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Le Club de Mediapart sam. 1 oct. 2016 1/10/2016 Édition de la mi-journée

Scènes de vie ordinaires à la prèf de Bobigny

Je reproduis ci-dessous le témoignage d'un ami. Par souci de confidentialité, il ne signe pas. La personne proche de lui avec qui il a vécu cette expérience vient enfin d'obtenir une carte de séjour d'un an. Mais comme la prèf' a mis plus de six mois à délivrer le fameux papier, ils seront obligés de recommencer dans 5 mois. Tenez bon les amis !

Mireille

 

 

La France des autres

 

Qui n'a jamais râlé en patientant une quinzaine de minutes derrière un guichet de la Poste ou de la SNCF ?

Aujourd'hui, en 2010, en France, à quelques kilomètres de notre glorieuse capitale, la ville la plus visitée au monde, on bafoue la dignité de citoyens du monde.

 

On dit que les premiers arrivent vers quatre heures du matin, certains dorment même sur place… Les autres arrivent en voiture ou en scooter… certes à cette heure là, le parking de la Préfecture de Seine-Saint-Denis est fermé, mais il y a toujours moyen de se garer "à la sauvage" sur le terre plein à l'entrée ou en contournant la barrière du parking. Si on n’a pas de ticket en arrivant, çà ne posera pas de problème au gardien, il suffit de dire à quelle heure on est arrivé, et l'employé vous calcule le total… une paille : 4€80 pour 3 heures.

 

La plupart arrivent vers 6 heures, avec les premiers métro ou le premier tram'. Evidemment, les plus éloignés arrivent après les autres. Premiers arrivés, premiers servis…

Les petits marchands de misère sillonnent les enfilades, 1€50 le café tiédasse, jusqu'à 10 € le faux ticket coupe-file (numéroté à la main)… Les gens sont emmitouflés dans des couvertures, le visage hagard. Certains discutent, mais à cette heure, la plupart attendent en silence… Il y a des femmes enceintes, des ingénieurs, un non-voyant. Il pleut, tous attendent, résignés. A cette heure là, il ne fait pas plus de 10° et seulement les 100 premiers mètres de la queue sont abrités.

 

A 7 heures, à vue d'œil, la queue regroupe 600 ou 700 personnes. Plus de 200 m de queue devant la porte 1 du bâtiment pour l'accueil des étrangers. Autant pour la porte 2. Quelques innocents arrivent encore… mais ça se tasse.

 

Vers 8 heures, la queue s'anime… les gens discutent, voire s'engueulent pour un doublement par la droite ou un coup de coude maladroit. Les flics arrivent pour mettre un peu d'ordre, les vendeurs à la sauvette se carapatent discrètement.

A cette heure, l'ambiance est bonne. La plupart pense que ce sera long, mais qu'elle repartira avec un rendez-vous pour le renouvellement de la carte de séjour. Un rendez-vous dans trois mois certes, mais un rendez-vous.

 

On a froid.

 

Vers 8h30, la queue tremble… on avance d'une dizaine de mètres. La queue avance lentement, très lentement, par à-coups… Puis progressivement, le doute s'installe. Est-ce qu'on va tous passer ? Ce matin ? Dans la journée ?

 

Petit à petit, on se rapproche de la grille renforcée où deux fonctionnaires distribuent les précieux tickets de queue.

Il est 9h30, plus qu'une dizaine de personnes.

9h45, la grille se ferme.

C'est fini pour aujourd'hui.

 

On a froid.

 

Les deux fonctionnaires s'engouffrent lâchement dans le bâtiment René Cassin. Le quota du jour est atteint : 300 personnes. Même pas la moitié de la file d'attente.

Un flic s'approche de la file et s'excuse… c'est fini, désolé, il n'y a plus de ticket.

 

"Revenez demain."

 

Lorsqu'on est étranger en France depuis moins de 5 ans, on doit chaque année renouveler sa carte de séjour (ensuite on peut demander une carte de séjour de 10 ans). On précise que bien entendu, ce processus ne concerne que les étrangers en situation regulière.

 

Le renouvellement se déroule en trois étapes :

- La prise de rendez-vous : à Bobigny, on fait la queue pour avoir un ticket (c'est le témoignage que nous rapportons). Quand on a un ticket, on doit ensuite attendre dans la salle d'attente parfois jusqu'à 17h30 pour au final, obtenir un rendez-vous trois mois plus tard, un jour donné à une heure donnée.

- Le récépissé : au jour donné, à l'heure donnée, on se pointe à la porte 2 ou 3. Là, un fonctionnaire distribue des tickets numérotés et doit encore poireauter 3 ou 4 heures pour obtenir un récépissé cartonné faisant office de carte de séjour.

- La vraie carte de séjour : 2 ou 3 mois plus tard, on reçoit une convocation pour venir retirer sa belle carte de séjour plastifiée. Là encore, le même scénario, portes 2 ou 3 et poirautage pendant 3 ou 4 heures pour obtenir son permis de vivre en France… le pays des Droits de l'Homme.

 

En guise de conclusion, il nous apparaît que la Préfecture de Bobigny organise la mise en situation irrégulière de nombreux étrangers légitimement sur le territoire français. Grâce à ce système de queue, qui exclut d'office les pauvres gens qui n'ont pas de possibilité de se rendre avant 6:00 du matin à la Préfecture, ou qui n'ont pas la résistance physique de patienter debout pendant près de 4 heures, ou qui sont frileux, ou qui ne supporte pas la pluie...

 

 

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Merci de ce témoignage . Vrai hélas. La Honte !