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Billet de blog 10 juin 2022

Santé : un racisme anti-Roms

Le racisme est omniprésent en santé, comme partout ailleurs. Bien que le monde médical nie, avec une facilité déconcertante, l'incidence du racisme dans la prise en charge des patients ; il suffit d'être dans les services pour voir comment les catégories raciales ne cessent d'être utilisées par les professionnels de santé, et cela de manière naturalisante.

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Le racisme est omniprésent en santé, comme partout ailleurs. Bien que le monde médical nie, avec une facilité déconcertante, l'incidence du racisme dans la prise en charge des patients ; il suffit d'être dans les services pour voir comment les catégories raciales ne cessent d'être utilisées par les professionnels de santé, et cela de manière naturalisante. Il sera ici question du racisme anti-Roms.

Essentialisation des patients roms :

Dans « La racialisation des patient·e·s "roms" par les médecins urgentistes », article de Dorothée Prud’homme publié dans le numéro 239 de la revue « Actes de la recherche en sciences sociales », elle écrit : « Fils d’un ingénieur et d’une professeure de français, le docteur Pahn est né au Cambodge. À l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges, sa famille quitte le pays et s’installe dans une "cité" de la région parisienne. Au sortir de ses études de médecine, il intègre la Clinique privée Duchemin dont il transforme l’activité de consultations journalières en un véritable service d’urgences dont il est, à 38 ans, le coordinateur. Le docteur Pahn prend fréquemment en charge des patient·e·s qu’il identifie comme roms, habitant à proximité de la clinique – ce qui lui vaut le surnom de « médecin des Roms » de la part de ses collègues et des membres de la direction. » (p.59). On n'imaginerait jamais quelqu'un surnommer un médecin de « médecin des Blancs ». Ce surnom de « médecin des Roms », montre à lui tout seul le rapport que le monde médical entretient avec les patients roms : il y a ceux qui se chargent des bons patients (les patients blancs), et les autres qui se chargent des patients indésirables (les patients roms). Ce n'est pas dit dans l'article de D. Prud'homme, mais je me permets d'avancer que si le docteur Pahn est surnommé le « médecin des Roms », c'est qu'il est le seul à les prendre en charge ; car lorsqu'on dit de lui que c'est le « médecin des Roms », on affirme par la même occasion qu'on ne l'est pas, on affirme qu'on ne prendra pas en charge les Roms.

Si certains refusent de soigner les Roms, ou le font en trainant des pieds, c'est parce que les Roms sont affublés de tous les maux, et constitués comme des patients impossibles. Toujours dans l'article de D. Pud'homme, nous pouvons lire : « Les médecins interrogé·e·s considèrent ainsi que les patient·e·s "roms"feraient un usage déviant des services d’urgences du fait de leur différence culturelle, soit en s’y présentant fréquemment pour des motifs bénins, soit en s’y adressant tardivement dans un état de santé dégradé. Pourtant, l’enquête de Sylvie Morel montre que ces modes de recours aux urgences sont avant tout caractéristiques des personnes vivant dans des conditions économiques, résidentielles ou administratives précaires – une catégorie d’usager·ère·s très présente à l’hôpital public. Plus généralement, la littérature consacrée aux inégalités sociales de santé établit que le comportement en matière de santé des patient·e·s identifié·e·s comme roms, tel que décrit par les médecins interrogé·e·s, ne diffère pas de celui des fractions précarisées des classes populaires en général. Ces populations ne font qu’exceptionnellement appel à la médecine de ville et ne bénéficient que rarement d’un suivi de santé. Les services d’urgences constituent par conséquent leur principal accès à la santé, sans qu’un lien spécifique avec leur "culture" ou leur appartenance ethnoraciale puisse être établi. » (p.59).

Qu'ils viennent pour des pathologies graves, ou bien pour des pathologies que le corps médical considère pas assez graves pour venir aux urgences, les patients roms sont toujours en tort et perçus comme des parasites.

D. Prud'homme continue quelques lignes plus loin : « Alors que ces patient·e·s "roms" partagent les conditions socio-économiques et administratives de la majorité de la patientèle des services d’urgences, elles et ils sont singularisé·e·s par les médecins urgentistes au moyen d’un processus de racialisation qui invisibilise leur potentielle précarité économique, administrative et résidentielle. ». C'est donc dans une approche culturaliste et raciste que le monde médical entend rendre compte des pratiques de santé et du rapport à la santé des patients roms. Pour le monde médical, si la santé des patients roms est comme elle est, si leur rapport au monde médical est comme il est aujourd'hui ; ce n'est pas le résultat d'une domination raciale et de processus sociaux qui empêchent les patients roms d'accéder à des soins de qualité, mais plutôt, parce que les Roms seraient des Roms. « Les Roms sont ainsi fait » nous dit le monde médical.

Les femmes roms et l'accès aux moyens de contraception :

Prenons par exemple le taux de fertilité des femmes roms. Dans un rapport de l'Observatoire Européen de Phénomènes Racistes et Xénophobes de 2003, au sujet des difficultés d'accès aux soins pour les femmes roms, est indiqué qu'« En Europe centrale et orientale, le nombre d'enfants de moins de 4 ans rapporté au nombre de femmes ayant entre 15 et 49 ans est, chez les Roms, de 120% supérieur à celui observé pour l'ensemble de la population. ».

Au lieu de chercher des raisons sociologiques à ce taux de fertilité plus élevé que la moyenne, le monde médical mettra sur le compte des femmes roms les raisons de leur nombre élevé d'enfants, comme on peut le lire dans « Du "soin global" au traitement discriminatoire La prise en charge de patientes identifiées comme roms dans un service de gynéco-obstétrique parisien »,un autre article de D. Prud'homme : « Pour [Anne-Marie, sage femme], la précocité des grossesses étant de l’ordre de la tradition culturelle chez les "Roms", il y aurait moins de risques qu’elles ne soient le résultat de maltraitances (inceste ou viol par exemple) – contrairement aux"familles autochtones"dans le même cas. Elle se dit donc "moins inquiète"pour ces jeunes parturientes du fait de ce qu’elle décrit comme leur "appartenance ethnique". »(p.91). En d'autres termes Anne-Marie nous dit : « Les femmes roms sont ainsi faîtes, c'est leur culture ».

Et pourtant si les femmes roms ont autant d'enfants, c'est parce qu'elles ont un accès différencié aux moyens contraceptifs. « Un rapport daté de 2008 apporte les précisions suivantes : "les femmes [Rroms] sont souvent demandeuses d’une contraception mais elles n’osent pas faire la démarche et ne savent pas à qui en faire la demande. Quand elles osent nous en parler c’est souvent à la fin de la consultation, à demi-mot et très gênées. Elles font cette démarche le plus souvent après la seconde ou la troisième grossesse." L’attitude des professionnelles que nous avons rencontrées, s’abstenant au nom de la différence culturelle de proposer des moyens contraceptifs aux femmes qu’elles identifient comme roms, ne fait alors qu’entraver l’accès déjà difficile de ces femmes à la contraception » (p.96)1écrit D. Prud'homme.

C'est donc le racisme du monde médical qui empêche les femmes roms de maîtriser le nombre d'enfants qu'elles ont et leur grossesse, et non pas leur culture supposée. Le rapport de l'Observatoire Européen de Phénomènes Racistes et Xénophobes nous le dit aussi :« Les femmes roms ont en moyenne un taux de fertilité plus élevé et ont leurs premiers enfants très tôt. Elles sont moins susceptibles d'avoir accès à des informations en matière de soins préventifs et de santé sexuelle et génésique. » (p.15). Ce faible accès aux moyens de contraception a pour conséquence un taux plus élevé d'IVG, cette dernière étant le dernier moyen de contraception des femmes roms. « Les femmes roms sont assez demandeuses de contraception, et quand on leur donne la possibilité d'avoir une méthode [contraceptive] c'est quelque chose à laquelle elles recourent. » déclare la socio-démographe Sandrine Halfen au micro de Média Solidaire2.

À cette vision naturalisante du monde, dominante dans le système médical, qui voudrait qu'être rom soit un fait de nature il faut opposer une vision sociologique qui met en exergue les logiques sociales de la santé. À l'utilisation raciste de la catégorie « Rom » dans le monde médical, comme ailleurs, il faut substituer une utilisation sociologique de cette catégorie pour mettre en évidence la domination que subissent les Roms, et ce que cela engendre dans leur santé et dans leur rapport à celle-ci.

C'est l'intellectuelle Sara Garbagnoli qui écrivait dans un article pour AOC aux sujets des attaques anti-minoritaires : « Les savoirs minoritaires ne peuvent que susciter de telles réactions car ils font voir(c’est le sens premier du mot théorie) des formes de domination qu’en raison de la force de leur naturalisation, on ne voyait pas comme telles. Passer de la "nature" à la "naturalisation", des "races" comme "groupes naturels" à la "race" comme catégorie fabriquée par le racisme et productrice d’effets sociaux, de "sexes" comme données de nature au "sexe" comme catégorie politique ou, alors, au "genre" comme système de structures sociales qui produit les hommes et les femmes comme groupes naturels et complémentaires, bref, passer de l’une à l’autre vision du monde change le monde, en changeant, notamment, l’idée de la possibilité de le changer que les minoritaires se font. »3.

« Passer de l'une à l'autre vision du monde change le monde, en changeant, notamment, l'idée de la possibilité de le changer que les minoritaires se font. » Tout est dit !

« Passer de l'une à l'autre vision du monde change le monde, en changeant, notamment, l'idée de la possibilité de le changer que les minoritaires se font. » TOUT EST DIT !

Si le monde médical pouvait passer passer d'une vision naturelle et raciste à une vision sociologique, cela changerait la vie des femmes roms !

Si le monde médical pouvait passer passer d'une vision naturelle et raciste à une vision sociologique, les grossesses – voulues ! – des femmes roms pourraient enfin être correctement suivies, car comme l'indique Sandrine Halfen, la première consultation gynécologique des femmes roms enceinte se fait le jour de l'accouchement.

« Beaucoup de femmes roms, notamment, ignorent qu'elles doivent modifier leur mode de vie et leur régime durant leur grossesse » nous apprend le rapport de l'Observatoire Européen de Phénomènes Racistes et Xénophobes (p.19), et pourtant si le monde médical pouvait passer d'une vision naturelle et raciste à une vision sociologique, cela pourrait changer.

Ce n'est pas une tâche facile, mais le monde médical se doit de changer son regard sur le monde et sur les patients minoritaires.

Miguel Shema

1 « Du "soin global"au traitement discriminatoire La prise en charge de patientes identifiées comme roms dans un service de gynéco-obstétrique parisien » D. Prud'homme ; p.96

2 https://soundcloud.com/m-dia-solidaire

3 « "Les obsédé.e.s de la race" : penser les attaques anti-minoritaires avec Colette Guillaumin », Sara Garbagnoli, 9 mars 2020 AOC :https://aoc.media/opinion/2020/03/08/les-obsede·e·s-de-la-race-et-du-sexe-penser-les-attaques-anti-minoritaires-avec-colette-guillaumin/?loggedin=true

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