Pour Anne C.G. ces Pensées échevelées

Pour Anne C.G. ces Pensées échevelées de Stanislaw Jerzy Lec, traduit du polonais par André et Zofia Kozimor – paru en 1954.

 

Seuls les morts peuvent ressusciter. Pour les vivants, c’est plus difficile.

La première condition de l’immortalité, c’est la mort.

Le monde est beau ! C’est cela justement qui est triste.

Quand on ne veut pas se mouiller, qu’on s’arrange au moins pour ne pas éclabousser les autres.

C’est très malsain de vivre. Quand on vit, on meurt.


Je voulais dire au monde un seul mot.

Comme je n’y arrivais pas, je suis devenu écrivain.

 

Les femmes nues sont-elles intelligentes ?

« Ah, comme j’aimerais redevenir vieux ! » déclara le jeune défunt.

Il faut parfois se taire pour se faire entendre.

En qui je crois ? En Dieu, s’il existe.

Le fait qu’il soit mort ne prouve pas qu’il ait vécu.

Entre en toi-même sans frapper !

Et si nous n’étions rien de plus que le souvenir de quelqu’un ?

Le plus souvent, la sortie se trouve là où était l’entrée.

Les nuits sont parfois si sombres qu’on ne les voit pas.

La vie prend aux hommes beaucoup trop de temps.

Dans la lutte des idées, ce sont les hommes qui périssent.

Soufflons nous-mêmes dans nos voiles !

Si vous ne connaissez pas les langues étrangères, vous ne comprendrez jamais le silence des étrangers.

Les proverbes se contredisent. C’est cela, justement, la sagesse humaine.

Bizarre qu’il soit aussi difficile de susciter le moindre écho dans les têtes creuses.

Dommage que lorsqu’on va au paradis ce soit en corbillard !

Ce n’est pas bien difficile de dire « je suis ! » Il faut encore être.

A chaque sommet, on est toujours au bord d’un précipice.

Chacun se confectionne un nœud coulant dont il choisit lui-même la couleur.


Prenons garde !

Si nous traitons avec mépris un analphabète,

Il peut mettre les points sur les i.


Sachez apprécier les mots !

Chacun d’eux peut être pour vous le dernier.


La vie ne sied pas à tout le monde.

Les opinions sont habituellement partagées : entre les puissants.

Qui a jamais demandé à la thèse et à l’antithèse si elles étaient d’accord pour devenir synthèse?


Nous nous regardions dans les yeux :

Je ne voyais que moi-même et elle ne voyait qu’elle-même.


Il faut vivre au papier-carbone, pour prouver, en cas de besoin qu’on a existé.

Quand le peuple crie, une seule et grande bouche ; mais quand il mange : des centaines et des centaines.


Les uns aimeraient bien comprendre ce à quoi ils croient,

Les autres croire à ce qu’ils comprennent.


L’instant où l’on découvre son propre manque de talent est un éclair de génie.

Ne se suffisent à eux-mêmes intellectuellement que les génies et les crétins.

Renversons les Bastille avant qu’on ne les construise.

La Révolution française a montré par l’exemple que les perdants sont ceux qui perdent la tête.

Un acteur devrait avoir quelque chose à dire, même s’il joue un rôle muet.

Chaque spectateur vient au théâtre avec sa propre acoustique.

Ecrivains, ce n’est pas avec de l’encre qu’il faut écrire, c’est avec du sang ! Mais pas celui des autres.

L’homme ne joue dans sa propre vie qu’un misérable petit rôle.

Sois réaliste : ne dis pas la vérité.

Tout a déjà été écrit, heureusement tout n’a pas encore été pensé.

Les mots dont on n’use pas en disent plus long sur une époque que ceux dont on abuse.

Les hommes grandissent et s’entre-tuent pour savoir qui est le plus grand.

J’ai remarqué que les gens aiment les pensées qui n’obligent pas à penser.

Il n’y a pas de nouvelles directions, il n’y en a qu’une : de l’homme à l’homme.

Un écrivain qui n’approfondit pas se maintient toujours à la surface.

Quand les arguments s’effritent, les positions se durcissent.

Celui qui a trouvé un écho se répète.

Quand les têtes tombent, ne baisse pas la tienne.

Quand les temps sont dangereux n’entre pas en toi-même ; c’est là qu’on peut te trouver le plus facilement.

Insomnie : maladie des époques au cours desquelles on ordonne aux hommes de fermer les yeux sur beaucoup de choses.

Hurlez ! Vous vous sentirez plus jeunes de quelques millions d’années.

Celui à qui obéit la langue garde souvent le silence.

 

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