DA SILVA À CONTRE-COURANT

Au moment où la crise sanitaire fait basculer tant de métiers dans une crise d’identité forte, une précarité sans espoir dont l’avant Covid était déjà un pic de courbe critique, en ces temps de réflexion autour d’un nouveau système économique, l’ancien modèle n’a pas résisté, il a craqué. Depuis le 15 avril, Da Silva propose un modèle pour les artistes.

manu3

 

De la grande époque des festivals à la grande époque d’internet, un artiste au parcours exemplaire

Enfant de la scène des années 90 à la carrière déjà très longue, touche-à-tout passionné et surdoué se posant la question de la culture depuis ses premiers pas de musicien, Da Silva sillonne les routes de France et d’Europe discrètement, depuis une décennie, dans une tournée de la Culture, en marge d’un système en cul-de-sac. Souvent pionnier, défricheur des concerts à domicile, initiateur des œuvres collectives entre l’artiste et tous ceux qui le désirent, chef d’orchestre du public empêché, du public oublié, du public incarcéré, sans faire de vagues, sans formaliser ses actions, sans mettre en plan un schéma médiatique de bienfaiteur populaire reconnu et salué, en évitant l’écueil de la charité généreuse et de l’acte caritatif, il a dormi et donné des concerts dans un camion d’alimentation générale, qui ouvrait parfois ses portes pour un seul fermier et une seule vache, il a joué dans un salon de coiffure minuscule accroché au flanc jaloux d’une montage, dans des pizzerias, des granges, dans les salons perdus de hameaux difficilement accessibles, dépeuplés, il a joué partout où personne ne l’attendait. Délaissant parfois des projets dont l’ambition est de faire date dans la carrière d’un chanteur exposé.

La question de l’Art

À une époque où l’artiste se pose la question de sa propre survie, Da Silva a déjà survécu. Des premières salles alternatives au succès main stream fulgurant, en passant par les collaborations sans discrimination, les musiques de films, la peinture, la poésie, les livres pour enfants et les spectacles jeunesse, il sait qu’un artiste digne de ce nom peut survivre. Il se pose alors la question symptomatique d’un humanisme intelligent et pragmatique, d’un intellectuel visionnaire, une question centrale depuis plus d’une décennie dans son parcours de rayonnement de la culture partout et pour tous : la question de l’accessibilité par une liberté tenant compte des réalités économiques. Plus simplement : comment nous rendre égaux devant la possibilité de se cultiver, tout en garantissant à l’artiste la possibilité de subsister.

Malgré son ingéniosité à élaborer un système à la fois neuf et réaliste, Da Silva est un radical. Et c’est peut être ce qui manque cruellement à la notion de bravoure-casque de vélos-masque chirurgical de notre époque. Le 15 avril, en réponse à cette quête de l’impossible, il a fait un choix. Il a quitté les réseaux sociaux, il a quitté le mécanisme impitoyable et sans âme de la promotion artistique muselée, opprimée et régie par le nombres de vues et esclave des polémiques. Aujourd’hui, tourner le dos à la main qui nourrit la notoriété en mal bouffe faute de mieux, est un acte à la fois imprudent, entreprenant, désespéré et politique.

À Contre-Courant

Le 15 avril Da Silva a ouvert son site « À Contre-Courant ». Cette plateforme culturelle, construite des ses mains et autofinancée représente une grosse mise de départ. Parier sa carrière et ses acquis, un poker insensé. Fermer la boutique des réseaux sociaux donnant accès au tout gratuit et tout tiède, donnant la becquée-pauvre aux fans bases, garantissant ainsi leur mémoire, pour ouvrir un espace à l’entrée payante (5 euros par mois ou 50 par an). Téméraire. Le jour de l’ouverture du site, après des mois de travail acharné, il savait que tout serait perdu, ou que tout ne serait pas perdu. Mais que rien ne serait gagné.

Sur la promesse tenue d’une plateforme participative donnant accès à toutes les formes d’art, à un contact direct avec l’artiste, à un contenu de qualité extrême et quotidien, Da Silva voit la communauté augmenter de jour en jour. Une communauté bien plus large que sa « fan base » -qualificatif honteux et commerçant, qui éclate ici en lambeaux d’absurdité-, un groupe hétéroclite, de tous les milieux, de toutes les tendances, de tous les penchants artistiques, de toute la France, de toute l’Europe et on peut le dire, de tous les continents. Si la polémique existe concernant une entrée tarifée à cet espace, elle peine à prendre racine, elle est isolée. Le niveau de « À Contre-Courant » étant à la hauteur de son pari, et même au delà, la critique conséquente au choc que peut représenter la rémunération d’un artiste peine à la contagion.

À la question « où est mon public? », dont l’adjectif possessif est malade du malaise de la notion de propriété des temps modernes, à ce point d’interrogation de campagne publicitaire, celle qui destine un artiste de même qu’un produit à la postérité ou à l’oubli, Da Silva préfère chercher : «qui est êtes-vous? ». Depuis un mois Da Silva est en direct presque chaque jour, ses concerts diffusés en temps réel sont déjà, et en tenant compte des moyens limités que permet le confinement, d’un niveau artistique, d’une perfection techniques poussés à l’extrême et maintenus à ce niveau d’exigence drastique jour après jour. Mises en lumière, son, créations, costumes de scène, tout est digne d’un grand soir à l’Olympia, tous les soirs.

Le disque, grand perdant de tous les commerces, est revalorisé dans l’émission radio du site, « Radio Bonne Heure », création pure de Da Silva, dont le personnage de composition qu’il interprète chaque jour en direct est un DJ célèbre des années 60, revenu de sa retraite à la radio par prise de conscience artistique. Chaque émission est l’occasion d’écouter des vinyles rares et moins rares. La communauté du site est présente, assoiffée de découvertes, et se remet à acquérir des disques.

En à peine 1 mois, le site sort déjà sa 4e œuvre collaborative, du spoken word écrit et dit par les membres, mis en musique et en images par Da Silva. Une chanson et un clip dédiés à l’un des membres, des tableaux signés Da Silva, vendus et offerts, de la poésie lue et mise en musique, par Da Silva, par d’autres artistes, par les membres, des clips inédits, des portraits d’artistes. Les abonnés proposent des sujets, des reportages, et pourront bientôt exposer leurs œuvres dans « À Contre-Courant », la première exposition sera inaugurée le 27 mai. Da Silva donne la parole à ses membres au cas par cas. Les encourageant à penser, créer et proposer, s’éduquer et éduquer les autres.

Après la conquête par les armes, place à la croissance par l’esprit

Cette utopie artistique, sociale, économique et culturelle est en train de devenir un système solide, dont la fondation principale est un travail acharné. L’oisiveté et le tout-acquis d’une carrière éphémère auréolée de votes et de likes bipolaires n’est plus idéalisée. Ici, comme autrefois, c’est le travail qui paye. Da Silva aurait pu craindre d’être incompris, mais ne sous-estimant pas le public, ne plaçant pas l’Artiste au dessus des autres dans une hiérarchie inventée pour sacraliser et vendre du marketing, il a été compris. Si bien compris qu’à peine sortie de sa gestation, à peine ouverte, sa plateforme a déjà inspiré d’autres artistes. Si bien compris que les grands escamoteurs des droits et devoirs fondamentaux des créateurs de l’esprit tremblent et transpirent déjà, préfigurant peut-être que leur tour est venu de choisir entre la perte de leurs conquêtes cyniques, ou la participation à ce qui est en train de prendre les contours d’un précédent.

                                                                                                                                               

    

                                        

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.