sera trop tard. Une ultime alarme, jusqu'à la prochaine. Et des stars par dizaines, qui ne nous consolent pas des paroles graves d'un ministre démissionnaire et de ce qu'il a dit de la tâche immense devant nous.

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Un appel, encore un. Avant la fin du monde. Pour le changement. Agir, bientôt il sera trop tard. La liste des menaces, leur ampleur inédite, tout ce qu'elles portent et signifient d'angoisse. Une ultime alarme, jusqu'à la prochaine. Deux cent personnalités signataires. Des icônes, stars des années d'avant, d'insouciance et de libération, les grosses voitures, les belles américaines, les avions, les rêves de voyages, de bagages, de paysages, les grosses Harley avec les chromes. Ce si doux devenu insoutenable, les moments chatoyants que nous savons désormais peser trop lourd sur la Terre.

On a parcouru la liste des beautiful people sans pouvoir s'empêcher de songer, fouiller les souvenirs, combien disposaient de jets privés ou de rutilantes bagnoles. Combien, un soir idiot d'émission de distraction, s'étaient plaints, agacés dans l'écran, des restrictions de la circulation automobile à Paris, jurant la main sur le cœur l'environnement fragile la planète à sauver, mais tout de même, Hidalgo les écolos c'est trop. On s'est senti fâché, agacé, de la leçon de morale assenée, tout en approuvant ce qui est dit. Le trop tard bientôt. L'urgence. L'alerte encore. Et après tout, s'ils changent d'avis, si leurs yeux se dessillent, tant mieux. Si leur notoriété, leur influence sur le monde peuvent nous aider, on ne va pas rechigner.

On ? Des milliers, des millions, davantage encore. Un « nous » disparate, combatif, engagé depuis un demi-siècle, vingt ans, cinq ans pour que le monde l'entende enfin, l'alerte. Un nous épuisé de la semaine passée, la décision d'un ministre qui cahin-caha portait avec lui au moins un peu de nos espoirs, même lorsque nous les pensions vains – on reconnaît la connivence au bruit qu'elle fait quand elle s'en va. Sa voix blanche, ses larmes rentrées, celles que nous n'avons pas retenues. Les commentaires imbéciles venus ensuite. Les textes lumineux d'intelligence, aussi, écrits les jours d'après pour tenter d'éclairer ce que nous pouvions faire quand le roi est nu et le proclame lui-même. Quoi faire après. Etre à la hauteur, mais encore. Comment ? Que faire d'un héritage quand il n'est « précédé d'aucun testament » ? On a lu. Réfléchi. Résisté à la fatigue, obéi au devoir de ne pas désespérer. Equation à résoudre : sachant que ce que nous avons déjà perdu est plus grand que ce que nous pouvons encore sauver, calculez la quantité d'énergie nécessaire à continuer le combat. 

En vrai, on aurait aimé se blottir, juste se tenir chaud. Oublier ce qu'on savait, se préférer ignorant. Simplement ne plus obsessionnellement penser, ne plus même vaguement songer au pire, lorsqu'on regarde le ciel, un oiseau filant, la mer inlassable, nos enfants dont la vie sera emplie des désastres que nous n'aurons pas empêchés, les enfants d'autres aussi, nés plus loin, là où ce sera plus douloureux encore. On s'est senti osciller de l'accablement à la colère, de la tristesse impuissante à la rage, le désir de sabotage, d'action directe, massive, déterminée. Et l'envie irrépressible d'engueuler le monde. Le gouvernement. Le système. Ceux qui par aveuglement nous rapprochent de l'effondrement. L'égoïsme des « riches qui détruisent la planète » et prétendent corriger le bon peuple. Notre tristesse mordra longtemps sans doute, tant que durera le combat. Il ne finira pas, nous le savons bien aussi : pas plus qu'il n'y a d'ennemi extérieur à abattre (Hans Jonas : « C'est nous qui constituons le danger dont nous sommes actuellement cernés »), il n'y a de destination finale au voyage, de moment terminal où nous pourrions, dans un futur saisissable par l'entendement humain, nous savoir libérés du fardeau de la catastrophe.

Quelques-uns, après la démission spectaculaire de Nicolas Hulot, ont voulu souligner combien l'homme était « fragile ». Il n'avait pas les codes, l'étoffe, la carapace. Ils n'ont pas dit, ne l'ont pas compris probablement, combien cette vulnérabilité là naît de l'extrême lucidité, cette « blessure la plus proche du soleil » qui habite Hulot comme elle habite toutes celles et ceux que chaque jour ébranle l'impératif d'agir. Quoi faire, comment faire, faire mieux. La lucidité douloureuse, existentielle, qu'on éprouve en prolongeant mentalement les courbes de travaux scientifiques dont les conclusions sont plus sévères encore que celles des précédents. La lucidité qui ne va pas cesser, ni la peur et la détresse avec elle. 

Evidemment, aucun appel, mot d'ordre ou plan de bataille ne sera à la hauteur de nos tristesses désemparées. Et pourtant il faudra des appels encore. On en sera parfois agacé encore, parfois revigoré. Et puisqu'on sait bien que les emportements de grand sabotage qui parfois nous prennent ne sont d'aucun secours, pas plus que l'espoir qu'un épisode tragique entraînera enfin l'insurrection des consciences n'est vraiment sérieux, il nous faut nous résoudre à continuer. Ne pas cesser d'agir, ne pas plus cesser de lire, écrire, réfléchir. Armer nos cerveaux à tenir ensemble des défis colossaux : la crise écologique, mais l'immense fatigue démocratique aussi, née des impuissances et des renoncements, la tentation autoritaire qui s'empare de sociétés qu'on pensait naïvement guéries du pire par la grâce des plus jamais ça répétés. La mélancolie que nourrit l'échec à empêcher aussi bien l'élection de Trump que l'aggravation du réchauffement climatique. Essayer, échouer. Echouer encore, échouer mieux.

Explorer toujours, creuser, fouiller, comprendre. Ne pas renoncer. Ne pas laisser l'emporter notre colère amère qui nous désigne des cibles, des ennemis commodes, des Palais d'hiver à prendre comme autant de raccourcis. Lui faire droit tout de même pour ce qu'elle nous offre de volonté de combat. Et tout en se rappelant qu'il est « bientôt trop tard », savoir surtout qu'il n'est jamais trop tard. Dans un texte publié la veille de la démission d'Hulot, l'astrophysicien Aurélien Barreau, initiateur de l'Appel des 200, l'écrivait : « il n’est pas « trop tard ». Cela ne veut rien dire. Trop tard pour quoi ? Il est évidemment trop tard pour qu’il ne se soit rien passé. Il est trop tard pour qu’aucun dégât n’ait été fait, pour que personne ne meure, pour que tous les vivants soient respectés dans leur intégrité. Et alors ? Que 100 millions ou 6 milliards d’hommes meurent n’est pas la même chose (évidemment les pays pauvres – ceux qui sont le moins responsables – paieront en premier). Que 100 000 espèces ou 6 millions d’espèces disparaissent n’est pas la même chose. Que la température monte de 2-3 degrés ou de 5-6 degrés n’est pas la même chose. Que cela se fasse en 10 ans ou en 100 ans n’est pas la même chose. Il n’est pas « trop tard » au sens où le mal ne vaut pas le pire. »

Ne pas céder alors à l'abattement. Il n'est pas trop tard, jamais, même si chaque heure passée à ne rien transformer aggrave le désastre, maintenant nous en sommes certains. Une large part de notre avenir est déjà constituée, nous l'avons fabriquée il y a longtemps. Demain n'est pas une perspective mais un point de départ. Nous ne pouvons plus tout réparer (« Fix it ! », implorait Severn, la jeune fille de Rio en 1992) mais nous pouvons encore épargner de très nombreuses vies, présentes et à venir. Et cela seul justifie de ne pas renoncer.

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