Faut-il se résigner à l’effondrement ? (1/3)

Trois fois plus de « gilets jaunes » que de personnes répondant à l’appel pour le climat… Faute de soutien populaire, la guerre pour sauver le climat est-elle perdue ? L’effondrement est-il plausible, évitable, souhaitable ? Faut-il renoncer à se battre et se réfugier dans le survivalisme ?

À ceux qui ne se résignent pas, pour réfléchir ensemble.

L’effondrement est-il plausible ?

Sans nier les conséquences de nos émissions de carbone, certains pensent qu'elles ne sont peut-être pas si graves après tout : tout cela serait une nouvelle version de la peur de l’an 1000 ou du bug de l’an 2000, entretenue par des prophètes collapsionnistes gentiment illuminés.

Et pourtant… la communauté scientifique nous alerte depuis longtemps sur les conséquences cataclysmiques du changement climatique :

1- La grande revue scientifique Nature vient de publier une étude chiffrant à 400 $ le coût futur de chaque chaque tonne de CO2 émise aujourd’hui1. Tout se passe actuellement comme si, chaque année, nous empruntions 16 trilliards de $ supplémentaires à l’échelle du globe, l’équivalent de 20 % du PIB mondial. Pas besoin d’être banquier pour comprendre que faire ainsi exploser l’endettement conduit à la banqueroute globale.

2- The Lancet, la revue de référence pour les recherches médicales, a lancé un baromètre pour suivre l’impact du changement climatique2. Ce baromètre nous prédit 1 milliard de réfugiés climatiques à horizon 20503, soit 15 fois le nombre total de réfugiés en 20164. Notre civilisation peut-elle survivre à un tel choc ? Au XIIsiècle avant J.-C., une vague de réfugiés climatiques a provoqué par effet domino l’effondrement d’une civilisation5. Nous aurons à choisir entre la guerre civile ou les miradors : dans les deux cas, ce sera l’effondrement de notre civilisation.

3- Enfin, un éditorial de Scientific American, autre revue scientifique de référence, alerte sur le fait que le changement climatique devient la principale menace pour la biodiversité6. Cela nous conduit, dans la meilleure des hypothèses, à un monde à côté duquel celui de Blade Runner est un paradis rieur – la pire hypothèse étant l’extinction complète des espèces au sommet de la pyramide alimentaire, dont l’humanité.

Le changement climatique est donc comme une roulette russe avec un revolver à trois coups, et trois balles dans le barillet : la banqueroute, les réfugiés, l’extinction des espèces.

 

L’effondrement est-il évitable ?

Nombreux sont ceux qui pensent néanmoins posséder un grigri contre les balles de revolver : le Christ, par exemple (58 % des évangélistes blancs américains croient à son retour d’ici 20507) ou la technologie, qui  réglerait spontanément le problème comme elle l’a toujours fait. Ces deux visions relèvent du même fondamentaliste, selon lequel le salut est acquis quelques soient nos actes, tant que nous conservons la foi.

La réalité est que nous avons sous terre un bon gros gâteau d’énergie fossile, essentiel pour nourrir notre économie8. Pour limiter la hausse de température à 1,5 °C, nous ne devons pas en manger plus du sixième d’ici 20509. Or, au rythme actuel, cette part sera dévorée en une dizaine d’années et il n’existe à ce jour aucune source d’énergie primaire décarbonée qui soit aussi appétissante : même les partisans de l’atome conviennent que couvrir la planète de centrales nucléaires n’est pas une option.

Le dernier rapport du GIEC montre que se contenter de cette petite part du gâteau est possible, à condition de fermer toutes les centrales à charbon, à fuel et au gaz, d’électrifier tout ce qui peut l’être, d’investir massivement dans l’efficacité énergétique, de réduire fortement la demande de biens et services qui ne peuvent être décarbonés – notamment les matériaux, le trafic routier et le transport aérien –, et d’investir là où cela est possible dans les techniques d’enfouissement du CO2.

Cette mutation complète de notre économie – qui s’est construite en 150 ans sur la consommation effrénée d’énergie fossile et sur la mobilité – n’a aucune raison de se faire spontanément, par le jeu de l’offre et de la demande. D’autant plus que si la demande en énergie fossile baisse, son prix baissera aussi, rendant le reste du gâteau encore plus appétissant…

Faire pivoter notre économie est politiquement et socialement possible : les générations précédentes l’ont fait lorsqu’elles ont été confrontées à une menace vitale, par exemple dans le cadre d’un effort de guerre ou de reconstruction. Mais cela implique une mobilisation et une coercition qui ne peuvent pas venir de l’économie néolibérale.


L’effondrement est-il souhaitable ?

Les évangélistes blancs appellent de leurs vœux la « fin des temps», annonciatrice du retour du Christ10. La position d’une partie de la gauche anticapitaliste ressemble dans son argumentation à celle de ces millénaristes. L’effondrement serait désirable, puisqu’il est porteur de la fin des temps capitalistes : chercher à contenir les dégâts du capital serait s’en faire l’allié objectif. Le Comité invisible dénonce ainsi l’écologie comme la « nouvelle morale du capital » et appelle de ses vœux « la menace planétaire », « la fin de la civilisation »11.

Certains écologistes ne sont pas en reste, avec le néosurvivalisme, dont Pablo Servigné et Raphaël Stevens sont de talentueux porte-parole : en se préparant collectivement à l’effondrement inéluctable de la civilisation thermo-industrielle, on éviterait la catastrophe, pour refonder une société plus solidaire, plus juste, plus heureuse12. L’effondrement serait même une bonne nouvelle pour la planète (plus vite le capitalisme thermo-industriel s’effondre, moins la pression sur l’environnement sera forte) et pour ceux aujourd’hui en marge du système.


La stratégie du pire, porteuse de mieux ?

Le néosurvivalisme n’est-il pas une autre forme de grigri contre le changement climatique ? L’effondrement de l’empire romain s’est peut-être finalement traduit pas une amélioration pour la majorité, qui est passée de l’esclavage au servage. Mais il fallut sacrifier quelques générations : l’effondrement n’était un progrès ni pour les hordes de paysans affamés ni pour les voyageurs qu’ils massacraient13. Et il est probable qu’une réédition, entre hordes nucléarisées, de la sanglante bataille des champs catalauniques affecterait la planète tout entière, et ce pour de nombreuses générations.

Se préparer collectivement à vivre différemment , comme nous y invitent Pablo Servigné et Raphaël Stevens, restera une douce utopie si nous nous résignons à l’effondrement ou si nous l’appelons de nos voeux.

En effet, la stratégie du pire n’est jamais porteuse de mieux. L’effondrement a toujours débouché sur la guerre civile à l’échelle de l’économie-monde, que ce soit au XIIe siècle avant J.-C., à la fin de l’empire romain ou à l’issue de la grande dépression nord-américaine.

Nous rêvions à de paisibles communautés, nous aurons les seigneurs de la guerre, assis sur des arsenaux terrifiants. La fin de la civilisation thermo-industrielle est inéluctable, mais elle débouchera sur un cataclysme si elle intervient dans le cadre d’un changement climatique majeur. Si nous voulons sauver l’avenir dont nous rêvons, il nous faut d’abord sauver le climat.

Nous ne sommes aujourd’hui qu’une minorité à penser ainsi. Notre cause est pourtant légitime et inscrite dans le droit international grâce à l’accord de Paris. D’autres combats victorieux ont été menés auparavant, sans soutien populaire massif. Il nous appartient de trouver collectivement le chemin pour gagner cette guerre-là.

À suivre…

Tous coupables ? (2/3)

1- Katharine Ricke,  Laurent Drouet, Ken Caldeira et Massimo Tavoni, “Country-level social cost of carbon”, Nature Climate Change, vol. 8, (2018), p. 895-900.

2- The Lancet countdown.

3- The Lancet, vol. 391 (2018), p. 594.

4- Selon UNHCR, Global Trend 2016, le nombre total de réfugiés était de 66 millions en 2016.

5-  Eric H. Cline, 1177 avant J.-C, le jour où la civilisation s’est effondrée (2014).

6- Chelsea Harvey, Climate Change Is Becoming a Top Threat to Biodiversity, Scientific American (2018).

7-  Selon un sondage réalisé  par le PEW research center en juillet 2010.

8- Lire par exemple Matthieu Hazeneau, Or noir, la grande histoire du pétrole (2016), La Découverte. Écouter aussi les excellentes conférences de Jean-Marc Jancovici.

9- GIEC, sr_15 (2018), chap. 2, § 5 pour le budget à respecter (550 GtCO2). C McClade, P Ekins, Nature (2015)  pour l’estimation en équivalent CO2 des réserves estimées d’énergie fossile (3300 GtCO2)

10- Cristina Maza, Newsweek (2018).

11- Comité invisible, L’insurrection qui vient (2007).

12- Pablo Servigné et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer (2015) et Pablo Servigné, Raphaël Stevens, Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible (2018).

13- Il s’agit du phénomène des bagaudes. Des découvertes archéologiques récentes infirment l’idée d’une transition douce à la fin de l’empire romain, évoquée dans Comment tout peut s’effondrer (voir note précédente). Lire sur le sujet Bryan Ward-Perkins La Chute de Rome, fin d’une civilisation (2005).

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