Offprint Paris : 4e édition revue et augmentée

 [Offprint Paris 2012 aux Beaux-arts de Paris – Photo © Gaspar Dietrich]

Une conversation avec Yannick Bouillis

 <Offprint, off- préfixe + print n : tiré à part>

Comme son nom le suggère (surtout en anglais et au deuxième degré), Offprint Paris est un salon off consacré aux pratiques émergentes de l’édition dans les différents  champs de la création contemporaine. Il a lui-même « émergé » en novembre 2010 – au moment propice de Paris Photo – avec une quarantaine d’éditeurs et de libraires indépendants qui déployaient leurs livres, revues, zines, cartes postales et autre marque-pages sur des stands disposés autour d’une grande salle louée pour l’occasion dans un espace culturel privé près du Père Lachaise.

De cette première édition, je garde le souvenir d’un grand désordre bien convivial, et de mon propre étonnement face à une telle variété d’éditions, notamment en provenance des Pays-Bas. Comme je l’ai su par la suite, Offprint est effectivement Made in Amsterdam, grâce à l’imagination sans limites ni frontières de Yannick Bouillis, cet ancien journaliste politique Made in France (mais formé à la philo en Allemagne), qui avait travaillé au bureau parisien de l’Asahi Shimbun avant de s’installer aux Pays-Bas et de devenir libraire.

De là à Offprint, ce salon au croisement des arts, des métiers, des idées et des pays, ce n’était qu’un pas (et un travail de forcené).

Après une deuxième édition dans les salles de classe d’un lycée professionnel du 18e arrondissement (deux étages de découvertes et de désordre convivial…), Offprint s’est installé l’an dernier aux Beaux-arts de Paris, où il retourne cette semaine avec une centaine de participants toutes catégories confondues : éditeurs, libraires, diffuseurs, écoles d’art, centres de photographie, artistes, graphistes, photographes, écrivains, commissaires d’exposition…

Cette conversation avec Yannick Bouillis s’est déroulée par mail ces dernières semaines.

 

[Offprint Paris 2012 aux Beaux-arts de Paris – Photo © Gaspar Dietrich]

Qu’est-ce qui t’a amené à créer une telle manifestation ?

YB : J'ai commencé en 2008 comme marchand de livres rares, livres d'artistes et livres de photos. La librairie m’offrait la possibilité de voir des livres trop rares et trop chers pour moi, mais je me suis vite lassé: certains marchands font un très bon travail, mais le futur m'intéressait plus que le passé. J'ai donc fait un virage à 180 degrés et me suis mis dans les avant-gardes: les publications les plus contemporaines de l'art contemporain, de la photographie et du graphisme. J'ai mordu dans la semaine ! 

J’avais déjà remarqué que depuis quelques années les « pratiques émergentes » s’étaient légèrement déplacées vers le livre (avec le précédent historique du livre d'artiste) : le lieu d’expression de l’art était de moins en moins les lieux d’exposition que je visitais, de plus en plus les lieux d’édition. D’où cette idée de rassembler sur quelques jours la diversité de ces « maisons d’exposition », comme on dirait « maisons d’édition », avec lesquelles j'étais en contact comme libraire. 

Le succès a été fulgurant, sans grand lien avec mes talents, pourtant immenses (sourires), puisque moi-même j’ai été débordé par le monde venu. Ce
qui m’a fait réaliser ce jour-là comment toutes nos sociétés, et la société « culturelle » comme les autres, étaient en train de se  décomposer/recomposer à partir des nouvelles technologies, en rejetant les cadres traditionnels et institutionnels : je n’avais fait aucune  communication, aucune démarche particulière si ce n’était de contacter les éditeurs et de trouver une salle de mariage à Paris. Et je me  suis retrouvé avec 4 000 visiteurs. Les artistes s’étaient donnés leurs propres « médias », avaient conquis leurs outils de production comme diraient certains : il ne restait plus qu’à trouver un point de chute et de rencontres. Ce fut Offprint en 2010. 

[Offprint 2010, Espace Kiron, Paris – Photo © Galerie Fotohof, Salzburg]


[Offprint 2011, Lycée Auguste Renoir, Paris – Photo © Karin Bareman]


[Offprint Paris 2012 aux Beaux-arts de Paris – Photo © Gaspar Dietrich]

MR : Trois éditions plus tard, Offprint est toujours consacré aux « pratiques émergentes » de l’édition, dans le champ des arts visuels au sens large. Selon toi, quelles sont ces pratiques aujourd’hui ? 

YB : Outre l’explosion quantitative des pratiques éditoriales dans le monde, et la concurrence intellectuelle (un peu ridicule et inutile) entre « publishing » et « curating », ce qui semble se jouer est assez bizarrement un dépassement de l’idée d’artiste comme incarné professionnellement et socialement. D’un côté, je vois beaucoup de livres qui bousculent les catégories (l’artiste devenant éditeur, le graphiste devenant artiste, le photographe devenant curateur, l’éditeur devenant artiste …). 

MR : Par exemple ?

YB : Pour l'artiste éditeur, il y a évidemment J&L Books, fondé en 2000 par Jason Fulford et Leanne Shapton. Via sa maison d'édition, Jason Fulford est à la fois auteur et coordinateur de toute une scène discrète et puissante. 

[J&L Books, New York/Atlanta]

Du côté des graphistes, la grande évolution de ces dernières années, c'est évidemment le travail d'auteur des graphistes, contre un travail essentiellement de commandes. On peut même penser que le succès mondial et fulgurant des livres d'art et de photo aux Pays-Bas vient du rôle du graphiste voulu comme curateur aux Pays-Bas. Alors que les Pays-Bas, comme le reste du monde, voit dans le curateur et l'exposition la manifestation reine de l'art, je pense que le surcroit de puissance de la scène hollandaise a été rendue possible grâce au graphiste et à l'édition, grâce au graphiste pensé et admis comme curateur (puisque dans les faits, un livre aux Pays-Bas est dirigé – « édité » au sens anglo-saxon --  par le graphiste).

[Knust/Extrapool, Nijmegen (Pays-Bas)]

Et même du côté des photographes, nombre de livres sont le fait de personnes qui ne sont pas professionnellement des photographes...ainsi Eric Stephanian ou Brad Feuerhelm, tous deux présents à Offprint pour la première fois cette année.

MR : Dans le contexte du numérique, on parle beaucoup de la nécessité de trouver de nouveaux modèles économiques. Parmi les participants à Offprint cette année, y a-t-il des structures alternatives à signaler ?

YB : Je ne pense pas que les participants d'Offprint aient un quelconque modèle économique - je peux me tromper, mais je pense qu'à quelques exceptions près, aucun ne vit de ses publications: la seule volonté, c'est celle de récupérer un minimum de fonds pour continuer d'agir. Pour cela, tout est bon : l’appel à participation, les subventions, la limitation des exemplaires, tout ce qui relève du système D. La question du modèle économique contredit l'idée d'engagement dans la création: si on pense rendement, on entre dans un champ autre que l'art. Les participants,  comme les écrivains, comme beaucoup d'autres, y compris moi-même, ne vivent pas de leurs activités, mais d'autres choses. 

[b-b-b- books, Stockholm]

MR : Comment trouves-tu les différents éditeurs, librairies, imprimeurs, gestionnaires de couleur ( !), plateformes et/ou créateurs qui participent à Offprint ?

YB : Des mois de recherche sur internet. Les habituels participants (certains sont là depuis le début en 2010) et des candidatures spontanées, mais essentiellement de la recherche, de la recherche, toujours de la recherche, jusqu’à l’épuisement. Avec beaucoup de plaisir en même temps. 

Ce n’est que la traditionnelle visite d’atelier qui se faisait avant. J’évite de réutiliser les noms qui circulent, de faire une sélection comme certains s’habillent, à la mode. C’est la mode qui paye malheureusement, pour être bien identifié par le système, mais il y a peu de joie à fonctionner comme ça.

Le problème à gérer est, d'une certaine manière, la violence qu'Offprint engendre: il y a tant de monde qui postule, pour, au final, seulement 100 places, que les déçus sont peinés, pour ne pas dire plus. Or, très sincèrement, peu sont écartés parce que le niveau est mauvais, les structures  "commerciales" ne s'intéressant pas à Offprint.

[AMC2, Archives of Modern Conflict, Londres ; der:die:das, Zurich; Cairo, Open City, Spector Books, Leipzig]

MR : Alors, comment choisis-tu ?

Je ne choisis pas, contrairement à une idée reçue : les choses s’imposent à moi. Quand on est bon, on s’impose à moi. Un bon éditeur, je ne peux le passer. Je n’ai guère le choix. Il est là, il fait présence.

MR : Ce mélange de projets (d’où ce terme « projet space » qui n’a pas de bon équivalent en français) est peut-être l’autre signe distinctif d’Offprint.

YB : J’essaye de faire rentrer la diversité de la création contemporaine dans un cadre physique, actuellement les Beaux-Arts, pendant quatre jours : cela peut donner ce sentiment de quelque chose que l’on n’arrive pas à saisir ni à comprendre, de trop hétéroclite pour être pris dans un seul discours. A chaque fois qu’Offprint commence et que je dois en faire l’introduction, je ne sais pas où commencer, que dire, comment contextualiser…  Je prends comme point de départ la volonté d’être émergent et celle de faire médiation, de vouloir faire connaître ce que l’on fait, via un livre, une exposition, un vinyl, un zine, un magazine, un site web, une performance… 

[solo ma non troppo, Paris]

YB : Oui, c’est juste. Il y en a en fait beaucoup plus, on ne va bientôt ne plus pouvoir en faire l’inventaire. C’est surtout lié aux nouvelles technologies : pour se faire entendre, pour se faire publier, on peut se passer de l’institution (dans tous les sens du terme : magazines, maisons d’édition, musées, centres d’art) : on peut être sa maison d’édition, son magazine, son musée etc…. Les gens font feu de tout bois : les nouvelles technologies sont des mises à disposition de médiations…les artistes ne s’y trompent pas. 

MR : Les rencontres autour de livres d’artistes (contemporains s’entend) ne sont pas nouvelles – Rik Gadella, qui a créé Paris Photo en 1997, avait déjà lancé ArtBook International en 1994 – mais elles sont devenues autre chose aujourd’hui, à la fois accessibles à un public plus large et plus standardisées.  

YB : J’ai le sentiment contraire, qu’on n’est pas tant que cela, mais qu’on est certain de ce que l’on fait. Je crois que la totalité des participants à Offprint, tout comme les autres organisateurs de salons, ont ce sentiment qu’il y a quelque chose de puissant qui s’installe dans ce type d’événements, qui correspondent plus à l’élimination des anciennes médiations que sont les musées, car se servant habilement des nouvelles technologies. Ensuite, il y aura, comme en toute chose, du mauvais, de l’inutile, du récupéré, mais c’est même plutôt bon signe que cela arrive. 

[Offprint Paris 2012 – Chopped Liver Press (Adam Broomberg & Oliver Chanarin) – Photo MR]

 

MR : Tu ne crois pas qu'il y ait une sorte de récupération à l'oeuvre ? Entre autres, par le marché du livre d'artiste/de photographe ?

YB : Pas véritablement. Le marché, c’est vrai, prend en puissance, mais c’est encore balbutiant, car le phénomène est encore trop nouveau pour être économiquement rationalisé par un marché spéculatif. Mais il y a, de fait, un marché du livre d’artiste, et un marché du livre photo, avec ses abus et ses imbécillités, mais bon, ça reste bon enfant. Sur fond de disparition de l’utilité sociale du livre, il est clair que ceux qui se constituent des fonds et des bibliothèques vont faire le banco : c’est d’une véritable bibliothèque d’Alexandrie dont on parlera dans 100 ans ! Je suis paradoxalement très éloigné à la fois de la notion de marché et de l’intérêt pour le marché à Offprint, mais sans aucune hostilité particulière : j’ai été marchand, ça ne m’a pas intéressé,  je n’ai pas de difficultés avec cela. Quant à la carte inflationniste jouée entre autres par Martin Parr & Gerry Badger [auteurs d’une désormais canonique histoire du livre photographique, The Photobook, A History, dont les deux premiers tomes sont sortis en 2004 et 2006 et le troisième est annoncé pour 2014],  cela ne concerne que ceux qui se sentent concernés.

MR : Comme on peut le voir avec d’innombrables friches d’art, de petits éditeurs artisanaux ou d’artistes « marginaux », il n’est pas évident de se renouveler sur la durée, d’éviter de devenir tributaires de son image de marque. C’est un phénomène transversal (pour ne pas dire universel). Offprint est une structure à l’image des structures qu’il réunit et de ce fait, est confronté par les mêmes problèmes. 

Comment faire en sorte, d’abord, qu’Offprint continue à exister et ensuite, à évoluer ? 

YB : Si les Beaux-Arts ne soutenaient pas Offprint, cela s’arrêterait du jour au lendemain, car il n’y a pas de modèle économique. Mais le fait d’être défendu par une école est un avantage car les intérêts convergent : les éditeurs sont accueillis comme on accueille un « professeur invité »…et il y a dans les écoles quelque chose d’encore convivial, d’avant le monde réel, qui rend Offprint possible. La plupart des participants sont d'ailleurs fraichement diplômés: c'est encore de la matière brute, sans filtre curatorial ni concession marchande.

[MiCamera, Milan –Photo © Filippo Venturi]

Sur le « modèle économique » d'Offprint, il est assez simple: les participants ne sont pas source de revenus, j'ai d’autres emplois qui me permet de ne faire aucune concession sur la qualité des participants, donc tout va bien. Mais l'aide de mécènes est indispensable, aujourd'hui et dans le futur. J’ai heureusement Neuflize Vie qui m’aide depuis 2011, mais qui le fait parce qu’ils ont bien vu qu’il y avait quelque chose d’étonnant dans tout ça et que le directeur ne voit pas son engagement comme un moment d’image, mais comme quelque chose à défendre. Mais il reste relativement unique en France, où le mécénat va en général aux « forts » et peu aux émergents.

MR : Y a-t-il d’autres « modèles » envisageables ? 

YB : Difficile à dire, tant que je reste sur l'expérimental en art, l'émergent, j'exclus la viabilité économique. Mais dans le même temps, j'y prends beaucoup de plaisir et on fait quelque chose pour Paris, ville qui a été éliminée de la scène mondialisée, donc tout est bien. 

Offprint, ce n’est rien d’autre qu’un moment démocratique : tout le monde amène ce qu’il a à dire. Je n’ai rien à y redire. Au final, je crois que je n’ai même pas de propos personnel.

        

 

  14 – 17 novembre 2013

  Beaux-arts de Paris

  14, rue Bonaparte, Paris 6e

  Horaires :

  Jeudi,  vendredi : 13h - 20h30

  Samedi, dimanche : 13h - 19h

  Entrée libre


Photo: MR                                                                                                                           


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Le site d’Offprint :

http://www.offprintprojects.com/

Utile pour des liens vers les sites des participants, ainsi que pour l’entraînement des neurones (en clair : la navigation laisse à désirer)

Sans oublier, pour les signatures et les conférences au jour le jour :

https://www.facebook.com/pages/Offprint-Projects/371563492871367

Enfin, un nouveau festival Off consacré aux livres de photographes :

http://lephotobookfest.wordpress.com/

 

 

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Frontalière dans l’âme, journaliste et traductrice dans la vie, Miriam Rosen écrit sur les images : fixes, animées et celles qui se trouvent entre les deux. Elle a fait partie de l’équipe de l’ex-Journal de la Photographie (arrêté le 30 août dernier), qui est en train de renaître sous forme de L’Œil de la Photographie.


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