Dr Fanny Bauer-Motti
Psychologue, psychanalyste, Docteur en psychologie clinique et psychopathologie
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Billet de blog 20 avr. 2016

Le rêve comme espace de compréhension de soi

Le rêve exprime toujours quelque chose du rêveur, quelques chose de caché, un lieu en lui, fait de souvenirs, d’éléments diurnes, et tentative pour le sujet de comprendre, d’évacuer ou d’aborder ses épisodes de la vie qui toquent encore à la porte. Un passé toujours vivant, qui tente de se dire à travers ces imageries parfois insolites

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Nous allons donc explorer le rêve comme voie d’accès à ce qui se formule tout bas en nous, inaccessible aux raisonnements conscients, à la lumière de la théorie freudienne du système d’interprétation des rêves.

    Au titre de ma profession de psychologue psychanalyste et de ma thèse portant sur le préalable interprétatif des rêves, j’exposerai aussi la partie contextuelle et culturelle, ces croyances partagées, que nous avons tous en nous, et qui sont, dans la création de nos rêves tout à la fois mécanisme et outil d’analyse.

    En effet, l’homme qui dort au Brésil, celui qui sommeille à l’Ile Maurice, celui qui somnole ici ne rêvera pas de la même façon… Nous pourrions parler d’un préalable interprétatif culturel qui sous-tend la conception du rêve.

    Nous savons donc depuis Freud que le rêve a une signification, qu’il est la « voie royale de l’inconscient ». Cela signifie toujours « quelque chose » comme l’exprime le psychanalyste Jean-Pierre Bauer, « comme un mot étranger dont on ignore le sens ». En d’autres termes, l’insolite que l’on peut trouver parfois dans nos rêves a un sens qui s’analyse à travers le récit du rêveur, d’association en association, au carrefour de souvenirs et de sensations.

    Le sens, par où y accède-t-on ? En grande partie par le récit, la mise en mots. Lorsque vous faites l’effort de vous remémorer votre rêve au réveil et que le verbal se pose sur la sensation de l’imagerie nocturne, vous accédez déjà à ce qui de vous qui s’est exprimé dans ce rêve.

    Ainsi, si l’on se place du côté de la théorie Freudienne de l’Inconscient, la clef des songes n’existe pas. Le rêve ne peut s’analyser qu’avec le rêveur, dans sa singularité.

   Nos rêves ont donc une fonction dans notre vie psychique. En premier lieu ils sont  gardiens du sommeil.  Effectivement la nuit, nous sommes soumis à une série de stimuli externes tel qu’une sonnerie de réveil, une sensation de soif ou autre… Ces sensations liées à nos sens pourraient perturber le sommeil. Le rêve permet donc d’intégrer ces stimuli à cette vie psychique, de façon à permettre au dormeur de continuer à dormir.

    Dans un second temps, et c’est ici que l’intérêt est grand pour celui qui veut se comprendre, le rêve a une fonction de réalisation hallucinatoire d’un désir ou d’un souhait. En d’autres termes le rêve tisse des liens entre la vie fantasmatique et la réalité externe. La réalité intérieuer et la réalité extérieure. L’interprétation de sa fonction  et de son sens ouvre la voie de l’accès à l’inconscient. Nous pourrions le formuler encore autrement : le rêve est le reflet déformé, en apparence, d’une certaine forme de réalité singulière du sujet.

   Mais comment pourrions nous définir de manière simple, l’inconscient selon la théorie freudienne ?  En quelques mots l’inconscient et cette partie de nous, lieu du refoulement des pulsions, non accessible directement à la conscience, où restent enfouis des souvenirs, des traumatismes, des événements oubliés, d’autres remaniés etc. Tout cet ensemble n’est pas accessible par un simple travail de rappel, il ne peut pas être remémoré, car il n’est même pas pensé. Les rêves, les lapsus, les actes manqués proviennent directement de ce qui se passe dans notre inconscient. Mais pas uniquement. Nos choix, nos décisions et nos perceptions du monde y prennent aussi source.

    Retournons à nos rêves et au temps qui les structure. Le rêve met à l’œuvre des multiplicités de temps. Il se situe entre deux états : l’état de veille et l’état de sommeil. Il se situe dans un temps  limité celui de la nuit, entre un passé, un présent et un avenir. La temporalité joue à l’intérieur du rêve, dans sa formation et dans le déroulement des épisodes du rêve. Puis l’élaboration secondaire, le récit du rêve, introduit une autre logique temporelle, qui modifie le rapport du rêveur au temps vécu de son expérience onirique.

    Il y  a donc un sens caché à nos rêves et pour saisir ce qu’il en est, ce qui se murmure dans nos songes, il faut donc arriver à comprendre de quelle manière nous passons de nos journées et des éléments diurnes qui y ont été glanés à la création du rêve.  Car c’est par le rêve que le familier devient insolite, « secret », et qu’il devient indicateur de ce qui se passe de manière inconsciente, pour soi, face à la vie. 

Déplacement et condensation

    Deux processus majeurs à l’œuvre dans les rêves sont théorisés par Freud : le déplacement et la condensation. Qu’est-ce que le déplacement ? De manière assez schématique, lorsque vous rêvez, une opération de substitution d’un contenu à un autre est faite, née d’un compromis. En effet, dans le choix opéré par la mémoire parmi tous les souvenirs d’enfance, toutes les expériences vécues, certain éléments sont supprimés, d’autres reviennentplus souvent, et d’autres encore sont occultés. Ce choix ne suit pas les règle conscientes de la mémorisation mais un raisonnement propre au rêves suivant les mouvement de l’inconscient.

    Dans nos rêves, deux forces s’affrontent, l’une dans le mouvement  du « souvenir », l’autre dans une résistance à ce mouvement. La solution que vous trouvez alors dans vos rêves est une solution de compromis consistant en la production d’une image mnésique indifférente, partiellement échangée contre la première par déplacement dans l’association.

    Plus concrètement, lorsque vous rêvez par exemple d’une scénette de votre enfance qui vous semble anodine, par association vous pourrez atteindre l’élément qui fait sens aujourd’hui dans ce travail de rappel. Il y a eu un déplacement entre l’évènement qui tente de se remémorer via le rêve et une autre scène connexe, qui s’y est associée.

    Très schématiquement : par exemple vous rêvez que vous êtes  dans une salle de classe de votre enfance.  Ce rêve faisant suite à un meeting  où vous vous êtes senti mal-à-l’aise. Cela ne vous apparaîtra pas d’emblée, mais en procédant par associations vous pourrez remonter à un autre élément du souvenir, la maîtresse qui vous réprimande. Souvenir à teneur traumatique. Ou encore plus loin dans la chaîne associative, ce temps de votre vie à l’école, les évènements associés à cette période, etc..

    Si nous nous penchons sur la construction du rêve et ce que va faire émerger sa mise en mots, nous trouvons deux espaces distincts : le contenu latent et le contenu manifeste. Qu’est ce que le contenu manifeste ? C’est ce qui apparaît en premier lieu, de manière brute. Les images, les scènes, les premiers ressentis. Dans notre exemple : la salle de classe est un contenu manifeste. Le contenu latent  est ce qui s’élabore dans le récit du rêve, c’est ce qui est sous-jacent au contenu manifeste, ce à quoi il s’associe : dans notre exemple, la maîtresse qui réprimande. Chaque sujet en prenant le temps de mettre en mots son rêve aura accès à un contenu manifeste et à un contenu latent. C’est dans le nouage de ces deux contenus que commence l’investigation de chacun de nous au cœur de son rêve, au cœur de soi.

    Le deuxième mécanisme théorisé par Freud est la condensation. Le récit ou contenu manifeste du rêve fait subir au rêve une forte compression. De nombreux éléments du rêve sont multiplement déterminés par les pensées du rêve, et inversement différentes pensées peuvent être représentées par plusieurs éléments. En fait, les voies associatives peuvent mener à plusieurs éléments du rêve. Ainsi une personne représentée dans un rêve peut devenir une image générique globale, formée par un grand nombre de traits qui peuvent être contradictoires, chacun de ces traits renvoyant  à des personnes différentes liées entre elles par un élément commun. Voilà pour ce qui est des processus universels à l’œuvre dans la création onirique. Maintenant observons quel lien il est possible d’établir entre nos rêves et nos cultures respectives.

    Nous sommes des êtres culturels, pris dans  un système de croyances à la fois partagé et singulier. Ce que vous croyez, ce que vous avez appris à voir, ce qui fait partit de votre système de croyances se retrouve dans vos rêves. A titre d’exemple, si vous, ici à Budapest, vous êtes angoissé par la maladie d’un de vos proches, il se peut que vous rêviez de lui en mauvaise posture ; au réveil vous aurez à traiter avec cette imagerie-là. Une imagerie à teneur négative qui se remémorera dans votre journée, d’une manière ou d’une autre. Or, à l’Ile Maurice ou dans d’autres pays orientaux, le système des codes à l’œuvre dans les rêves est inversé : rêver de la mort signifie rêver de la vie.  Ainsi le rêveur, ouvrira les yeux avec en mémoire un rêve d’espoir, tandis que de l’autre côté de l’océan ce rêve signifiait l’angoisse.

Le  préalable interprétatif

    Une recherche de terrain à l’Ile Maurice, dans le cadre de ma thèse de doctorat, m’a permis de mettre en exergue que nous rêvons tous avec à l’œuvre un préalable interprétatif à la foi singulier et partagé du côté des codes culturels ou des systèmes de croyances. Le sujet s’endort avec son préalable, et c’est à travers ce préalable que certains éléments se codent dans les rêves. Par exemple, tous les Mauriciens, ont, dans leur préalable interprétatif, l’idée que l’on peut attendre la venue en rêve d’un proche décédé. En fait, la présence des morts, et la possibilité d’une communication d’avec eux est communément partagée, comme peut se manifester quelque  chose de l’ordre d’une intervention du divin,  ou même d’entités autres. En d’autres termes, le rêve est porteur des croyances du sujet et fait lien entre les éléments diurnes et la réalité psychique qui les accueille. Ce préalable interprétatif  est toujours en mouvement. Lorsqu’un individu intègre de nouveaux codes de croyances, ces codes sont à l’œuvre dans les rêves.

    Par exemple les Mauriciens vivent très souvent leurs rêves en continuité de leur journée, ces deux espaces ne se séparent pas à proprement parler. Ils n’ont pas d’arrière plan, pas idée d’un contenu latent. Les rêves contiennent des éléments diurnes qu’ils s’attendent tout simplement à voir apparaître dans leurs rêves. Mais lorsqu’ils commencent à prendre conscience d’une possible utilité dans la compréhension de soi de passer par la mise en mots des rêves dans leur contenu détaillé et raconté, le rêve petit à petit change de forme.

    C’est pour cela qu’il m’apparaît d’ailleurs possible d’appliquer la méthode d’interprétation psychanalytique des rêves à des rêves issus d’un contexte culturel dont les repères peuvent être très différents de ceux du monde occidental.

   En effet, tout rêve, quelle que soit la culture, comporte bien des éléments diurnes, et des éléments du passé plus ou moins accessibles mais présents quelque part, accessibles même s’ils ne sont pas en mémoire au sortir du rêve. Et dans tout rêve, quel que soit le préalable culturel, est à l’œuvre le processus primaire décrit par Freud comme nous vous l’expliquions précédemment : condensation/déplacement. Ainsi, l’homme qui rêve où qu’il soit dans le monde a en commun avec les autres rêveurs des processus psychiques qui permettent au réveil d’en comprendre le sens.

    Le sujet s’endort donc avec son préalable, et c’est à travers ce préalable que certains éléments se codent dans les rêves. Par exemple, si vous avez dans votre croyance que rêver d’une couleuvre porte malheur et que la veille vous vous êtes endormi plus ou moins angoissé, vous pourriez retrouver cette couleuvre dans un rêve. Par parce que vous allez avoir un malheur prochainement mais tout simplement parce que cette couleuvre traduit en elle-même le sentiment d’anxiété. C’est parce que vous avez connaissance d’un système d’association couleuvre égal malheur que cet élément peut être utilisé dans vos rêves comme une traduction d’un ressenti. 

    Nos rêves sont donc des espaces toujours en mouvement, portant en eux nos vécus singuliers, inscrits dans des cultures singulières. Alors pour les comprendre, ne vous fiez pas à l’incohérence apparente. Chercher à être attentifs à vos sensations au réveil, à associer sur ces images. Tout a un sens. Un sens qui éclairera vos angoisses journalières. Dans vos rêves se cachent des pourquoi et des comment. Dans cet espaces qui ignore le temps.

Extrait de la conférence "l'Homme qui rêve", Budapest, 2015

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