[Pedagógico (Pédagogique), 1985 cc Paulo Slachevsky]


Paulo Slachevsky : Dictature, Démocratie, Diversité

Depuis une vingtaine d’années, Paulo Slachevsky, cofondateur de LOM Ediciones, publie les livres photographiques des autres. Mais avant de se lancer dans cette aventure éditoriale, il a fait ses armes de photojournaliste dans les rues de Santiago pendant les années noires de la dictature militaire. Et cela dès l’âge de 19 ans.  

Aujourd’hui, LOM (qui veut dire soleil en yámana, l’une des langues indigènes de la Terre de Feu) est un acteur majeur non seulement dans le milieu de l’édition indépendante au Chile et ailleurs mais aussi dans le mouvement mondial pour la promotion de la diversité culturelle. D’ailleurs, il s’avère que tout en jonglant ses casquettes de directeur, de rassembleur et de journaliste occasionnel, Paulo Slachevsky fait toujours de la photographie.

Paulo Slachevsky
 On a discuté de ces questions et casquettes par email au mois d’août. Même s’il a essayé par tous les moyens de mettre en  avant les  photos des autres, il a fini par me transmettre une sélection émouvante des siennes, y compris celles qu'il a prises le  11  septembre  dernier à Santiago lors des commémorations du 40e anniversaire du coup d’État militaire. Je lui remercie de  nos échanges et de toutes les photos et tous les livres qu’il m’a fait découvrir. 

[Les photographies de Paulo Slachevsky sont placées sous licence Creative Commons CC-BY-NC-SA.] 

MR : Né à Santiago en 1964, vous avez passé votre adolescence en France avant de rentrer au Chile en 1983 et vous joindre aux photographes indépendants couvrant les premières journées de protestation nationale. C’est déjà un parcours très chargé.

Dans quelles circonstances votre famille est-elle partie en France ?

PS : On est partis en janvier 1975, un an et quatre mois après le coup d’État militaire qui a mis fin au gouvernement de l’Unité Populaire.  Ma mère avait été licenciée de son travail. Plusieurs membres de la famille (dont mon oncle maternel,  Jacques Chonchol,  ministre d’agriculture d’Allende) et des amis de mes parents avaient été poursuivis, emprisonnés, exilés. Dans ce contexte, mes parents ont décidé de ne plus vivre au Chili. On n’a pas été exilés nous-mêmes, dans la mesure où mon père  a gardé son travail au Chili et on y est retournés tous les deux ans, mais entre 1975 et 1983, notre vie s’est déroulée en France.

MR : Quand vous êtes revenu au Chili à l’âge de 19 ans, saviez-vous ce que vous vouliez faire ? Aviez-vous déjà fait de la photographie en France ?

PS : Oui, j’avais déjà commencé à faire de la photo : des photos de famille, les voyages, un stage photographique au début des années 80, puis un atelier au lycée.

En juillet 1983, je suis venu au Chili pour les vacances. Je venais de passer le bac et de m’inscrire à Nanterre en philosophie et économie. Au Chili, c’était le début des grandes journées de protestation contre la dictature. Avant de partir, je suis passé aux bureaux du journal Libération avec un ami que je connaissais d’un mouvement de solidarité pour les prisonniers politiques au Chili. On a proposé de faire des  photos et ils nous ont donné de la pellicule.

Je suis arrivé quelques jours avant la protestation de juillet et j’ai tout de suite commencé à faire des photos des manifestations en centre-ville, notamment celles des étudiants et des mouvements pour les droits de l’Homme,  mais aussi dans des peuplements (poblaciones) aux alentours. Il y avait un grand essor des mouvements sociaux et on croyait que la dictature pouvait tomber. C’est aussi en ce moment que j’ai rencontré ma compagne, Silvia Aguilera, qui travaillait dans l’Association des familles des prisonniers politiques, et en aout, j’ai décidé de rester au Chili. 

[Santiago, Plaza de Armas cc Paulo Slachevsky]

 

 

[Santiago, La Alameda, 1984 cc Paulo Slachevsky]


[Appropriation des terres dans la commune de Puento Alto, octobre 1984 cc Paulo Slachevsky]

MR : Dès 1984 vous êtes entré dans l’AFI (l’Association des photographes indépendants du Chili) et vous étiez par la suite l’un des fondateurs de l’agence Cono Sur (Cône Sud].

PS : Dans la rue, face à la répression, il était naturel de se regrouper entre photographes. C’est ainsi que j’ai connu d’abord Claudio Pérez et ensuite  Óscar Navarro, Carlos Tobar et le photographe hollandais Vincent Floor. On travaillait tous en indépendant, envoyant nos photos à l’étranger et les confiant à des publications chiliennes qui s’opposaient à la dictature. Comme beaucoup d’autres photographes qu’on retrouvait dans les manifestations,  on a rejoint l’AFI.  Et sur l’initiative de Vincent, on a créé la petite agence de presse Cono Sur. En 1986, l’equipe a édité le livre El pan nuestro de cada día  (Notre pain quotidien) en deux mille exemplaires, mille pour nous,  mille pour la maison d’édition. Quand on a réussi à récupérer nos livres début décembre, ils ont circulé de main en main. La maison d’édition et son imprimerie ont été  perquisitionnées par la CNI, qui a détruit les machines et les livres, avec beaucoup d’autres ouvrages.

[Santiago, arrestation cc Paulo Slachevsky]

 

[La Victoria, répression policière d’une protestation cc Paulo Slachevsky]

Pour ma part, j’avais une carte de presse de la revue française Témoignage Chrétien, ce qui était très important face à la police. Néanmoins, après une grande journée de mobilisation en 1985, le CNI, la police politique, est venu me chercher à la maison et  j’ai été emprisonné pendant dix jours.

MR : Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette période ?

PS : C’était des moments d’horreurs.  Jusqu’alors,  je n’avais pas assisté  plus qu’une ou deux fois à des funérailles. Depuis mon arrivée au Chili, les marches au cimetière général étaient devenues une habitude. On vivait quotidiennement la politique du terrorisme d’État, dont une des  plus brutales  expressions a été l’assassinat du jeune photographe Rodrigo Rojas De Negri en 1986. Il venait de rentrer d’exil et prenait des photos des protestations dans un quartier populaire en compagnie d’une amie, Carmen Gloria Quintana. Interpellés par des militaires, ils ont été aspergés d’essence et brûles vifs. Carmen a survécu à ses blessures mais Rodrigo est mort  quelques jours plus tard. Carmen avait 18 ans et Rodrigo, 19.  

[Santiago, Funérailles de Rodrigo Rojas De Negri, 1986 cc Paulo Slachevsky]


[Santiago, devant le musée des Beaux-Arts, 1987 (sur le pancarte : Hurlons la vérité au Pape: Au Chile, on torture !) cc Paulo Slachevsky]

Mais comme c’est le cas pour toute période de résistance face à la brutalité, on vivait quotidiennement des relations très intenses, de forte solidarité et de lutte, d’espoir et d’engagement, à la fois social, culturel et politique. 

MR : En fait, vous étiez l’un des plus jeunes photographes dans ce milieu engagé. J’ai l’impression que même après la fin de la dictature, on retrouve moins de photographes de votre âge, comme s’il fallait attendre la génération née dans les années 70 pour que la relève se fasse.

PS : À la fin de la dictature en 1990, tous les espoirs d’un réel changement au Chili, d’un vrai retour démocratique,  de justice, ont été frustrés par une transition où Pinochet est resté chef des forces armées jusqu’à 1998. « Tout change pour que tout reste pareil » comme l’a dit le sociologue Tomás Moulian en 1997, reprenant les mots de Lampedusa dans Le Guépard. Les énergies des mobilisations sociales, des milieux indépendants de la presse, ont été laissées de côté par les pouvoirs politiques de la coalition de centre-gauche (la Concertación) qui a gouverné entre 1990 et 2010. On a continué d’être le laboratoire du néolibéralisme, sous la règle de chacun pour soi.

Tout cela a effectivement sapé le mouvement qui avait marqué les jeunes dans les années 80 et c’est vrai qu’il a fallu attendre assez longtemps pour un réveil de la société civile et un renouvellement des énergies créatives dans la photographie, l’écriture ou l’édition, entre autres. Chaque début de réveil à la fin des années 90 et pendant les années2000 aété contenu, voire éteint,  par les pouvoirs publics. Aujourd’hui on vit enfin ce réveil : dans les marches des étudiants en 2011 [pour réclamer une réforme du système d’éducation], on a pu voir dans leurs yeux que la peur n’était plus là. 

 

[Santiago, le 11 septembre 2013 (au mur : Nous sommes les petits-enfants et les enfants de celui que tu n’as pas su tuer) cc Paulo Slachevsky]

MR : Dans votre cas, vous avez décidé dès 1990 d’arrêter la photographie professionnelle afin de lancer,  avec Silvia Aguilera, la maison d’édition indépendante LOM.  Qu’est-ce qui vous a amené à ce choix ?

PS : La fin de la dictature a coïncidé avec la fin de nos études universitaires. Ni Silvia ni moi – elle en tant  que professeur d’histoire et moi en tant que journaliste – ne voulait  travailler dans le système. Entre 1987 et 1989, en parallèle à la photo et aux études, j’avais collaboré à une petite entreprise de conception graphique, montée avec les premiers Macintosh qui arrivaient au Chili.  L’année d’après, avec 10 000 dollars US prêtés par mon père, Silvia, l’un de ses frères et moi avons acheté une petite presse offset reconditionnée et initié ce projet qui est aujourd´hui LOM Ediciones. Avec l’argent qu’on gagnait en faisant des travaux d’impression pour d’autres, on a  commencé à éditer nos propres livres. 

Après les années noires, c’était magique de pouvoir publier de nos propres mains.  De multiplier les voix que le silence de la dictature et de sa « démocratie protégée» avaient écartées. 

[Tierra du Humo (Terre de fumée), LOM, 1994 ; Paz Errázuriz, Kawésqar, hijos de la mujer sol (Kawésqar, enfants de la Femme-Soleil), 2006 ; Tomás Munita, Cosecha Perdida (Moisson perdue), LOM, 2011 ; Pasaporte Chile (Passeport Chili, coffret de livres de 6 photographes : Jorge Gronmeyer, Héctor López, Alejandro Olivares, Claudio Pérez, Rodrigo Gómez Rovira  et Luis Sergio, LOM, 2013]

Très rapidement, en 1992, en plus de la poésie, la fiction, et les sciences humaines et  sociales, qui constituent depuis toujours les axes principaux de notre projet, on a initié la collection « Mal de Ojo » (Mauvais œil) pour les livres de photographie. C’était probablement la première collection de ce genre au Chile : on a voulu démocratiser le livre photographique, en prenant comme modèle la collection française « Photo Poche ». Les deux premiers livres, Tierra de Humo  (Terre de fumée, un album de photographies patrimoniales de la Terre de Feu), et une monographie de Claudio Pérez, marquent d’une certaine manière les lignes qu’on a suivies depuis, aussi bien dans le domaine de la photo que dans les autres champs : la mémoire, l’histoire, la sauvegarde des œuvres laissées dans l’oubli sous la dictature, mais aussi l’ouverture d’un espace consacré aux nouveaux auteurs, à la création et au regard critique sur la réalité. Pour nous, LOM est la continuation, à travers le livre, de l’engagement que nous avons vécu sous la dictature afin de récupérer des espaces démocratiques.  Vingt-trois ans plus tard, avec1 300 livres édités et 1 000 dans notre catalogue vivant, LOM continue à faire face aux défis qui l’ont vu naitre.

[Patricio Guzmán Campos, Chile en la retina (Le Chili sur la rétine), LOM, 2013; portrait de Victor Jara © Patricio Guzmán Campos ; Raymond Depardon, Chile 1971, LOM, 2013 ; Chile 1973-1990,La dictadura de Pinochet (La dictature de Pinochet vue par Alejandro Hoppe, Héctor López, Marcelo Montecino et Claudio Pérez), LOM, 2013]

MR : Vous vous êtes aussi engagé dans des initiatives en faveur de l’édition indépendante, et plus largement, de la promotion de la diversité culturelle. Concrètement, qu’est-ce qui se passe aujourd’hui sur ce front ?

PS : De la même manière qu’on s’est regroupés entre photographes dans les années 80, on a rencontré à la fin des années 90 d’autres éditeurs indépendants, tels qu’Era au Mexique, Trilce en Uruguay ou Txalaparta au Pays Basque, qui vivaient la même réalité que nous face à la concentration du milieu éditorial.  En 1998, on a créé ensemble le premier réseau d’éditeurs indépendants de langue espagnole. C’était le début d’un mouvement qui cherchait à protéger la dimension culturelle des métiers du livre au-delà de leur dimension commerciale. Peu après, l’Alliance internationale des  éditeurs indépendants a vu le jour. Suite à d’autres rencontres, on a créé en 2001, avec des associations du monde de la culture,  la Coalition chilienne pour la diversité culturelle.

Dès lors, avec Silvia,  on continue d’associer le travail chez LOM à la lutte pour la diversité culturelle et la démocratisation du livre. On est convaincus que la construction d’une société vraiment démocratique n’est pas possible sans des citoyens participatifs, critiques, sujets de leur histoires et non pas de simples consommateurs. Le livre et la lecture, la diversité culturelle, ont un rôle à jouer là-dedans.

 

[Marcelo Montecino, Nunca supe sus nombres (Je n’ai jamais su leurs noms), LOM, 1994 ; Luis Poirot, Identidad Fortuita (Identité fortuite), LOM, 2011, portrait de Pablo Neruda © Luis Poirot ; Rodrigo Casanova Moreno, Valparaíso Revisitada (Valparaíso revisitée), LOM, 2005]

Nos deux premières éditions chez LOM étaient une collection de cartes postales avec des photos des détenus disparus chiliens et une carte du monde à l’envers, montrant le Sud en haut. Dans la Nature, le monde n’a pas un haut et un bas. Or, il n’y a pas de raison que nous, les humains, considèrent comme « naturels » des regards de domination.

 

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Les archives de Paulo Slachevsky sur Flickr :

http://www.flickr.com/photos/pauloslachevsky/sets/72157634742031291/

Le site de LOM ediciones

http://www.lom.cl/default.aspx

Le site du réseau d'éditeurs indépendants de langue espagnole

http://www.editoresindependientes.com/

Le site de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants

http://www.alliance-editeurs.org/?lang=fr

Le site de la Coalition pour la diversité culturelle

http://www.cdc-ccd.org/

 

La semaine prochaine :

Alejandro Olivares : Le regard de la jeune génération 

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Frontalière dans l’âme, journaliste et traductrice dans la vie, Miriam Rosen écrit sur les images : fixes, animées et celles qui se trouvent entre les deux. Elle fait partie de l’équipe de l’ex-Journal de la Photographie (arrêté le 30 août dernier) qui est en train de renaître sous forme de L’Œil de la Photographie.

 


 

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Bravo à Paulo et à ceux qui l'accompagnent pour ce beau et durable projet qu'est LOM!

Merci encore à Miriam pour ces mises à jour...

Clin d'œil