Tous coupables de crime contre le climat ? (2/3)

Selon le dernier bilan de l’ONU sur les émissions de CO2, il faudrait quintupler les efforts en faveur du climat pour rester sous la barre des 1,5 °C. Mais comment susciter une adhésion aux nécessaires politiques coercitives, si nous persistons à désigner le mode de vie auquel aspire le plus grand nombre comme responsable de la crise climatique? Plaidoyer pour une écologie populiste.

Sommes-nous tous coupables de crime contre le climat ? Coupables quand nous allons faire nos courses à l’hypermarché (6 kg CO2)1, quand nous emmenons la famille au soleil (24 tonnes de CO2), quand nous faisons un barbecue (40 kg CO2)… quand nous menons la vie ordinaire du consommateur des pays développés ?

Le climat ne sera-t-il sauvé que lorsque nous serons tous décroissants, à la manière de Pierre Rabhi, pour atteindre une quasi-neutralité carbone, au niveau de celle d’un consommateur malien (100 g CO2/an)2 ?

Si cette voie est la seule possible, on ne peut qu’être très pessimiste quant à nos chances de rester sous une augmentation de 1,5 °C. Par quel miracle notre génération de consommateurs compulsifs se convertirait-elle en masse au retour à la terre, sinon contrainte et forcée, suite au cataclysme que nous voulons précisément éviter ?

Le dernier rapport de l’ONU3 confirme qu’un quintuplement des efforts actuels permet de rester sous la barre des 1,5 °C. Mais le succès de ces politiques requiert une forte coercition – fiscale, réglementaire ou résultant de l’action d’activistes climatiques – : ni le marché, ni la finance, ni la bonne volonté générale n’assureront leur mise en œuvre spontanée.

Une politique coercitive ne peut être durablement efficace sans soutien populaire. Or comment être réceptif à un discours qui fait un coupable de chacun de nous ? Tous coupables… zéro coupable, donc. Le mouvement des gilets jaunes illustre l’impasse dans laquelle se trouve cette écologie culpabilisante.

Il est temps d’apprendre des populistes.

Donald Trump stigmatise les Chinois, coupables selon lui de complot climatique, boucs émissaires confortant ses électeurs dans leur appétit frénétique de carbone, alors même qu’un Chinois émet moitié moins de carbone qu’un Américain.

Face à la catastrophe annoncée, nous répétons le mantra « Changeons le système, pas le climat ». Mais en quoi ce slogan est-il opératoire ? La culpabilité du système renvoie à nouveau à la culpabilité de tous : tous coupables de collaboration avec un système climaticide.

Aucun individu ne changera le système à lui seul. La plupart de nos concitoyens ne peuvent effectivement pas se passer de leur voiture, et peu d’entre nous sont capables de résister à la dictature molle du marketing. En d’autres termes, la moitié la plus riche de la population mondiale est victime d’une addiction organisée au carbone, tandis que l’autre moitié rêve de le devenir.

À qui profite le crime ? Qui sont les dealers de carbone ? 1/ Ceux qui extraient le carbone : cent entreprises sont à ce titre comptables de plus de 70 % des émissions de CO24. 2/ Ceux qui incitent à sa consommation addictive : quelques centaines de multinationales s’appuient sur le coût dérisoire des énergies fossiles pour tuer les alternatives décarbonées (face au commerce de proximité, les hypermarchés ne seraient plus aussi attractifs s’ils payaient le coût réel du surcroît de trafic routier induit5).

On ne demande pas à ces entreprises de se faire hara-kiri. Elles disposent de plus de dix ans pour organiser leur reconversion vers un monde décarbonée, le temps de deux plans stratégiques !

Ces multinationales sont-elles coupables ? Non : une multinationale n’est pas un être pourvu de sens moral, capable de décision. Ceux qui décident de la stratégie des grands groupes sont leurs dirigeants. Les coupables sont donc les dirigeants qui ne s’engagent pas pleinement dans la transition vers un monde décarboné.

Quelques centaines de dirigeants coupables de crimes contre le climat, contre sept milliards de victimes : voilà un récit politique autrement plus audible que le “Tous coupables” ou le “C’est la faute au système”.

On dira que ces dirigeants sont prisonniers d’un système, surveillés par leurs actionnaires, soumis à la loi du profit, en un mot : impuissants. Les dirigeants de ces groupes seraient des boucs émissaires sans prise sur le réel, au même titre que les Chinois de Trump.

Cette vision est infirmée par les choix stratégiques de ces grandes entreprises. Equinor, major norvégien du pétrole, investit dans sa reconversion vers un monde décarboné ; Exxon Mobil pratique l’extractivisme à outrance5. Casino mise sur le commerce de proximité ; Auchan investit dans Europacity, un mégacentre de loisirs qui doublerait l’empreinte carbone du groupe6.

Ce sont bien leurs dirigeants qui distinguent Equinor d’Exxon, Casino d’Auchan. Certains travaillent à sortir d’activités aux conséquences criminelles, d’autres pas. Certains comprennent que le monde de demain sera décarboné ou ne sera pas, d’autres pas.

Sortir de l’idée que le capitalisme est l’empire du mal, pour tracer une frontière entre le bien et le mal en son sein même, ne va pas de soi pour nombre d’activistes. Mais ce pragmatisme est nécessaire pour gagner la bataille, à l’image de celui dont ont fait preuve les militants les plus radicaux des générations précédentes pour combattre la barbarie.

À suivre… 3/3 “Une guerre pour le climat”

1- Les ordres de grandeur sont estimés à partir de la base GES de l’ADEME2- Tous les chiffres relatifs aux consommations par pays sont tirés des statistiques de la banque mondiale3 -"Emissions gap report 2018" UN Environnement 2018  4- Selon l’ONG Carbon disclosure project (CDP).5 -On peut estimer qu’ils devraient payer une taxe supplémentaire de l’ordre de 7 % de leur chiffre d’affaires, moitié pour couvrir le coût du carbone émis par le trafic routier induit (sur la base de 400 $/tonnes), moitié pour payer les infrastructures routières dont ils bénéficient.6- Selon Carbon disclosure project.7-  Bilan publié par l’association inCOPruptibles.

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