De l’identité sexuelle des femmes et du fantasme du viol

Réactions et réflexions suite au phénomène ≠Metoo, ≠Balancetonporc, au texte collectif de 100 femmes dont Catherine Deneuve, et surtout aux propos de Brigitte Lahaie, « On peut jouir lors d’un viol, je vous signale ».

En tant que femme, je veux réagir aux propos de Brigitte Lahaie : « On peut jouir lors d’un viol, je vous signale. »

Il semblerait, dit-elle maintenant, que ses propos aient été cités hors de leur contexte. Replaçons donc le contexte. Sur le plateau de BFM TV, Caroline De Haas explique : « Comment on fait pour redonner aux femmes la puissance de leurs corps ? Il y a un truc simple, c'est d'arrêter les violences, parce que les violences, elles empêchent la jouissance. Quand vous avez été victime de viol, vous jouissez moins bien, en général. » C’est là que Brigitte Lahaie  répond : « On peut jouir lors d’un viol, je vous signale. »

Voilà, le contexte rappelé. Il ne change pas grand-chose aux propos, sans vouloir accabler leur auteure qui s’en est excusée en pleurant, par la suite, lors d’une interview sur TV5 Monde. Ces propos ont été repris, relayés, commentés… La phrase est restée gravée dans les esprits. Et, contexte ou non, ce que l’on comprend c’est bien que certaines femmes jouiraient dans la violence. Si le sujet était la sexualité des femmes, était-il bien nécessaire d’argumenter que lors d’un viol on peut « jouir » ?

         Que sous-tend cette petite phrase, « On peut jouir lors d’un viol, je vous signale » ?

Le terme « jouir » était-il approprié ? Si Brigitte Lahaie fait référence aux cas où chez la personne violée se déclenche un « orgasme » mécanique, je ne pense pas que le terme de « jouissance » soit le bon. Eh oui, les mots ont leur importance. Tout comme le « je vous signale », là pour renforcer l’incontestable véracité de son affirmation.

Cette petite phrase sème le doute, car elle sous-entend que les femmes, ou certaines femmes, aimeraient la violence lors d’un rapport sexuel, puisque l’on parle de jouissance. C’est justement ce qu’affirment l’industrie du porno largement diffusée ainsi qu’une idée reçue très répandue faisant partie de l’arsenal de la culture du viol : les femmes prennent du plaisir à la violence dans l’acte sexuel (Voir une enquête Ipsos-Association Mémoire traumatique et victimologie, en 2016, « Les Français.e.s et les représentations sur le viol et les violences sexuelles », rapportant que 21 % des femmes et des hommes interrogés pensent que « les femmes peuvent prendre du plaisir à être forcée lors d’un rapport sexuel ».)

         Le fantasme du viol

Mais allons plus loin. Regardons les choses en face : certaines femmes — et certains hommes — auraient le fantasme érotique du viol. Je suis portée à croire que cela est répandu, en effet, et plus qu’on ne le croit. Le sujet est tabou. Et pour cause. Que signifie ce fantasme ? Que dit-il des rapports hommes-femmes ? La violence dans un rapport sexuel serait donc jouissif, jouir de cette violence serait « normal », notamment lorsque c’est la femme à qui l’on inflige cette violence et qui en fait les frais.

Il me semble que c’est-là tout simplement le symptôme que les femmes, ou certaines femmes, ont hélas intégré très profondément — jusque dans leur fantasmes, leur intériorité, leur intimité, leur sexualité — la domination sexiste masculine. Acceptée, avalée, assimilée comme faisant partie de leur identité sexuelle. Celle de jouir dans la violence et dans la soumission la plus brutale. Et interroger ce sujet n’est pas une question de morale, on peut avoir tous les fantasmes que l’on veut. Mais on peut aussi se poser la question d’où vient ce fantasme-là ? Par qui et pourquoi est-il véhiculé comme étant une sorte de norme ? A qui profite-t-il ? Est-il vraiment source de « jouissance » ? Où est la « liberté sexuelle » ? De quel plaisir s’agit-il ?

         Une confusion boueuse, je vous signale

Plutôt que de dire que quelques femmes peuvent quelquefois « jouir » mécaniquement lors d’un viol, ne pourrait-on pas plutôt parler des difficultés sexuelles que nombre de femmes violées rencontrent ? Frigidité, désordre de la libido, rapports sexuels douloureux…  

Mais Brigitte Lahaie n’a justement pas parlé de cela. Elle a parlé de « jouir ». Et si elle dit aujourd’hui qu’elle « aurait dû ajouter “malheureusement” », elle ne l’a malencontreusement pas fait, entretenant ainsi une confusion boueuse. Elle a plutôt renforcé son idée par ce « je vous signale ». Quand on voit le matraquage de la culture du viol dans la pornographie, les films, les séries, les jeux vidéos, une explication, une pédagogie auraient été vraiment plus que bienvenues.

Et du même coup, je dirais que les hommes aussi, en tout cas ceux qui auraient ce même fantasme de violer, de faire souffrir, d’anéantir, de nier, voire de tuer l’autre dans l’acte sexuel, sont pris dans les mêmes filets schématiques d’un rôle à jouer. Pour eux aussi, où est la liberté sexuelle, la liberté tout court ? Est-ce cela le libertinage dont certaines et certains se revendiquent ?

         La déferlante ≠Metoo 

Dois-je préciser que je n’ai pas signé ≠Metoo ou ≠Balance ton porc ? J’aurais pu le faire. Ajouter ma voix à celle des milliers (des millions ?) de personnes qui témoignent de par le monde. Et pour dire que non, on ne « jouit » pas lors d’un viol. Loin de là. Et si c’est le cas, c’est l’expression d’un mécanisme physique qui ajoutera au traumatisme. Si cette « jouissance » est fantasmée, il est plus que probable qu’elle soit l’expression d’un conditionnement pervers, profondément inculqué, expression d’une soumission à un ordre sexuel de domination. Cet ordre sexuel de domination masculine commence par des propos qui « importunent » et peuvent aller beaucoup plus loin dans la violence, le non-amour.

Le nombre de signataires de ≠Metoo ou ≠Balance ton porc témoigne bien non pas d’un quelconque puritanisme ou d’une atteinte à une « liberté sexuelle », mais de l’état inaudible des violences sexuelles, partout dans le monde. Pourtant, avant ce raz de marée, les chiffres étaient consultables. 84 000 viols ou tentatives de viol en France par an sur des femmes, 14 000 sur des hommes. Et c’est, sans compter les mineurs qui représentent pourtant, selon le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, 60 % des victimes… Cela donne une idée (vertigineuse) de l’ampleur du problème, du déni social et culturel que sont les viols et les agressions sexuelles et de la méconnaissance de cette réalité inaudible. Peut-être est-ce cela le vrai sujet ?

 

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