Le Chili 1973-2013, récits de photographes 4

Claudio Pérez : La mémoire vivante

[Le Mur de la Mémoire, Santiago© Claudio Pérez]    

Photographe, graphiste, éditeur, commissaire d’exposition, cofondateur d’agences de presse, enseignant, défenseur des droits de l’Homme et de la mémoire vivante, Claudio Pérez est l’auteur de certaines des images les plus emblématiques de la lutte contre la dictature dans les années 80. 

 Depuis les années noires, cet homme-orchestre de l’image mène inlassablement un travail de mémoire autour des  victimes permanentes de la répression (le Mur de la Mémoire) et de leurs familles (El Amor ante el Olvido, L’amour  face à l’oubli). Mais il poursuit dans le même temps son engagement auprès des peuples indigènes en donnent à voir  et à ressentir la place de leurs cultures dans la mémoire et l’identité collectives chiliennes à travers des portraits, des  paysages, des tableaux vivants de leurs rituels et même…  un dictionnaire visuel du kunza, la langue ancestrale du  peuple Likan-antai d’Atacama.

Cet entretien a été réalisé au courant d’un mois de septembre plus que chargé pour Claudio Pérez, entre commémorations, expositions, lancements de livre, enseignement et voyages. Qu’il soit remercié de son énergie contagieuse. 

MR : Claudio, vous êtes né à Santiago de Chili en 1957 – ce qui veut dire que vous étiez adolescent au moment du coup d’État militaire du 11 septembre 1973 – et selon votre biographie, vous êtes entré dix ans plus tard dans l’Association de Photographes Indépendants (AFI).

Qu’est-ce que vous faisiez entretemps ?  Comment êtes-vous devenu photographe ?

CP : J’ai écrit de la poésie, étudié le dessin et la peinture, quitté le pays pendant quatre ans. Je vivais au Brésil. Quand les protestations massives contre la dictature ont commencé, j’ai entrepris le voyage de retour parce que j’ai ressenti la nécessité d’être ici, de faire quelque chose pour renverser le tyran.

[Protestation, Santiago, 1986 © Claudio Pérez]  

Je me suis présenté en tant que correspondant étranger, avec une pièce d’identité et une fausse lettre d’accréditation qu’on avait bricolée au nom d’une agence de photographie imaginaire, « Imágen nativa » (Image native). Elle était même « tamponnée » d’un logo qu’on avait taillé dans une pomme de terre !

MR : Vous faisiez partie de ce qu’on appelle la deuxième génération de l’AFI, plus jeune et plus orientée vers le photojournalisme que celle des fondateurs. Néanmoins, vous indiquez à plusieurs reprises que vous avez fini par vous éloignez du photojournalisme en faveur d’une pratique plus documentaire parce que vous sentiez que la chasse à l’image « était plus importante que ce qui était en train de se passer », que vous étiez en train de devenir « un être terriblement violent ». 

CP : Disons d’abord qu’à mon retour au Chili j’ai été tellement obsédé par l’idée de dénoncer les atrocités de la dictature que je ne pouvais pas m’offrir le luxe de faire de la photographie « artistique ». Il fallait consacrer toute mon énergie à cet objectif de dénonciation.

 

[Plaza de Armas, Santiago, 1984 © Claudio Pérez]

[Augusto Pinochet lors du Te Deum, Cathédrale de Santiago, 1986 © Claudio Pérez]

D’ailleurs, je ne sais pas si on peut dire que je me suis éloigné du photojournalisme parce que j’ai toujours continué à travailler pour la presse. Par contre, il est vrai que j’ai pris conscience du degré de la violence dans laquelle on était plongés à l’époque de la dictature. Et j’ai compris que si on ne s’en rendait pas compte, on pouvait être attrapé par cette violence, sans pouvoir en trouver la sortie.

[Paseo Huérfanos, Santiago, après une journée de protestation nationale, 1986 © Claudio Pérez]

MR : Le travail collectif est l’un des constants qui parcourent vos nombreuses activités : l’AFI, les agences de presse Cono Sur et IMA, les expositions de groupe dont vous avez été co-commissaire (« Chile : La Memoria Oxidada » [Le Chili : La Mémoire rouillée] à Modena en 1997; « Chile 30 Años 1973-2003 » à Rome en 2003), le journal de voyage El Artificio del Lente [L’artifice de l’objectif] coordonné par un autre membre très actif de l’AFI, Héctor López… Sans oublier la maison d’édition Pérez López Editores que vous venez de créer avec ce dernier. 

Est-ce l’héritage de la lutte contre la dictature ? Un moyen de résister à l’individualisme ambiant d’aujourd’hui ?

CP : C’est sûr que ce travail collectif est un constant dans mon activité de photographe. Je crois que toute activité humaine devrait avoir un composant collectif, d’association, de regroupement de forces permettant de réaliser des projets dotés d’une mémoire collective.

MR : Un autre projet que vous avez réalisé collectivement – au sens encore plus large du terme – est le Mur de la Mémoire. Ce monument photographique aux détenus disparus pendant la dictature se trouve à Santiago, sous le pont Bulnès, où une vingtaine de personnes ont été exécutées par les militaires en septembre et octobre 1973.

Comment avez-vous procédé pour réunir toutes les photos qui revêtent ce mur ?

CP : A la fin des années 90, quand j’ai initié le projet autour des photos des détenus disparus au Chili, j’ai cru que toutes les images se trouvaient dans une archive ordonnée. Mais la réalité était autre. Au cours de mes recherches, je me suis rendu aux organismes des droits de l’Homme et aux instances gouvernementales, où j’ai découvert, à ma grande surprise, qu’il y avait des archives différentes, avec des quantités différentes de photos, mais qu’il n’y avait pas une grande archive unifiée.

C’était la première réalité. La deuxième était qu’il n’y avait pas toutes les photos de toutes les victimes permanentes. Des 1 197 détenus disparus (selon les chiffres officiels de 1999), j’ai réussi à monter une grande archive réunissant 896 photos. Alors une deuxième étape du projet s’est imposée : trouver les photos qui manquaient. Dans ce but, j’ai voyagé partout au Chili à la recherche des maisons des familles des détenus disparus. De leurs photographies. Et j’ai trouvé environ 50 photos de plus. 

[El Amor ante el Olvido (L’amour face à l’oubli), 2007-2008 © Claudio Pérez]   

[El Amor ante el Olvido (L’amour face à l’oubli), 2007-2008 © Claudio Pérez]   

Un autre aspect très surprenant de ce projet est que dès le départ, j’ai découvert des photos non seulement de leurs visages sur les documents d’identité mais aussi des instantanés de leur vie de tous les jours, à savoir, des moments les plus joyeux de leur existence. C’est ainsi que ces images sont devenues un grand album de famille. 

[Le Mur de la Mémoire, Santiago, photos et photomontage du mur (détail) © Claudio Pérez]   

[Le Mur de la Mémoire, Santiago, photomontage montrant l’intégralité du mur © Claudio Pérez]   

MR : Comment le mur s’est-il intégré dans la vie de la cité ?

CP : Je dois vous dire qu’aujourd’hui ce mur est complètement abandonné et dévalorisé parce qu’il se trouve dans un lieu excentré, un lieu qui est dangereux le soir. En effet, les plaques avec les images ont été volées, l’éclairage a été détruit, les visages recouverts de peintures. De plus, beaucoup d’images se sont effacées avec le temps, à cause de la pollution et la lumière.

Cet emplacement n’est pas celui qui avait été envisagé au début du projet mais c’est le seul qu’on m’a attribué pour monter le mur. Il faut rappeler que c’était à l’époque du gouvernement du Chrétien-Démocrate Eduardo Frei (1994-2000) et que l’État n’avait pas vraiment envie de montrer cette fresque dans un endroit très fréquenté.

[Le Mur de la Mémoire, Santiago (détail) © Claudio Pérez]   

Alors, un tel emplacement a forcément compromis l’objectif de créer une présence, aussi bien dans la mémoire collective que dans la vie de tous les jours. Ce qui est vraiment dommage parce que l’idée était justement que ce monument intervienne dans la vie de la cité et intègre notre mémoire collective pour que de telles disparitions ne se produisent jamais plus au Chili.

MR : Depuis les années 80 vous vous intéressez aussi aux cultures des peuples indigènes. Peut-on dire que ces cultures constituent une autre dimension de la mémoire collective chilienne, avec ses traditions et ses violences toujours présentes ? C’est ce qui ressort notamment de la série Ritualidad Queshwa, qui montre comme dans un rêve le syncrétisme à l'oeuvre.  

 

[Ritualidad Queshwa (Ritualité quechua)], 2004- © Claudio Pérez]   

[Ritualidad Queshwa (Ritualité quechua)], 2004- © Claudio Pérez  

CP : Ça fait neuf ans que je fais ce travail dans les communautés de l’Alto El Loa au nord du Chili. Effectivement, il vise à faire connaître l’une de nos cultures indigènes qui ont résisté aux assauts de l’oubli. En gardant leurs coutumes et leurs traditions, ces communautés mènent une résistance culturelle avec leurs cérémonies ancestrales afin de combattre les inégalités qu’elles confrontent dans leur vie et dans leur travail. On les a dépossédées de l’eau, on les a dépossédées de leurs terres, on les a dépossédées de leur langue d’origine.  Tout ce qui leur reste, ce sont leurs cérémonies, qu’elles pratiquent toute l’année afin de dire non à l’oubli. 

[Ritualidad Queshwa (Ritualité quechua)], 2004- © Claudio Pérez   

 

&&&&&&&&&&&&&&&&&&& :

Le site de Claudio Pérez : 

http://www.claudioperez.cl/

Un extrait du documentaire Ocho Fotógrafos (Huit photographes, 2012, en espagnol) de Sergio Castro 

http://vimeo.com/64916338

 

La semaine prochaine :

Paulo Slachevsky : Dictature, Démocratie, Diversité

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Frontalière dans l’âme, journaliste et traductrice dans la vie, Miriam Rosen écrit sur les images : fixes, animées et celles qui se trouvent entre les deux. Elle fait partie de l’équipe de l’ex-Journal de la Photographie (arrêté le 30 août dernier), actuellement en train de se réorganiser.

 

                                                                                                                                                        

 

 

 

 

 

 

 



Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.