RETOUR DE MONTPELLIER : aux lendemains du Congrès de la FNMF

Que retenir du 42ème Congrès de la Mutualité Française qui s’est tenu du 13 au 15 juin ? Une image trompeuse, un discours inquiétant du Président Macron.

Aussi intéressants qu’aient pu être les débats, avec notamment l’engagement renouvelé de Thierry Beaudet et les interventions des « partenaires sociaux » qui à l’exception du MEDEF et de la CGT avaient dépêché leurs leaders, ce qui demeurera c’est avant tout la matinée du 13 avec l’intervention de Président de la République.

Et l’image sera de ce Congrès applaudissant debout Emmanuel Macron. Ce sera d’ailleurs la seule que les grands médias diffuseront.

Mais la réalité aura été celle d'une mystification, l'expression d'un mépris

Les mutualistes assemblés, le prestige de la fonction aidant, ont paru séduits par la magie du verbe présidentiel alors que le Président a largement exprimé quelque chose qui relève en fait du mépris.

Mépris peut avoir un double sens : dédain (mépris pour) et ignorance (mépris de). Les deux auront été le fait de celui qui se complait dans le qualificatif de Jupiter qu’on lui prodigue à l’envi.

Le dédain est clairement exprimé par le fait d’avoir attendu la dernière minute pour faire part de sa venue alors que tous ses prédécesseurs, depuis que René Teulade avait su imposer l’exercice, venaient comme « naturellement ». la vidéo complaisamment reprise sur BFM est éclairante sur le sujet.

L’ignorance aura émaillé un discours qui pour avoir été magistralement servi montrait cependant avoir été préparé en hâte et à plusieurs mains tant les redites furent nombreuses. Et dans cette impréparation, cette urgence, on pouvait lire comme le souhait d’un discours « social » en réponse à la publication de la « note » Aghion-Martin-Pisani-Ferry.

 

Je ne prendrai ici que deux exemples de l’ignorance de la réalité mutualiste et plus généralement des réalités sociales dont a fait preuve le Président.

Interpellé de la salle sur la question de la fiscalité appliquée aux mutuelles, Emmanuel Macron, très agacé mais il faut le reconnaître très réactif, a fait référence, s’il y avait réexamen de celle-ci, à un « donnant-donnant ». Outre le fait qu’avec une telle personne, une telle majorité, tout réexamen pourrait conduire à une aggravation des choses, le propos présidentiel ne manque pas d’étonner.

La fiscalité actuelle des Mutuelles, augmentée par Nicolas Sarkozy et hélas maintenue par François Hollande, ne fait que surcharger « le pognon de dingue » que la Président dénonce dans l’exercice de communication auquel il s’était livré la veille du Congrès. Taxer les Mutuelles c’est taxer les femmes et les hommes qui les composent, c’est ajouter au montant de ce qui est démagogiquement présenté comme des « aides sociales » octroyées par l’Etat alors que pour l’essentiel elles sont des cotisations du régime général ou des régimes complémentaires : c’est à dire payées non par le gouvernement mais par les citoyens que nous sommes. Et que dire du récent prélèvement sur les Mutuelles de sommes destinées à compenser une redistribution aux grandes entreprises cotées. Parler de « donnant-donnant ». ne peut dès lors qu’inquiéter. Aujourd’hui, ce sont les Mutualistes qui donnent, financent, s’engagent et le Gouvernement qui, à tout le moins, se dérobe

L’engagement mutualiste renvoie à la deuxième ignorance du Président. (mais s’agit-il vraiment d’une ignorance ou d’un exercice d’un rare cynisme ?)

Tout le long du discours sur la prise en charge des pauvres, des exclus, des seniors dépendants, le Président a martelé qu’il ne pouvait s’agir d’augmenter les budgets, de « questions monétaires ou financières » mais de prévention, d’accompagnement voire de bienveillance.

Prenons la prévention.

Depuis son arrivée au pouvoir la politique d’Emmanuel Macron, les ordonnances, les lois n’ont fait qu’aggraver, directement ou indirectement, pour le plus grand nombre, la précarité, les situations pathogènes, les inégalités, les facteurs d’exclusion.

Pour ne prendre que des exemples (forcément récents : il n’a qu’une année de « responsabilité ») on a la disparition des CHSCT organes de prévention dans le milieu fortement pathogène des entreprises ; on a la loi sur l’alimentation qui laisse le libre champ aux marchands de mort lente par le glyphosate et autres substances à la toxicité reconnue ; on a la loi Elan qui va de l’avis de tous aggraver le mal-logement facteur éminemment pathogène ; on a ces déclarations hallucinantes à Ussel considérant normal un déplacement de plus de cent kilomètres aller et autant retour pour témoigner de son désir d’emploi. Dans son discours, le Président veut ignorer quand il évoque la prévention les facteurs collectifs évoqués ci-dessus ; il ne citera que les facteurs « individuels » comme le tabac (mais l’on sait que le chômage, l’isolement social accroissent le tabagisme) ; ce faisant il va dans le sens d’un individu « hors sol » qui serait sans contraintes sociales et environnementales le libre acteur de sa santé.Tous ceux qui fréquentent les centres de santé mutualistes savent la part des facteurs sociaux, de la précarité, de la dégradation des conditions de travail, des difficultés financières, de la malbouffe, des désastres écologiques dans la santé des patients qui se présentent.

Prenons l’accompagnement.

Là encore les mutualistes mieux que quiconque savent la place de l’accompagnement dans les situations de faiblesse, de maladie, de dépendance mais opposer l’accompagnement aux moyens financiers est une réelle imposture. La récente lutte des Ehpad, mais aussi les luttes hospitalières montrent qu’il est difficile de prévenir, d’accompagner quand les moyens non seulement stagnent mais dans bien des cas régressent. A moins que comme pour la prévention, dans l’esprit du Président, voulant ignorer la juste rémunération d’actes de plus en plus professionnels, l’accompagnement ne doive être que le fait de seuls bénévoles : bourgeois soyez charitables, pauvres soyez solidaires !

« Sans moyens ! » aura été l’antienne de ce discours. Et là c’est bien du cynisme car si les budgets sociaux diminuent c’est bien que la défiscalisation des grandes entreprises et des plus riches continue. On pourrait relever les correspondances entre les cadeaux aux riches et le resserrement des budgets sociaux.

Dans le même ordre cynique, le Président en appelle aux collectivités locales, mais la politique qu’il mène conduit de plus en plus à les rendre exsangues.

Alors oui dans ce discours empreint plus de religiosité, d’ esprit de bienfaisance que de pensée solidaire, et « en même temps » de refus réitéré de tout moyens supplémentaires, comment ne pas voir au mieux de la condescendance mais plus surement du mépris.

Avant cela Thierry Beaudet avait délivré le meilleur message qu’un président de la FNMF peut délivrer : conscience des besoins et responsabilité, engagement et exaltation des valeurs de solidarité et de démocratie qui ont fondé la Mutualité, pertinence des interventions mutualistes et capacité d’innovation, tout y était. A la différence de celui qui prenait la parole derrière lui, le président de la FNMF est un homme de convictions, un progressiste pour qui Liberté, Egalité, Fraternité, solidarité, ne sont pas des proclamations vides de sens.

En cela il doit être soutenu.

Mais il se révèle pris dans un jeu institutionnel. Plusieurs fois le président de la Fédération s’est référé à ce que la Mutualité française était une « institution de la République », mais plusieurs fois aussi il s’est référé au Mutualisme comme mouvement. C’est sans doute là la faiblesse de son discours devant un homme comme Emmanuel Macron. Il se refuse à toute prise de position de l’ordre du politique face à un homme dont c’est le ressort.

Et puis on est difficilement à la fois « institution » et « mouvement ».

Face à la politique, pris dans la diversité de sa Fédération, face à la tendance gestionnaire qu’emporte la constitution des grands groupes de protection sociale, Thierry Beaudet se retrouve contraint, en porte-à-faux.

Ainsi s’il est conscient et sait décrire les évolutions du temps, leurs duretés et les espoirs qu’elles peuvent générer, les changements par rapport à l’ancien monde, celui du compromis social et de l’attachement démocratique, il ne peut s’exprimer sur les causes de cette mutation. Il ne peut dénoncer la révolution, ou la contre-révolution libérale en cours depuis la fin des années 70. A ne pas nommer les choses on ne peut clairement s’y opposer.

Confronté à des modification substantielles des règles du jeu, face à des politiques qui se fondent ouvertement sur le développement des inégalités, le dédain pour les femmes et les hommes, l’indifférence de fait à l’environnement, dans un court-termisme létal, il ne peut tenir le discours politique qui conviendrait, celui d’une mutualité du clair refus de ce monde là.

D’autres mutualistes, dans d’autres pays, confrontés aux mêmes réalités, s’engagent dans la voie politique. Ils ne sont pas sûrs de gagner. Mais craignons qu’à ne pas le faire on prenne le risque d’une perte inexorable.

 

Et vous vous faites quoi demain ?

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