Secours en mer, Libye et politique migratoire: Lettre ouverte aux député.e.s LREM

Depuis un an, en tant qu’élus sous l’étiquette La République en Marche, vous avez été amenés à travailler sur de nombreux sujets, dont celui de la politique migratoire de la France. Permettez-moi donc de profiter de cet anniversaire et d’une actualité particulièrement dense en la matière pour partager avec vous quelques réflexions.

Mesdames, Messieurs les député.e.s,

 

Depuis un an, en tant qu’élus sous l’étiquette La République en Marche, vous avez été amenés à travailler sur de nombreux sujets, dont celui de la politique migratoire de la France. Permettez-moi donc de profiter de cet anniversaire et d’une actualité particulièrement dense en la matière, entre errance de plusieurs navires de sauvetages rejetés par les ports européens, accusations du président Macron contre les ONG et inquiétantes conclusions du sommet européen de ces deux derniers jours, pour partager avec vous quelques réflexions.

Vous encouragez l’interception en mer, le refoulement et le maintien en Libye de milliers de personnes qui y ont enduré des mois, et même pour certains des années, de privations, d’extorsion, de torture et d’esclavage. Vous ne pouvez ignorer ces sévices depuis la diffusion par CNN de la vidéo d’un marché aux esclaves en octobre dernier et vos lectures, des nombreux rapports, dont ceux de Médecins sans Frontières qui en ont fait état. Depuis le début de l’année 2018, ils sont plus de 10 000 à avoir été interceptés et refoulés par ce qu’on n’ose appeler « garde-côtes libyens » tant ils sont en fait un assemblage disparate de militaires, de milices en armes, voire parfois de simples entrepreneurs politico-militaires de la violence. Ces groupes dont la porosité avec les milices qui organisent le trafic d’êtres humains est largement démontrée, reçoivent le soutien financier de l’Union européenne et de l’Italie et sont adoubés par l’ensemble des gouvernements européens. Pour rappel, le Conseil de sécurité de l’ONU a sanctionné le 7 juin dernier 6 personnes, dont 4 Libyens, à la tête de réseaux de trafiquants : parmi eux, un des chefs des garde-côtes, dans la ville de Zawiya. 

Une fois ramenées dans les centres de détention, les personnes interceptées seront pour la plupart soumises à un chantage atroce : rester enfermées dans ces cages fétides des mois encore ou bien se résoudre à intégrer le programme de « retours volontaires » dans leur pays d’origine organisé par l’Organisation internationale des migrations. Certains se retrouveront dans les mains de trafiquants qui ne les libéreront qu’après le paiement d’une rançon. Bien que certains d’entre eux accueilleront ces propositions avec soulagement, d’autres n’y souscriront que pour échapper au pire. Enfin, quelques-uns finiront par bénéficier de la protection du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, seront envoyés au Niger en attente d’une hypothétique relocalisation dans un pays européen. Mais leur nombre est terriblement faible – moins de deux cents depuis la fin de l’année 2017 – au regard des dizaines de milliers de personnes reconnues demandeuses d’asile en Libye. Bien sûr, et ce n’est pas un détail, le rythme des traversées ayant largement ralenti sous l’effet des accords entre l’Europe et la Libye, ils sont moins nombreux celles et ceux qui meurent en mer. Mais à quel prix? Car une partie des personnes interceptées se retrouve à nouveau plongée dans des réseaux de criminalité et enfermée dans des prisons sauvages, où elles sont torturées pour obtenir une rançon de leurs proches. Les migrants détenus en Libye aujourd’hui se trouvent d’ailleurs majoritairement dans ces lieux de captivité clandestins, soumis aux pratiques les plus barbares. De très nombreux autres pourrissent et meurent, toujours, loin de nos regards. MSF sait, pour jouer les fournisseurs de sacs à cadavre à une association locale au nord de la Libye, que ce sont des centaines de personnes qui disparaissent ainsi chaque mois. Ils sont nombreux également à mourir plus au sud, conséquence de routes migratoires rendues plus dangereuses par les contrôles toujours accrus.

Mais vous préférez accuser les ONG de faire le « jeu des passeurs » alors qu’elles ne font que contribuer à une évacuation humanitaire dont les agences des nations unies reconnaissent elles-mêmes la nécessité. Car fuir la Libye est une nécessité pour celles et ceux qui entreprennent cette traversée dont ils n’ignorent pourtant rien des périls. Le jour même du de la réunion du Conseil européen qui entérinait l'enterrement des opérations de secours en mer non gouvernementales, une centaine de personnes supplémentaires trouvait la mort en Méditerranée, faute de dispositif de sauvetage.

Vous donnez des leçons d’accueil au monde alors même que vous n’avez aucun exemple à fournir, permettant ainsi à la figure sinistre de Matteo Salvini de s’en tirer à si bon compte lorsqu’il ferme les ports italiens aux bateaux de sauvetages de ONG et, au final, dicte l’attitude européenne face aux migrations. Que valent les références aux « valeurs » d’Emmanuel Macron lorsque la France criminalise pour l’exemple les bénévoles, encourage le refoulement illégal aux frontières, la brutalisation des migrants, la confiscation de leurs couvertures et sacs de couchages par la police. Orwell appelait cette capacité à accepter simultanément deux pensées contradictoires, le doublethink, ou doublepensée.

Vous êtes prêts à nier la géographie la plus élémentaire en estimant, comme l’a fait notre ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, que l’Espagne est plus proche des côtes italiennes que ne l’est la France. Et vous êtes évidemment prêts à sombrer dans un cynisme cruel en célébrant les sauveteurs en mer lors de la journée qui leur est dédiée le 23 juin alors même que des centaines de personnes dérivent en attente d’un port d’accostage qu’aucun pays riverain de la Méditerranée ne semble plus prêt à leur donner. Faisant cela, vous vous permettez d’abandonner les obligations légales de la France dans un silence de mort. Le sauvetage et le débarquement des naufragés dans un port sûr est une obligation légale : aucun de vos efforts pour ne rien entendre n’y changera rien.

Vous vous dites prêts à ouvrir des « camps de débarquements » en Afrique du nord ainsi, pour y faire bonne mesure, qu’en Albanie afin d’y opérer le tri des migrants. A ma droite, les bons réfugiés, qui pourraient se voir accorder une protection de la part des pays européens ; à ma gauche, les mauvais migrants, dont le seul but serait de chercher à rejoindre le pays dont les prestations sociales sont les plus généreuses. Benchmarking, disiez-vous. Faisant cela, vous voilà prêts à renoncer à toute réflexion sur des catégories qui obscurcissent les réalités souvent complexes de la migration. Vous renoncez surtout aux dispositions légales qui protègent leurs demandeurs d’asile, et même à oublier que tant que les Européens n’auront pas harmonisé leurs normes et leurs pratiques en la matière, ces dispositifs ne seront que des camps de détention. Vos discussions lors des débats parlementaires pour l’examen de la loi Asile et Migration vous auront montré la voie d’un tel renoncement. Tout comme l’illustre la pérennité des camps grecs, demeures précaires de dizaines de milliers de personnes laissées sans perspective autre que de passer, bientôt, un troisième hiver d’incertitude. Le maintien de la spécificité de l’asile – comme les situations de fuite massive de Rohingyas en Birmanie, ou de Soudanais du Sud vers l’Ouganda en ont montré la nécessité ces dernières années – devrait s’accompagner d’une réflexion sur l’organisation de ces migrations variées.

Vous laissez dire notre ministre de l’Intérieur lorsqu’il évoque la submersion migratoire pendant les débats parlementaires de la loi Asile et Immigration. Ces propos ont suivi de quelques années les références plombières du président Nicolas Sarkozy, qui parlait de l’immigration vers l’Europe comme d’une fuite d’eau. On peut se demander pourquoi tant d’efforts à filer la métaphore aquatique pour évoquer des gens qui se noient à nos frontières. Mais ce qu’on sait c’est que tout en vous présentant en rupture avec la politique traditionnelle, vous en avez revêtus les habits les plus usés.

Vous appelez à une solution européenne mais l’organisation européenne des migrations n’est qu’une illusion, sauf lorsque celle-ci consiste à faire converger réflexes nationaux et parfois xénophobes. Aujourd’hui, l’Europe est un rêve qui s’échoue sur les récifs d’une politique mortifère. Sur les questions migratoires, il y a bien longtemps que les égoïsmes nationaux l’ont emporté et que les démarches multilatérales ne sont que des paravents. Quelle autre leçon tirer des conclusions de la réunion du Conseil européen du 28 juin?

Car, dans cette spirale antihumaniste, vous n’êtes pas seuls. En Europe évidemment, nul besoin de rappeler la terrifiante compétition à laquelle se livrent l’Italie, la Hongrie, la Grande-Bretagne… Et pour faire bonne mesure, l’Union africaine elle-même reste totalement muette. Plus leurs ressortissants coulent, moins elle en parle. Dans cette valse, les pays africains jouent il est vrai le rôle de partenaires consentants et intéressés, suivant l’exemple de la Turquie. A tel point qu’on finit par ne plus savoir qui fait chanter qui. L’Union européenne et ses États membres exigeant de leurs voisins de la Méditerranée qu’ils contrôlent leurs frontières ? Ou bien, ces États du sud et de l’est prêts à marchander la vie de leurs ressortissants et de ceux qui passeraient par leur territoire en menaçant leurs voisins européens paniqués d’une l’ultime submersion ? Dans cette logique commerciale, les victimes sont toujours les mêmes.

Ce à quoi nous assistons, c’est à l’éviction du droit, en marche. D’ailleurs, ne se souvient-on pas de Gérard Collomb expliquant distinctement que « pendant que les juges s’occupent du droit », lui « s’occupe de l’efficacité ? » Cette ignorance du droit, c’est ce qui a valu à la préfecture des Alpes-Maritimes plusieurs condamnations en réponse à son traitement de la demande d’asile de mineurs non accompagnés. C’est aussi ce qui a valu à l’État de multiples condamnations en référé-liberté, recours intentés par les associations œuvrant aux côtés de migrants dans le Calaisis. C’est aussi ce mépris du droit, cette légèreté au moins qui aura également valu au gouvernement le jugement sévère du Conseil d’État qui jugea le projet de Loi Asile et Immigration inutile et inopportun.

Vous enfilez les idées reçues comme des perles. Un chœur grec maladroit. Non, mesdames, messieurs, les député.e.s, la France n’est pas particulièrement généreuse en matière d’asile. Non, la France n’est pas envahie, il n’y a pas de « grand remplacement ». Le solde migratoire de la France est stable. Non, ce ne sont pas les passeurs qui font les migrations, mais bien plutôt la lutte contre la migration qui font les passeurs. Plus encore, ce récit bien huilé passe sous silence une vérité inconfortable : ces passages sont largement le fait de ceux-là même que vous subventionnez ou soutenez, au sein des pays de départ ou de transit. Et non, les étrangers ne volent pas le pain des Français. D’ailleurs, une étude du CNRS, cette recherche française d’excellence que vous aimez tant mettre en avant, vient à son tour de montrer l’apport économique de la migration à l’Europe. Non, enfin, le développement n’est pas la réponse aux migrations, bien au contraire, tant historiquement l’accroissement des richesses et des compétences les a plutôt favorisés. Il est tristement vrai, toutefois, qu’il y a peu de domaines où les conclusions de la science sont traitées avec autant de mépris par celles et ceux qui sont en charge de la définition des politiques publiques.

En tant que représentants du peuple, c’est à vous de demander des comptes sur les conséquences d’une politique migratoire ‘trente ans d’âge’, aussi inhumaine qu’inefficace, et qui n’en finit pas de se heurter au monde réel. Bien sûr rien n’est simple, ni les conséquences de trente ans de discours martelant le danger que représentent la migration, ni l’opportunisme de nos gouvernants pour qui l’argument a représenté un moyen de détourner l’attention de difficultés économiques croissantes pour une partie, ni le bon niveau de réponse à apporter à ces mouvements de population. Il est également difficile de nier les changements démographiques locaux, résultat de politiques urbaines désastreuses, ni les craintes que ceux-ci entraînent chez certains. Je comprends également que le personnel politique perd de sa légitimité dès lors qu’il ne semble plus pouvoir peser sur les choses. Et il y a bien quelque chose de troublant à voir se multiplier les débarquements de navires chargés à bloc. Mais assumer cette complexité, c’est participer à éclairer le débat public et sans doute, déjà, contribuer au changement de la perception de nos concitoyens. Votre responsabilité est d’oser poser le débat migratoire de façon apaisée, à mille lieux des hystéries gouvernementales ou des mensonges présidentiels.

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