Marine. Il m’a fallu du temps pour accepter que tu étais partie. À notre âge, on ne devrait pas mourir. À notre âge, on devrait penser que l’espoir est partout, qu’il réside dans ces petites choses du quotidien, dans ces rayons de soleil, dans ces sourires, que tu aimais tant. Marine, il m’a fallu du temps pour accepter que c’était ton choix, et que la vie t’avait déjà beaucoup donné. Ou plutôt, que tu avais déjà tout donné pour cette vie. Trop. Pour ceux qui t’ont connu, elle a été plus douce, plus drôle, et plus vivante.
Marine. En Corse, on avait repéré la maison de nos rêves, c’est là qu’on devait écrire notre long-métrage. Enfin, c’est là qu’on se disait que, peut-être un jour, on écrirait notre long-métrage. Des histoires d’amour, d’amitiés, de combats. Des histoires avec des accents. Mais est-ce qu’on aurait réussi ? Parce qu’on passait notre temps à bavarder, à rire à gorge déployée, à se moquer du monde - trop cassé et triste à notre goût - en sirotant des cafés et en fumant des clopes. On rêvait de cette petite maison, du calme, de la Méditerranée et de capturer les sons des derniers communistes du maquis, des conversations pointues des insulaires, des sentiers arides et des ragots du continent. On a rêvé de cette maison dans les rues de Marseille, dans les rues de Paris, dans les rues de Jérusalem, Ramallah, et du Caire, où nous nous sommes retrouvées échouées, toi et moi, après le 7-Octobre. Et putain, y’avait même pas du thé à la menthe. Tu te moquais de moi, qui suffoquais dans la pollution du Caire. Qu’est-ce qu’on a ri. Tu étais un poisson dans l’eau dans cette ville. J’admirais ton aisance, ta capacité à comprendre rapidement tes interlocuteurs, et ce monde qui nous entoure. Marine, mon amie, tu me manques déjà terriblement. J’ai tellement voyagé en écoutant tes sons, en écoutant ta voix, en écoutant ton rire. Tu m’as initié à un univers sonore, tu m’as bercée de poésie, de lettres, de livres. Ta sensibilité était rare. Et ton amour pour les autres aussi.
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Marine, un livre ouvert. Marine, une énigme. Marine, une vie comme un puzzle immense que j’essaie de rassembler. Entre les rives de la Méditerranée. De Marseille à Naples, de Naples au Liban, du Liban à la Palestine, de la Palestine à l’Egypte. Tu es partout. De Paris à Toulouse en passant par Rennes et Marseille. Tu es comme la broderie palestinienne, le tatreez, un lien entre ces mondes. Un lien entre nous tous.
Je découvre encore qui tu étais. À travers tous ces gens que tu as croisés, tes ami.e.s. Une main tendue pour ceux qui n’ont plus rien, une oreille attentive pour ceux qui en ont besoin, des petits cadeaux et des pensées de chaque instant. Tu es une personne sur qui on pouvait compter. Tu savais être au rendez-vous. Là, quand il le fallait, tu savais aimer, tu savais aussi détester. Après le 7-Octobre j’ai découvert une autre toi. Perturbée, alerte, préoccupée. Tu avais Gaza en ligne de mire, tu voulais retrouver par tous les moyens tes amis, rassembler toute ton énergie pour ce voyage. Ne pas laisser les ruines envahir tes souvenirs. Combien de colis à faire passer à Gaza, de cartes SIM depuis Le Caire, de médicaments, combien d’aide tu as donné. Tu as été leur étoile et leur lumière dans le noir. Tu as été leur phare. J'en suis le témoin. Et même quand cette actualité nous inondait, nous submergeait, qu’on se lassait d’entendre encore plus de morts chaque jour, tu pensais à eux. Les mois passaient, la routine macabre se déroulait et toi, tu avais rejoint Gaza dans ton esprit. Tu archivais les sons, tu faisais encore parvenir des colis, par tous les moyens possibles, tu prenais des nouvelles.
Et puis, il a fallu rentrer en France et te préserver de cette guerre qui te dépassait, nous dépassait. Il a fallu revenir à la réalité de notre métier, aux cachets, aux projets, aux histoires. Toujours être à l’affût d’un nouveau documentaire, d’un nouveau podcast. Pour survivre. Faire tourner « Marine la machine » comme disait tes amis de Gaza, qui avait déjà tout donné. Mettre de l’essence dans un moteur à l’arrêt. Un moteur en panne. Et les soupirs nous gagnaient. « Mile, je suis fatiguée ». « Mile, mes amis de Gaza se font arnaquer ». « Mile c’est combien une pige en télé ». « Et ils peuvent être auteurs ? ». Les mois d'après ont ressemblés à cela. Des désespoirs en cascade, des injustices, car tes amis n’étaient pas reconnus à leur hauteur.
Tu prenais le téléphone et tu cherchais à connaître leurs droits. Tu étais leur seul lien à la véracité de ce métier. Ce système les broyait encore plus. Mais peut-on encore aller plus bas ? Cette injustice te soulevait le cœur, elle était aussi la tienne. Elle devrait être la notre. Eux, là-bas, savent ce qu’ils te doivent. Mais ici, qui a pris soin de savoir ce que nous te devons ? Qui a pris soin de te soutenir ? Retourner à Marseille et réinventer des projets, trouver la force d’écrire et de raconter des vies cabossées, des vies de lutte. Puiser en toi les forces nécessaires pour que ton talent sonore opère. Ce talent si particulier, cette façon de penser les récits en son. Tu voulais faire ces documentaires. Et peu à peu, l’image avait gagné ton écriture, et on le touchait du doigt ce rêve. Notre machine à nous, celle de vendre des projets te dépassait. Elle juge trop, elle est rude, sans concessions, mais tu me disais « ça y est, maintenant je suis autrice de documentaire ». Je me souviendrai toujours de ce sourire. De cette fierté. Et je sais que tu en étais plus que capable.
Depuis que tu es partie, je n’ai cessé de recevoir des messages de personnes que tu as impressionnées. Des auteurs, des journalistes, des correspondants, des amis. Tu as été leur porte-parole, leur porte-voix, tu disais tout haut ce qu’ils pensaient tout bas. Ta colère a été ton moteur, ton guide de survie. Il sera désormais le nôtre. En tous cas, le mien. Je penserai à toi dans ces moments de doute et d’injustice. Nous aurons notre boussole qui s’appellera désormais Marine.
On a arpenté Marseille de long en large, à la recherche de ces mots/maux. Un poisson dans l’eau dans cette ville aussi. On avait mille projets ensemble, et je te promets qu’on les réalisera. Notre bateau sur lequel on devait créer des podcasts, notre société de production qu’on voulait monter ensemble à Marseille, tous nos documentaires. Repose en paix mon amie adorée, tu es désormais partout dans nos vies. Pour le meilleur.
Yallah bye.
Milena Peillon
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