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Quand la cantine populaire Youpi au Théâtre s'installe à Gennevilliers en 2018, l'enthousiasme est de mise. Cuisinier de talent reconnu, cofondateur de L'Alliance des tables libres et vivantes et membre de l’association Minga Faire Ensemble, Patrice Gelbart s'engage à proposer une cuisine de qualité créative, pour être accessible au plus grand nombre et élargir l'accès au Théâtre de Gennevilliers (T2G). Considérant à juste titre que la restauration, c’est aussi de la culture, c'est une véritable culture contemporaine qu'il met alors en œuvre chaque jour avec son équipe, en cuisine, au comptoir, au service comme dans le choix des aliments qui entrent dans la composition des repas du T2G. En mettant en mouvement les corps, les mains, la tête, les yeux, le nez, le ventre, le palais, la sueur, la salive, sa cantine aura mobilisé l'engagement plein et entier des cuisinier.e.s pour restaurer quotidiennement les travailleurs.euses et les habitant.e.s du quartier des Grésillons avec toute l'attention dûe au.x vivant.e.s. Elle aura aussi conduit à faire des toits terrasses du théâtre un lieu de production alimentaire et à ouvrir sa cuisine aux diverses cultures culinaires des habitant.e.s (2). Le tout laissait envisager de belles perspectives... mais c'était sans compter ce qui se jouait en coulisse.
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Youpi au théâtre portait une ambition d’intérêt général censée être partagée avec la Mairie et le Théâtre de Gennevilliers, mais force est de constater qu'elle n’a jamais été réellement appuyée ni par le maire et les adjoints de la municipalité, ni par la direction du théâtre. Cette dernière a eu du mal à reconnaître la cuisine comme faisant partie intégrante d'une culture qui s'alimente dans la proximité. Qui sait si le statut de scène nationale lui imposait de mettre à distance une cantine qui se voulait « populaire » ?... Reste que aimer à nouveau le présent, formule si justement mise en avant par le théâtre, c’est savoir appréhender les enjeux politiques de son temps, y compris quand il s'agit de produire une alimentation saine, gustative et nourrissante, de moins en moins accessible à la population, notamment en banlieue parisienne. Y compris quand il s'agit de reconnaître la dimension culturelle d'une cantine qui sait nous rappeler, à l'instar du Pantagruel de Rabelais, que saveur et savoir ont la même origine étymologique et se cultivent bien, dans cet ordre ! (3)
Quant au Maire et aux adjoints de la municipalité, en revenant sans cesse sur les engagements formulés, ils n'ont pas cessé de marquer aussi leur éloignement du monde du travail et des métiers, précisément là où le capitalisme exerce son talon de fer, précisément là où prend corps une politique d’émancipation pour faire progresser la vie démocratique de notre pays. Encouragé à « prouver » que son ambition rencontre les besoins du territoire pour se voir opposer un « c’est très compliqué » dès qu’il y a matière à prendre un engagement pour de vrai, c'est surtout très compliqué à recevoir. Se défausser de sa responsabilité sur le dos de l’État, se réassurer en affirmant que la municipalité fait déjà ce qu'il faut pour rendre accessible une alimentation de qualité et accorder quelques compensations pour continuer de « sensibiliser » une population qui l'est déjà, cela traduit plutôt une forme de condescendance, voire de mépris pour le travail et la dignité des personnes (4).
En fin de compte, l'histoire de Youpi au théâtre révèle le drame de notre temps : lorsqu’une volonté politique - au sens fort - s'exprime dans le monde du travail et ne rencontre que l’écho lointain d'intentions politiques d’élus finalement pas si politisés que cela, c'est la vie démocratique qui s'effondre et l'intérêt général qui trinque.
Patrice Gelbart s’est retrouvé bien seul à tenir ses engagements, malgré la demande sociale que son activité de restauration a révélée.
Nous espérons que les élu.e.s de Gennevilliers et la direction du T2G tireront les enseignements de cette expérience pour porter un projet alimentaire qui considère davantage l'apport des métiers et des savoirs des habitant.e.s mobilisé.e.s pour restaurer leur territoire.
Pour notre part, et au regard de la crise démocratique qui traverse le pays, nous serons toujours du côté du travail, du côté de celles et ceux qui luttent et s’engagent… pour de vrai.
Nous souhaitons à Patrice Gelbart un plein succès dans son nouveau projet de restauration partagé avec de vrai.e.s associé.e.s et partenaires locaux.
Minga - Faire ensemble
1 - Gennevilliers est une commune fortement urbanisée du nord de Paris qui fait face à d'importants défis alimentaires. « Dans une collectivité où 28 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, (…) ces personnes sont particulièrement exposées à des carences liées à la malnutrition » https://france-pat.fr/pat/pat-durable-gennevilliers/
2 –Voir et revoir les entretiens vidéos réalisés à l'occasion des 8 « voyages culinaires » organisés par la cantine du Youpi : https://theatredegennevilliers.fr/restaurant
3 - « En latin populaire, savoir- saveir a le sens de « avoir de la saveur ». En latin classique, ce verbe intransitif signifie « avoir du goût, exhaler une odeur, sentir par le sens du goût » (Rey, 1992, p. 3403). Transitivement, savoir signifie « connaître quelque chose, comprendre ». Le latin classique rattachera par erreur le savoir-scire à « science » et prendra le sens d’un ensemble d’idées et d’images constituant des connaissances. Bien qu’usuellement la référence à l’intellect ait pris le pas sur l’origine sensorielle, il n’en reste pas moins que le terme véhicule deux filiations : une première sensorielle et perceptive, et une deuxième analytique et intellectualisée pour évoquer ce qu’est le savoir. En associant le savoir au sensible, nous soulignons le fait que la dimension sensorielle est tout aussi importante et va de pair avec la dimension analytique du savoir (…) Lorsque l’on est « sensible à », on est attentif à, à l’écoute de, perméable aux évènements vécus… » (Savoirs sensibles, Carole Baeza, https://shs.cairn.info/vocabulaire-des-histoires-de-vie-et-de-la-recherch--9782749265018-page-161?lang=fr)
4- En 2020, Patrice Gelbart aura été soutenu par la Municipalité pour préciser l’objet et le niveau d’ambition d'un projet dédié à faire de la Halle des Grésillons, jouxtant le T2G, un lieu de culture populaire du bien manger en Île-de-France, mais les résultats de la première phase d'étude n'auront pas convaincu. In fine, la halle des Gresillons n'a accouché d'aucun projet mobilisateur, au contraire des voyages culinaires du Youpi que la Mairie aura bien voulu soutenir par suite, mais seulement 8 sur les 25 prévus initialement (op cit 2). En dépit de l'engouement suscité, en 2024, le plan alimentaire territorial ne considérait toujours pas le rôle de Youpi au théâtre, ni d'aucune initiative socio-culturelle, de restauration ou de commerce de proximité dans sa cartographie des acteurs mobilisés ou prêts à être mobilisés pour répondre aux défis alimentaires de leur territoire (op cit.1)