Réseaux sociaux et contexte politique actuel : les bases d’une sphère publique morale

La participation aux réseaux sociaux avec les points de vue exprimés sur les questions de société, dessinent les contours d’une sphère publique morale, c’est à dire d’une base commune de reconnaissance dans des valeurs et des orientations fondamentales pas toujours en première ligne des débats propres à la sphère politique. L’enjeu est de les valoriser comme ressources citoyenne et politique.

Comme usager, comme en sociologue, je ressens une partie des messages, points de vue, partage de publications et d’informations qui circulent sur FB, comme pouvant constituer la base d’une sphère publique morale dont beaucoup de politiques et prétendants « candidats » devraient s’inspirer.

Je ne parle évidemment pas de tout ce qui circule, le pire étant souvent affiché, mais nous avons la possibilité d’écarter les abuseurs qui s’acharnent à faire circuler de la désinformation, des jugements partisans et des messages de haine. L’espace de communication (dans le sens d’Habermas, c’est à dire d’actes quotidiens de reproduction symbolique du monde, d’échanges d’information et d’apprentissage croisés) constitue une zone vitale en démocratie pour ne pas se laisser dominer et manipuler par les agences spécialisées et intéressées par la diffusion d’informations biaisées et/ou sélectives mais aussi pour co-élaborer de nouveaux contenus (points de vue, orientations, synergies de connaissances) pouvant éclairer les débats et choix des acteurs concernés.

Tout ça pour en arriver à évoquer certains de ses contenus qui semblent dessiner les contours d’une sphère publique morale, c’est-à-dire d’une possible base commune de référence pour ceux qui restent attachés à la démocratie et à la justice sociale. Autant dire un enjeu politique crucial en cette période.

Si on aligne et croise les contenus principaux qui rencontrent une base significative d’assentiment et de partage, il ressort ce que pourraient être, dans le contexte politique actuel, les fondements minima des valeurs de ce que l’on appelait, encore il n’y a pas si longtemps, la gauche. Notés dans les derniers échanges (liste non exhaustive) ;

-       - l’éducation (réformer pour réduire les inégalités, innover sur les méthodes pour que les enfants apprennent tous à devenir des acteurs, des inventeurs et des créateurs et par là même des futurs citoyens éclairés et actifs) ;

-       - la protection des plus vulnérables et la solidarisation : si le monde change, il est du devoir de la réflexion commune et de la politique, d’être les garants du cadre et des limites qui permettront de prévenir et réparer les injustices ; cela va des acquis du droit du travail (malmenés par la dite « loi travail », alors qu’elle aurait du précisément s’attacher à clarifier, simplifier et réaffirmer les principes de solidarité et de protection) au fonctionnement des libertés fondamentales incluant l’hospitalité et l’aide aux réfugiés, la lutte contre toutes les discriminations et l’amélioration des bases de vie des plus démunis ; la sensibilité populaire est grande sur ces questions mais a été pervertie par les discours démagogiques tournées vers l’exacerbation des peurs ;

-       - la protection de l’environnement conçue comme une action et une mobilisation de tous, avec les mêmes principes d’innovation, de réduction des inégalités et de lutte ferme contre les agents destructeurs ;

-       - on peut appliquer ce même cadre à la sécurité : fondamentale dans le contexte de tensions que nous connaissons, elle ne peut se développer d’une manière qui ne remette pas en cause les bases de notre démocratie, que si elle est assurée par l’attention de tous, le renforcement des liens entre toutes les catégories de population et la lutte contre les prêcheurs de haine ; les forces policières doivent donner l’exemple et les « bavures » sanctionnées d’une manière exemplaire ;

-       - les questions du travail et de l’emploi sont évidemment centrales, et c’est encore plus dans ce domaine qu’ailleurs, qu’il faut être vigilant pour ne pas se laisser entraîner dans les fausses évidences agitées par le néo-libéralisme ; cela ne signifie pas, comme dans l’éducation, qu’il ne soit pas nécessaire de faire évoluer le système, de lui donner les moyens d’innover plus largement sans pour autant pressurer les salariés, les fragiliser toujours plus (sous prétexte d’adaptation et de flexibilité) ;

-       - la manifestation de notre révolte contre les actes d’inhumanité qui se développement toujours plus dans le monde, sans égard pour les populations civiles, les femmes et les enfants ; les guerres actuelles nous abreuvent d’images terribles auxquelles on ne peut pas s’habituer ; même si les déterminants de ces conflits sont complexes, il est nécessaire de manifester à grande échelle notre refus et notre détermination à les faire disparaître.

J’arrête là, car la liste pourrait être prolongée et il ne s’agissait pas de faire un programme. Simplement de réaliser que sur toutes ces questions l’opinion n’est pas si crédule qu’on veut bien le dire, que moyennant la multiplication des espaces de communication, au plus près des gens, beaucoup pourraient échapper aux sirènes extrémistes et xénophobes. Notre peuple a montré dans l’histoire qu’il disposait de qualités particulières pour éviter les dérives et faire prévaloir une conscience morale fondée sur le « commun » (ce qui nous réunit plus que ce qui nous divise).

Plutôt que de multiplier les disputes et jugements hâtifs, cultiver l’inattention aux autres et l’esprit partisan, il serait bien de voir s’engager un débat sur ces questions là, plus que sur les problèmes d’appareil ou de personnes. Tous ces éléments apparaissent dans les liens affinitaires qui se tissent sur les réseaux sociaux ainsi que dans certains discours et programmes ; ils sont partagés, et c’est le plus important, par beaucoup de personnes qui ne sont pas encartées ni même encore directement engagées, mais ressentent les choses de cette façon et contribuent à fabriquer ce « commun ». Reste à trouver les moyens de conversion et de développement qui leur permettraient d’apparaître plus ouvertement dans la sphère publique.

Beaucoup y travaillent depuis Nuit Debout ; beaucoup en ont conscience dans leurs organisations de rattachement ; beaucoup ne le ressentent et ne l’expriment que devant un écran. Il faut créer des occasions et opportunités, tout en ne manquant pas de renvoyer ces « éléments communs » (et d’autres que ceux ici exposés) à tous ces « candidats » déclarés ou potentiels. Peut-être que quelque chose de plus unitaire pourrait alors se dégager.

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