Ibuka. Se souvenir, mais comment ?

Nous sommes le 7 avril 2020. Il y a 26 ans de cela, hommes, femmes et enfants ont été massacré.e.s parce que Tutsi. Il faut aussi dire qu'il y a 26 ans de cela la France a collaboré avec le gouvernement génocidaire Hutu dans ce qui a été le dernier génocide du XXème siècle.

Nous sommes le 7 avril 2020. Il y a 26 ans de cela, hommes, femmes et enfants ont été massacré.e.s parce que Tutsi. Il y a 26 ans de cela, mes parents, mes grand-parents, mes oncles et tantes ont vécu le génocide des Tutsi au Rwanda, certain.e.s sont mort.e.s, les autres sont maintenant des rescapé.e.s. Il faut aussi dire qu'il y a 26 ans de cela la France a collaboré avec le régime génocidaire Hutu. La question qui s'impose à moi aujourd'hui, en tant que franco-rwandais, c'est celle du souvenir, ibuka en kinyarwanda. Se souvenir, mais comment ?

Force est de constater que cette année les commémorations ne peuvent pas avoir lieu comme les années précédentes, que le confinement ne nous permet pas de nous rassembler pour commémorer celles et ceux assassiné.e.s parce que Tutsi. Au réveil, voulant penser à mes mort.e.s, à nos mort.e.s, à celles et ceux exterminé.e.s j'ai écouté le chant Ibuka1, et en les entendant chanter une seule question résonnait dans ma tête : Comment ?

Comment pouvons nous arriver à nous souvenir d'eux, alors que nous n'avons toujours pas accès à la vérité ?! Comment se souvenir alors que nous ne savons pas totalement pourquoi et comment ? Comment se souvenir alors que les archives de l'État français concernant le génocide des Tutsi ne sont toujours pas accessibles ?! Ce n'est pas faute d'avoir demandé l'accès aux archives, d'avoir dit qu'il était nécessaire que vérité soit faite. On se souvient de la tribune d'Annick Kayitesi-Jozandans Libération, dans laquelle elle écrivait il y a déjà trois ans de cela :« Vingt-trois ans monsieur le Président, que nous quémandons pour que les nôtres ne restent pas exclus de la communauté des humains, celle qui a le droit, si ce n’est à la justice, au moins à la vérité. »

Moi-même j'ai initié une pétition – de presque 4000 signatures - en 2017 adressée au Président de la République et à Dominique Bertinotti (mandataire des archives de François Mitterrand) pour un accès total aux archives de notre pays concernant le génocide des Tutsi3, et j'ai rappelé dans une interview pour les Inrocks à quel point la vérité était essentielle : « Cela fait plus de vingt ans qu’a été commis ce crime contre l’humanité. Plus de vingt ans que les survivants tentent de se reconstruire, de commémorer leurs morts, mais cela leur sera tâche impossible tant qu’ils n’auront pas accès à la vérité ! »4.

Pourtant les révélations se succèdent. Nous pouvons déjà citer les révélations du journaliste Patrick Saint-Exupéry sur la collaboration de l'État français5, la dernière en date publiée dans la Revue XXIsur le réarmement des génocidaires Hutu par l'État français, et le rôle qu'a joué Hubert Védrine, Secrétaire général de l'Elysée à l’époque. Hubert Védrine qui aurait indiqué dans une mention manuscrite en marge du document évoquant le trouble des militaires suite à l'ordre de réarmer les génocidaires de « s'en tenir aux directives fixées », donc de « réarmer » les tueurs.

On connaît aussi les révélations du général Jean Varret7, la passivité de l'armée française face au massacre de Bisesero8, les révélations de l'ancien officier français Guillaume Ancel9, et toute l'histoire entre le Rwanda et la France10. Je ne peux arriver qu'à une seule conclusion : l'État français par sa persévérance dans le mensonge continue de persécuter les Tutsi après avoir collaboré à leur massacre.

Nous, les rescapé.e.s et leurs enfants, celles et ceux qui ont été massacré.e.s, qui ont perdu leur famille, leurs proches leurs ami.e.s, dont le monde a été chamboulé, devons lutter pour savoir commentet par qui, et avec quelle complicité ils et elles ont été exterminé.e.s. Leur douleur ne s'arrête pas à la fin du massacre, elle est ravivée par le mensonge français. Le massacre ne suffit visiblement pas pour certain.e.s, il faudrait qu'on oublie. Même quand certain.e.s luttent pour se souvenir de leurs morts, luttent pour que jamais le monde n'oublie ce qu'ils ont vécu, voici que l'État français les traites comme des ennemi.e.s. On se souvient d'Alain Ngirinshuti dont la naturalisation a été refusé pour « manque de loyalisme envers la France et ses institutions » du fait de son appartenance à l’association de rescapés Ibuka11.

Le comportement de l'État français vis-à-vis des rescapé.e.s du génocide des Tutsi est bel et bien une persécution ne pas permettre l'accès aux archives, ce n'est pas simplement ne rien faire, c'est aller chercher les morts dans la tombe – faut-il encore que ces morts aient une sépulture, sachant que des corps sont encore aujourd’hui retrouvés12– pour les exterminer de nouveau. C'est les persécuter une seconde fois. Même dans la mort ils et elles n'ont pas de repos.

L'État français ne fait pas rien, au contraire il fait tout contre la vérité, l'État français agit activement contre ce qui serait pour nous un moyen de véritablement commémorer nos morts : l'accès à la vérité. Pas si longtemps que le mois dernier le Sénat accueillait en son sein une conférence sur l'« Afrique des Grands Lacs » où était invité des négationnistes13. Même lorsque l’État français prétend agir pour la vérité, il ne le fait pas :je pense à la commission d'enquête constituée d'historien.enne.s chargé.e.s de l’étude des archives françaises du Rwanda dont certain.e.s historien.enne.s ont été écarté.e.s comme Stéphane Audoin-Rouzeau14, commission dans laquelle il n'y a aucun.e spécialiste de la région des Grands Lacs15.

Massacré.e.s, exterminé.e.s, persécuté.e.s, réduit.e.s au silencece n'est que dans la lutte pour la vérité que les Tutsi peuvent tenter de commémorer leurs morts. Puisque nous n'avons pas accès à la vérité, c'est dans la lutte pour cette vérité que nos mort.e.s ne seront pas oublié.e.s.

 

1Ibuka - Suzanne Nyiranyamibwa (Bxls-2006)https://www.dailymotion.com/video/x1cnp7

2https://www.liberation.fr/debats/2017/09/17/si-ma-mere-devait-rester-cafard_1597019

3https://www.change.org/p/pour-un-accès-total-aux-archives-concernant-le-rôle-de-la-france-dans-le-génocide-des-tutsis-au-rwanda

4https://www.lesinrocks.com/2018/04/27/medias/medias/genocide-rwandais-le-silence-de-plus-en-plus-assourdissant-de-la-france/

5https://www.youtube.com/watch?v=XXygweundBo

6http://www.revue21.fr/zoom_sur/rearmez-les/

7https://www.mediapart.fr/journal/france/140319/pour-la-premiere-fois-un-general-reconnait-la-faute-de-la-france-au-rwanda?onglet=full

8https://www.mediapart.fr/journal/france/251018/genocide-des-tutsis-au-rwanda-la-video-qui-accable-l-armee-francaise?onglet=full

9https://www.youtube.com/watch?v=0A6QdElRwTE

10https://www.mediapart.fr/journal/france/060419/rwanda-un-million-de-morts-et-une-tache-sur-le-drapeau-francais?page_article=1

11https://www.jeuneafrique.com/760320/politique/quand-les-rescapes-du-genocide-des-tutsi-etaient-taxes-par-la-france-detre-les-relais-des-services-de-renseignement-rwandais/

12https://www.lepoint.fr/monde/rwanda-une-tombe-pouvant-contenir-30-000-corps-du-genocide-retrouvee-07-04-2020-2370300_24.php#

13https://www.jeuneafrique.com/905830/culture/tribune-genocide-des-tutsi-du-rwanda-des-negationnistes-sinvitent-au-senat-francais/

14https://www.la-croix.com/Monde/Afrique/Genocide-Rwanda-historiens-ecartes-future-commission-denquete-2019-03-29-1201012195

15https://www.la-croix.com/Monde/Afrique/Commission-Rwanda-labsence-criante-specialistes-region-Grands-Lacs-2019-10-10-1201053409

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