L’agriculture biologique face aux éléphants

Contribution de Minga au congrès mondial de la bio 2020. La question aujourd’hui n’est plus de savoir si l’agriculture biologique va s’industrialiser : c’est déjà le cas ! A force d’avoir cru que l’évolution des modes de consommation pouvait, à elle seule, entraîner un changement de mode de production agricole, c’était inévitable.

Centré sur le produit et les techniques agronomiques employées, le cahier des charges de la bio n’examine pas les modes de production et les conditions de travail. Il n’est donc pas franchement étonnant que l’agriculture biologique soit notamment compatible aujourd’hui avec une exploitation inhumaine de travailleurs migrants dans des exploitations maraîchères gigantesques du sud de l’Espagne ou de l’Italie violant systématiquement les règles de l’Organisation Internationale du Travail. Pas étonnant qu’il soit également possible de produire du soja et de l’huile de palme bio, au prix d’une déforestation à grande échelle et d’une extermination des peuples qui refusent de se sédentariser.

Aujourd’hui, en Europe, l’économie même des organisations de la bio dépend du système économique dominant, comme l’économie du recyclage dépend de la contribution des industriels qui génèrent ces déchets. Soyons lucides, face à la croissance de 20 % par an que connaît le marché de la bio depuis plusieurs années, les organisations de la bio peinent à réinterroger le sens de leur projet, même quand les étés sont régulièrement caniculaires, même quand les campagnes se désertifient et sont de moins en moins en moins fréquentées par les oiseaux et les insectes. Au bilan, les « petits pas en avant » se font sur un tapis roulant en sens inverse, et de plus en plus vite.

Née en réaction à l’industrialisation de l’agriculture, la bio est aujourd’hui l’avenir de l’agro-industrie.
C’est en s’appuyant sur des arguments écologiques liés au réchauffement climatique et à l’érosion de la biodiversité que les grands conglomérats de l’agro-industrie font désormais pression sur la Commission européenne pour réviser par le bas la directive OGM et permettre le développement des biotechnologies (New Breeding Techniques). Si la bio exclue encore les OGM de son cahier des charges, on peut se demander ce qu’il en sera demain quand un OGM ne sera plus défini comme tel. Exclura t’elle ces nouveaux OGM cachés ou les inclura t’elle comme elle l’a fait pour les hybrides F1 ? La question reste entière. Les F1 ont beau être clairement identifiés et identifiables, cela ne les empêche pas d’inonder le marché des semences, même en bio.
Dans ces circonstances, même s’il est toujours difficile d’ouvrir un dialogue apaisé sur ses propres contradictions, il n’en reste pas moins que ne pas associer aujourd’hui à la lutte contre les OGM une forte mobilisation pour promouvoir des variétés reproductibles et libres de droits, c’est comme refuser de ré-éprouver l’élan qui avait conduit les pionniers de la bio à penser une agriculture porteuse d’un projet de société en réaction aux boucheries de la première guerre mondiale.

En attendant, le nouveau règlement européen de la bio prévoit d’autoriser en 2021 la mise en marché de « matériel hétérogène biologique » et l’emploi d’une telle dénomination ne peut qu’alarmer tous les humanistes. Qualifier une variété végétale de « matériel », c’est adopter les termes de l’idéologie transhumaniste qui aspire à artificialiser le vivant en le réduisant à un code génétique pour l’ajuster à un être humain, augmenté par la biotechnologie . Augmenté en tant qu’individu, nié en tant que personne, l’être humain est ainsi conduit à servir une approche réduisant à néant tout fondement et toute aspiration démocratiques, drainant avec elle l’héritage d’un anti-humanisme qui a déjà soumis ou éradiqué des pans entiers de populations humaines et non humaines par le passé, au profit d’une poignée d’individus.

C’est une question de choix : soit la bio laisse monter cette idéologie qui ne fait plus aucune distinction entre les différents êtres vivants, les matériaux de synthèse et les machines. Soit elle se reconnecte à sa filiation humaniste et combative, se re-territorialise et se réconcilie avec les sciences biologiques ainsi qu’avec les sciences sociales afin d’éviter de tomber, à contrario, dans les travers d’une vision essentialisée de la nature qui confonde science et conviction.

A moins de travailler notre rapport nature/culture, la bio sera un point d’appui du transhumanisme. C’est une affaire d’engagement politique, cela passe par un dialogue avec le vivant, comme nous y invitait Romain Gary dans sa « Lettre à L’éléphant » en 1968 : «  C’était l’une de ces heures où un homme a besoin de tant d’énergie, de tant de force qu’il lui arrive même de faire appel à Dieu. Je n’ai jamais été capable de lever mon regard aussi haut, je me suis toujours arrêté aux éléphants. » (https://www.partage-le.com/2016/01/lettre-a-lelephant-par-romain-gary/)

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