Journalisme : «au dessus», «en dessous» ou «dans» le monde du travail et des métiers?

Dès qu’une ou un journaliste aime son travail et le fait bien, elle ou il révèle forcément des vérités qui dérangent.

« La question en France n’est plus aujourd’hui de savoir comment préserver les libertés de la presse. Elle est de chercher comment, en face de la suppression de ces libertés, un journaliste peut rester libre. Le problème n’intéresse plus la collectivité. Il concerne l’individu. »

Albert Camus – « Manifeste du journaliste libre » novembre 1939

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Dès qu’une ou un journaliste aime son travail et le fait bien, elle ou il révèle forcément des vérités qui dérangent. Ce n’est malheureusement pas si fréquent, tellement la presse est sous le contrôle de quelques grands groupes capitalistiques et influencée par les annonceurs publicitaires, qu’ils soient privés ou institutionnels. La précarité de cette profession et la faiblesse des rapports de force syndicaux, comme dans tant d’autres professions, conduisent parfois à opter pour la résignation. Mais quand informer et communiquer viennent à se confondre, c’est le sens même du métier de journaliste qui disparaît.

Fort heureusement, dans ce flot continu de communication, il existe des journalistes qui aiment leur métier et savent entendre ce qui est caché, les expressions singulières étouffées par le brouhaha, des expressions qui peuvent remettre en cause des intérêts dominants. Mais elles ou ils sont alors vite taxé.e.s de « journalistes militants », notamment par leurs confrères «éditorialistes» qui confondent neutralité et complaisance et aiment citer Albert Camus, tout en considérant qu’un bon journaliste n’est pas un travailleur comme les autres, qu’il doit avoir une position de surplomb, même quand ces sujets sont vitaux.

Si toutes les paroles de victimes ne sont pas des paroles de vérité, le travail d’enquête d’un.e journaliste, quand il est bien fait, permet précisément de prendre de la distance, de rendre apparent un fait de société dans un sujet et d’éviter le pathos racoleur en respectant la dignité des personnes, quelle que soit leur position sociale. Alors l’information devient subversive… Alors le travail du journaliste sera discrédité si ce n’est carrément entravé par des menaces ou des plaintes en diffamation pour défendre une omerta.

Que ces plaintes aboutissent ou non à un procès (les plaignants se désistant souvent quelques jours avant pour éviter la lumière sur leurs pratiques), pour un.e journaliste, être l’objet d’une plainte en diffamation entraîne des mois de travail pour préparer sa défense, et celle du média qui a diffusé son article, plutôt que d’exercer son métier. Et cela oblige aussi à exposer des témoins, des sources, qui voulaient rester anonymes.

Ca a été le cas de la journaliste Ines Leraud qui a enquêté sur le sujet des « algues vertes » en Bretagne, ainsi que sur les pratiques commerciales et managériales frauduleuses du grossiste en fruits et légumes « Chéritel » qui ont fait l’objet d’un article publié en mars 2019 par le média en ligne Basta!

6 jours avant le procès pour diffamation qui devait avoir lieu le 28 janvier, le groupe « Chéritel » retire sa plainte.

Si la séquence judiciaire de cette affaire est terminée, l’aspect politique du dossier demeure. Et là, cela engage toute la société, et pas seulement la profession de journaliste. En effet, de quelle marge de manœuvre dispose un·e journaliste, souvent précaire, face aux pressions subies, quand l’engagement syndical est si faible? La liberté de la presse, n’est pas une affaire de principe pour une corporation, mais aussi une affaire d’organisation pour la défendre. Cela engage l’ensemble de la profession à se positionner avec le monde du travail et des métiers.

Minga, le 27 janvier 2021

 

A écouter « Agroalimentaire, l’omerta règne dans une Bretagne sous tension » le reportage de Radio Parleur du 27/01/2021 https://radioparleur.net/2021/01/27/ines-leraud-cheritel-proces-bastamag-agroalimentaire-pression/

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