Les patient.e.s noir.e.s, leur douleur et la (non-) prise en charge de celle-ci

Ce texte a d'abord été publié le 11 juillet sur le compte Instagram : Santé & Politique (@sante_politique).

Le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie écrivait dans Combat Adama (livre co-écrit avec Assa Traoré)  : «  Le corps noir et sa présence sont perçus comme des agressions et des menaces ontologiques en sorte que les attaquer est vu comme un geste de défense.  » (p.174). La police n'a pas le monopole de cette perception des corps noirs comme des corps surpuissants, des corps de sauvage, des corps qui ne connaîtraient pas la douleur. Notre système de santé est lui aussi imprégné de cet imaginaire coloniale et raciste. Les mécanismes de domination ne sont pas les mêmes, mais la domination est bel et bien présente et la prise en charge de la douleur des Noirs est révélatrice de la perception que le monde médical a des corps noirs.

En 2013 une étude américaine montrait que pour des enfants ayant les mêmes symptômes les enfants noirs et hispaniques recevaient moins d'antidouleur que des enfants blancs  : «  Black and Hispanic children who go to an emergency room with stomach pain are less likely than white children to receive pain medication, a new study reports, and more likely to spend long hours in the emergency room.  » écrivait Nicholas Bakalar dans le New York Times1. Dans un contexte européen, en 2016 The Guardian titrait  : «  Black patients half as likely to receive pain medication as white patients, study finds  ».2

La perception que le monde médical a de certains corps, et l'histoire social et politique de ces corps (aussi bien au sein du monde médical qu'en dehors) ont un impact indéniable et significatif sur la prise en charge de ces corps. Au début de son livre Qui a tué mon pèrel'écrivain Édouard Louis citait Ruth Gilmore et écrivait : « Quand on lui demande ce que le mot racisme signifie pour elle, l'intellectuelle américaine Ruth Gilmore répond que le racisme est l'exposition de certaines populations à une mort prématurée. » (p.11), il ne serait pas exagérer de dire que la (non-)prise en charge de la douleur des Noir.e.s par le monde médical expose les Noir.e.s a une mort prématurée. La douleur étant l'un des premiers signes qui pousse les patients à consulter pour un problème de santé, il est donc indispensable pour tout soignant de la comprendre et de l'accepter et de ne pas la remettre en cause. De fait il n'existe aucun moyen d'évaluer la douleur d'un.e patient.e, le/la patient.e est le/la seul.e a pouvoir évaluer sa douleur, donc toute remise en cause de la douleur des patient.e.s constitue un acte de maltraitance majeur. La prise en charge ou non de la douleur, sa reconnaissance ou non, repose dans le regard que pose le soignant – et toute la structure qui l'accompagne – sur le/la soigné.e, et dans l'inconscient blanc de notre système de santé la douleur des patient.e.s noir.e.s n'est même pas une éventualité.

Cette perception des corps noirs comme des corps surpuissants, des corps de sauvages, se retrouve aussi quand il est question de santé mentale. Reni Eddo-Lodge, journaliste et essayiste britannique, écrivait dansLe racisme est un problème de blanc : «  Une enquête sur la mort de David Bennett, un homme noir décédé dans une unité psychiatrique, ajouta que  : "[Les Noirs] reçoivent en général des doses de médicaments anti-psychotiques supérieures à celles de Blancs souffrant de problèmes de santé similaires. Le personnel des services de santé mentale les perçoit généralement comme étant plus agressifs, plus inquiétants, plus dangereux et plus difficiles à soigner. Au lieu d'être réintégrés dans la communauté, ils ont plus de chances d'être hospitalisés à long terme."  » (p.95). Comme si c'était d'animaux sauvages dont il était question.

Il est indéniable que le monde médical est imprégné de cette image du Noir construit tout au long de la colonisation et de l'esclave,l'imagodu Noir que possède le Blanc – comme dirait Fanon – a des effets sur la prise en charge des Noir.e.s et si notre système de santé n'en prend pas conscience il continuera d'exposer les Noir.e.s a une mort prématurée.

Miguel SHEMA

1https://well.blogs.nytimes.com/2013/09/30/unequal-pain-relief-in-the-emergency-room/

2https://www.theguardian.com/science/2016/aug/10/black-patients-bias-prescriptions-pain-management-medicine-opioids

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.