Le Chili 1973-2013, récits de photographes 6

[Living Perifería, 2007-2011 © Alejandro Olivares]

Alejandro Olivares : Le regard de la jeune génération

C’est au hasard d’un lien sur je ne sais plus quel blog chilien que j’ai découvert le travail d’Alejandro Olivares : des images, des séries, des propos à couper le souffle, en commençant par Living Perifería, cette chronique des adolescents, voire des enfants,  déjà condamnés par la violence, la drogue, les armes et la prostitution qui font partie de leur quotidien aux marges de la société. Mais aussi ce reportage un brin ironique sur « L’hiver chilien » de 2011-2012, avec ses tempêtes de gaz lacrymogènes lancés contre les manifestations pour la réforme du système d’éducation. Ou Broadway Backstage, des portraits intimes des travestis vieillissants d’un cirque itinérant. Ou, à l’opposé, le regard d’outsider porté sur Trapananda,  « l’autre nation » qui se trouve à l’extrême sud du Chili.

En se reportant à sa biographie (sur un site aussi bien conçu et réalisé que ses photos), on apprend qu’Alejandro Olivares est né en 1981. Il a passé les 20 premières années de sa vie à Puente Alto, la commune au sud de Santiago où il est retourné en 2007 pour commencer Living Perifería, non pas dans le quartier pavillonnaire de ses parents mais dans des cités de la périphérie où il avait toujours des contacts.


On apprend également que notre photographe est autodidacte et qu’en parallèle à ses projets personnels, il porte deux casquettes – photographe attitré et rédacteur en chef de la photo – à l’hebdomadaire The Clinic, un journal satirique d’investigation dont le titre renvoie à la London Clinic où Augusto Pinochet avait été arrêté en 1998). Ce cumul « étrange », me dit-il, l’amène à sélectionner et à coordonner toutes les photos publiées et à travailler avec des collaborateurs externes et agences pour des images d’archives. Et ce même cumul contribue sans doute à aiguiser le regard qu’il porte aussi bien sur la société que sur la photographie et les photographes au Chili. 

Je ne trouve plus de formules pour remercier Alejandro Olivares de cet entretien –  le stock a été épuisé au fil des nombreux mails – mais entre la lucidité de ses réponses, la puissance de ses images et les rires entre parenthèses (¡ jajajajaja !), c’était un énorme plaisir.

MR : Vous êtes né pendant la période de la dictature militaire et vous aviez sept ans au moment du référendum qui a engagé la transition vers la démocratie. Comment se construit-on sa propre mémoire d’un passé qui avait été collectivement oublié ?

AO : Ma mémoire s’est construite au sein d’une génération envahie par la peur, celle de mes parents. C’est une génération réprimée, effrayée, épuisée par la violence et la douleur. D’ailleurs, le passé n’a jamais été oublié, seulement caché, par peur. Mais cette peur est morte avec les générations passées. Aujourd’hui les voix des jeunes s’élèvent pour réclamer un avenir meilleur et un passé rempli de vérité.

 [El Invierno chileno (L’Hiver chilien), 2011-2012 © Alejandro Olivares]


[El Invierno chileno (L’Hiver chilien), 2011-2012 © Alejandro Olivares]


MR : On dit toujours que vous êtes autodidacte, ce qui est de moins en moins répandu aujourd’hui. Concrètement, comment êtes-vous devenu photographe ?

AO : J’ai appris la photographie très jeune avec mon grand-père, ensuite je faisais du dessin pendant longtemps – j’aime beaucoup l’illustration et les BD –, jusqu’à ce que des amis cinéastes m’enseignent plus de technique.

Après le lycée, je suis passé par différentes écoles de photographie sans terminer aucun programme. J’ai préféré mettre le peu d’argent que j’avais dans le matériel, des livres, les projets. Ensuite, j’ai travaillé pendant deux ans comme assistant de Juan Diego Santa Cruz et j’ai aussi suivi beaucoup de stages et participé à de nombreux concours nationaux et internationaux où j’ai pu me forger mon métier. 

[Broadway Backstage, 2011 © Alejandro Olivares]

MR : Vos séries me semblent témoigner d’une forte continuité avec les photographes chiliens des années 1970 et 1980, non pas en termes de « style » ou de pratiques documentaires mais plutôt par rapport à la conscience qui les sous-tend, au regard que vous portez sur les oubliés et les marginalisés d’aujourd’hui.

Ressentez-vous ce lien ?

AO : Je suis d’accord qu’il y a un fil conducteur entre la photographie des années 70 et 80 et mes projets. Il s’agit d’une sorte d’accord tacite entre le photographe et la société : être les yeux de ceux qui ne voient pas et la voix de ceux qui sont réduits au silence, se plonger dans différentes réalités, créer un document social, une mémoire collective d’un pays, d’une société, appartenir à une iconographie mondiale, faire partie de l’Histoire. Voilà le pont que nous les photographes construisons entre les histoires que nous montrons et la société.

 

[Broadway Backstage, 2011 © Alejandro Olivares]

MR : Comment construisez-vous ce pont ?

AO : D’abord, il faut s’engager avec le sujet, l’intérioriser, arriver à comprendre la réalité des jeunes et essayer de s’y intégrer pendant un certain temps. De cette façon, tu peux devenir invisible et eux, ils ne font pas de postures, ils ne montrent pas une vie qui n’existe que pour le photographe. Quand tu arrives à ce point, tu as construit la première partie du pont.

Mais quand le travail est terminé, quand tu as donné forme à ton histoire, il faut la diffuser, la publier, l’apporter aux autres, à ceux qui n’ont pas accès à ces réalités, et encore moins à ses espaces les plus intimes. Pour moi, le meilleur support est le livre [Living Perifería devrait sortir sous forme de livre en 2014], avec les médias. Pour qu’il y ait un document dans les bibliothèques, les écoles et les maisons, que les vies qui sont autrement effacées de la mémoire soient rendues visibles. 

[Living Perifería, 2007-2011 © Alejandro Olivares]

 

[Living Perifería, 2007-2011 © Alejandro Olivares]

[‘Living Perifería’, Piel de Foto (Barcelone), janvier 2012 © Alejandro Olivares]

MR : Avez-vous d’autres chantiers en cours ?

AO : Oui, il y a différents sortes de projets qui sont plus ou moins avancés. Dans l’immédiat, je peux parler de l’un d’entre eux : « La otra nación » (L’autre nation).  C’est un travail sur Trapananda, la Patagonie chilienne. Il raconte comment on peut vivre dans un même pays tout en se sentant étranger. La Patagonie chilienne est énorme ; il y a peu de Chiliens qui la connaissent et ceux qui y habitent se sentent étrangers, oubliés dans l’immensité de ses paysages. C’est une nation onirique, perdue entre les montagnes et les fjords de l’extrême sud du Chile.

[La otra nación (L’autre nation), 2010-  © Alejandro Olivares]


[La otra nación (L’autre nation), 2010-  © Alejandro Olivares]

 











[La otra nación (L’autre nation), 2010-  © Alejandro Olivares]

MR : Dans ce cas-là, comment faites-vous pour établir un « pont » quand ce que vous voulez exprimer, c’est le sentiment d’altérité ?

AO : Quand je parle dela recherche d’unpont, je veux dire apporter des réalités et des histoires perdues ou oubliées par la société, des lieux et des personnes qu’une grande partie de la population ne voit pas. Dans ce cas précis, il s’agit de confronter les deux réalités en partant de mon propre regard, ce qui est essentiel.

Mais « La otra nación » est en cours, je suis en train de la chercher, de la connaître. Le pont n’est pas prêt, ni même commencé.

[La Batalla por las represas en la Patagonia (La Bataille des barrages en Patagonie), The Clinic, 2010 © Alejandro Olivares]

MR : Vous participez depuis plusieurs années dans différents projets collectifs où vous êtes parmi les plus jeunes photographes. Mais votre poste de rédacteur en chef photo à l’hebdomadaire The Clinic doitvous donner un bon aperçu du travail des nouvelles générations. Comment voyez-vous les photographes qui sont en train de se faire remarquer au Chili ? 

AO : Les nouvelles  générations sont extrêmement  créatrices et très attachées à leur entourage, à leurs espaces intimes. Cela me semble fondamental : générer des projets à partir de soi-même, à partir des expériences le plus personnelles, de la puissance de l’environnement quotidien, apprendre à regarder, avoir la capacité de définir un regard, de savoir choisir les histoires et de les présenter autrement. C’est ce type d’approche que je vois assez souvent chez les jeunes photographes et il me semble très prometteur.

MR : Pouvez-vous me citer quelques exemples ?

AO : Volontiers :Manuel Castillo, Cristobál Olivares, Lister Silva, Patricio Miranda, Rouse Boisier Brava, Javier Alvarez…

[‘El Invierno chileno’ (L’Hiver chilien), photoreportage, The Clinic 2012 © Alejandro Olivares]

MR: Cela nous ramène au point de départ: d’après ce que je vois sur les réseaux sociaux,  Rodrigo Rojas De Negri, le jeune photographe brûlé vif par les militaires en 1986, est devenu un symbole pour les jeunes générations. Est-ce qu’on peut dire de façon plus générale que la photographie au Chili aujourd’hui est valorisée par l’engagement des générations précédentes contre la dictature ?

AO : Bien sûr ! Ces générations sont un exemple de courage et d’amour profond pour le peuple et pour leur métier. Et nous, les nouvelles générations, avons l’obligation de poursuivre le combat à partir d’autres tranchées, à partir de la subjectivé, des regards personnels, de nous-mêmes, tout en gardant notre engagement vis-à-vis de la société. En tant que photographes, nous sommes des ponts visuels de communication et cela ne changera jamais. 

[‘Living Perifería’, 34e Salon National de Photojournalisme, Santiago, 2011 © Alejandro Olivares]

 

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Le site d’Alejandro Olivares:

http://www.alejandroolivares.com/

Un portfolio de 28 images de Living Perifería avec des légendes détaillées (en anglais) :

http://www.burnmagazine.org/essays/2012/08/alejandro-olivares-living-periferia/

Les photographes repérés par Alejandro Olivares :

Manuel Castillo http://cargocollective.com/manuelcastillo 

Cristóbal Olivares http://www.cristobalolivares.com/

Lister Silva http://listersilva.blogspot.fr/

Patricio Miranda http://www.fotoespacio.cl/antologia2/?p=230

Rous Boisier Bravo http://www.fotoespacio.cl/antologia2/?p=119 

Javier Álvarez  http://cargocollective.com/javieralvarez


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A l’image de son sujet, la série « Le Chili 1973-2013 : Récits de photographes » a été une aventure collective.

Je tiens à remercier d’abord les photographes, qui ont accepté non seulement d’être interviewé(e)s mais aussi de répondre pendant des semaines à « une petite question de plus », quel que soit l'aéroport de passage ou le pays où ils se trouvaient : 

Paz Errázuriz, Claudio Pérez, Susan Meiselas, Paulo Slachevsky et Alejandro Olivares

Mes remerciements vont aussi à : Diane Kitzis et Cédric Mazet pour leur hospitalité estivale à la bibliothèque de la Maison Européenne de la Photographie ; Ángelo Montoni, pour ses briefings sur la violence politique au Chili ; Yakov Pipman pour son soutien linguistique et Patrice Loubon pour son soutien moral.

Enfin, je suis très reconnaissante à Sophie Dufau pour cet accueil chez Médiapart. La série sur le Chili se termine mais les chroniques se poursuivent.

Prochainement sur vos écrans :

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Frontalière dans l’âme, journaliste et traductrice dans la vie, Miriam Rosen écrit sur les images : fixes, animées et celles qui se trouvent entre les deux. Elle fait partie de l’équipe de l’ex-Journal de la Photographie (arrêté le 30 août dernier) qui est en train de renaître sous forme de L’Œil de la Photographie.

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